FAUSTA
Un rocher qui surplombe, à quelques pas des eaux, Et penche un front touffu couronné d'arbrisseaux, Répand la clématite et la vigne sauvage En un large rideau traînant jusqu'au rivage.
Des soupirs, des sanglots, sous cet abri charmant, Aux douces voix du lac répondent par moment; Sous l'ombrage entr'ouvert que les zéphyrs balancent Des syllabes de feu se croisent et s'élancent; L'un à l'autre jetés et se faisant écho, Volent, dans l'air ému, deux noms: Fausta! Marco! Perfides vents d'été ! parfum des fleurs qui briîle. Où le poison d'amour en poudres d'or circule. Lit de mousse enivrant sous l'ombrage attiédi, Plainte du flot plus tendre à l'heure de midi, Murmures de la feuille et de l'aile affaissées, Qui, réveillant les sens, endormez les pensées; Doux climat, si fatal aux desseins des grands cœurs. Pourquoi répandez-vous ces divines langueurs?
Hier encor, cette voix, qui s'éteint dans les larmes, Vibrait d'un accent fier comme celui des armes; Tous les deux s'excitant aux plus mâles vertus. D'un invincible acier se croyaient revêtus; Et voilà que tous deux, sous le trait qui les blesse. Ont trop bien reconnu leur humaine faiblesse ;
Et, s'avouant vaincus dus le premier effort, Maudissent le devoir plus cruel que la mort. C'est vous qui du martyre aviez rêvé naguère, Et vous iriez tomber d'une chute vulgaire; C'est vous, nobles enfants ! mais sur cet abandon, Votre âge et le soleil jetteraient le pardon.
Ali ! si la passion, toujours froide et sensée. N'exaltait pas chez vous le sang et la pensée, Quel autre enthousiasme, en des cœurs de vingt ans. Ferait ce que n'ont pu l'amour et le printemps ? Et quel autre soleil, ouvrant des âmes closes. Eût fait germer en vous l'ardeur des grandes choses ? Mais puisqu'un noble essor vous fit apercevoir Les hautes régions où plane le devoir, Votre amour, y montant par un élan suprême, Trouvera la vertu de se dompter lui-même.
Ombres des vieux héros qu'ils admiraient tous deux. Descendez, ô martyrs, et veillez autour d'eux; A leur lèvre égarée arrachez ce calice; Faites parler bien haut la voix du sacrifice; Dans cette heure d'oubli, venez leur rappeler Vos exemples fameux, qu'ils devaient égaler. Et toi, qu'ils adoraient dans la blancheur des cimes, Tu sais ce qu'ils ont dit à tes Alpes sublimes, Et s'ils ont aspiré, libres du poids des sens, Vers ce monde d'en haut. Esprit d'où tu descends ! Des lâches voluptés écarte d'eux les pièges, Et sur leurs fronts brillants verse tes chastes neiges. Soyez bénis! Fausta, dans un effort vainqueur, A repris tout l'empire exercé sur son cœur,
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Et, fuyant le péril où sa vertu chancelle, Elle s'arrache et court vers l'agile nacelle, Repousse d'un seul coup la grève, et déjà fuit Dans un sillon rapide où le soleil reluit, Debout encore, agite une main convulsive. Et jette avec un cri son adieu vers la rive.
Quels assauts de désirs l'un de l'autre ennemis Dans ton grand cœur naguère au devoir si soumis! Désormais, indocile à la tâche prescrite, Contre un sang révolté ton âme en vain s'irrite; Tu frémis de sentir, Marco, tes yeux en pleurs. Ton front rouge ou glacé de soudaines pâleurs. Tes flancs brûlés de feux dont l'esprit n'est plus maître, Et que ta saints haine, hélas! n'y fait pas naître.
Toute la nuit, sans trêve, exaspérant son mal. Il sentit dans son cœur gronder l'adieu fatal. Le matin, comme un homme égaré dans ses rêves. Il part, il court sans but, dans les bois, sur les grèves; Il cherche avec l'espace à dévorer le temps; Mais l'oubli pourrait seul abréger les instants.
Voici l'heure, à la fin, l'heure où la barque aimée Apparaît, chaque jour, sur l'onde accoutumée; Il interroge en vain cet horizon connu. Le soleil s'est éteint sans que rien soit venu.