IV
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Il fosse, au coup de ses nageoires, Une tempête sur les eaux.
Quand l'hydre aux mille anneaux dans les plaines rampai Roule d'énormes chars un convoi qui serpente, Lorsqu'au loin dans le ciel sa crête rouge a lui, A sa masse, à son bruit de lave souterraine,
On dirait un volcan qui traîne
La chaîne des monts après lui.
Et le monstre, docile aux caprices de l'homme. Se plie aux vils travaux de la bête de somme; Naguère il poursuivait le mobile horizon. Il va bientôt, aveugle et le mors dans la gueule.
Tourner une incessante meule
Dans l'atelier, morne prison.
Ou bien, près du cratère où la fonte s'allume, De son bras de cyclope il fait sur une enclume Bondir, à temps égal, les noirs et lourds marteaux ; Ou, puisant au milieu de la lave qui coule.
Il sait dans les contours du moule
Pétrir du doigt les durs métaux.
Il a tourné la roue et mû l'agile rame; Sur le métier soyeux où l'écharpe se trame Il conduit la navette; et des fibres du lin, La vierge aux doigts légers, qu'à sa lèvre elle mouille, Sur le fuseau de sa quenouille Forme un fil moins souple et moins fin.
Avec Dieu même ainsi l'art humain rivalise;
De l'homme et du destin la lutte s'égalise; Notre science engendre un être et le nourrit; Dans son creuset magique, au feu qui les amorce,
Les charbons se changent en force,
La matière devient esprit.
Quel penseur radieux, à l'aube de ses veilles, Vit poindre le premier ces fécondes merveilles? Quel nom de demi-dieu l'homme reconnaissant Donnera-t-il au siècle à ces clartés naissant, Et, pour un Panthéon oii peu doivent descendre. Quel peuple avec orgueil peut réclamer sa cendre? Italie, est-ce toi, prêtresse du vrai beau, Dont le soleil de Grèce alluma le flambeau; Sibylle aux longs regards qui des déserts de l'onde Par les yeux de Colomb as vu surgir un monde? Allemagne ! ou bien toi, qui, dans les champs du ciel, Cueilles la pure idée aux confins du réel. Et dont le doigt profond creuse avec patience Les puits mystérieux d'où jaillit la science? Ou loi, dont les métiers, prompts comme tes vaisseaux Travaillent jour et nuit défendus par les eaux, Angleterre? ou bien toi, dont le nom à ma bouche Semble un souffle du ciel embrasant ce qu'il touche, Toi, France, dont mes vers, en disant les grandeurs, D'une lave sans fin verseraient les ardeurs?
Mais, dans la pacifique arène
Ouverte aux sages curieux,
Où 1 humanité devient reine
De ces pouvoirs mystérieux,
11 faut que des mains différentes
A ces luttes persévérantes
Viennent s'appliquer tour à tour;
Il faut, pour enrichir ce globe
Des secrets qu'au ciel on dérobe,
Plus d'un seul peuple et d'un seul jour.
Ce hardi avisseur qui dompte L'onde et le feu comme un coursier.
Qui donne une âme souple et prompte A ce monstre aux muscles d'acier, Il n'est pas fils de l'Allemagne, De la France ou de la Bretagne; Pour lui le temps n'est pas compté; Il est plus vieux que notre histoire, De son vaste laboratoire L'horizon est illimité.
Nul penseur, nul divin artiste De l'âge qui naît aujourd'hui Ne peut, dans sa gloire égoïste.
Revendiquer le nom pour lui.
UTOPIE. 189
Ce sage, à la foi longue et ferme, Qui découvrait hier le germe Pour le faire éclore demain, Il habite, en sa longue étude.
De l'une à l'autre latitude, Il se nomme l'esprit humain !
Fils de l'homme, c'est bien! la nature est soumise; Ta liberté grandit des forces qu'elle y puise. Un nouveau serviteur, docile et tout-puissant, Fait passer sous ton joug l'univers frémissant; Et l'inerte matière, en te livrant sa flamme, Augmente à ses dépens le domaine de l'âme.
Quand ton coursi.'r s'élance à ton signal, ô roi. L'espace t'appartient et le temps esta toi; Tu vas, et des rochers ton front perce les bases. Tu remplis les vallons des sommets que tu rases, L'éclair traîne ton char, la foudre est dans tes mains ; Homme, que feras-tu de ces dons surhumains?
Dans le fer des leviers quand l'âme semble entrée. De ton cœur endurci s'est-elle retirée;
IÇO
Faut-il voiler la lyre et les autels en deuil? Ces ouvriers d'airain, qu'un feu pur a fait naître, Ne vont-ils préparer des loisirs à leur maître Que pour remplir ses jours de luxure et d'orgueil ?
Des éléments vaincus as-tu fait tes complices, Pour mettre leur armée aux ordres de tes vices? Sous le joug de la chair, à ton tour, tu descends. Dieu ne t'a-t-il donné la ferme de sa vigne. Que pour t'y voir cueillir, ô serviteur indigne! La vendange impure des sens?
La richesse, à flots entassée,
S'accroît dans tes mains chaque jour;
Mais sera-t-elle dispensée
Par l'égoïsme ou par l'amour?
Verrons-nous, les croyant bannies,
L'injustice et les tyrannies
Dans nos foyers rentrer plus tard ;
Des fruits de la terre promise
Que tant de douleurs ont conquise
Le pauvre obtiendra-t-il sa part?
Verrons-nous une ère avilie, Un siècle avare et sans essor.
Où toute grandeur s'humilie
Sous la main qui possède l'or?
La science a trouvé des mondes, Aplani les monts et les ondes, Dompté leurs fauves habitants; Vers un autre Eden elle aspire; Est-ce pour en livrer l'empire Aux sordides mains des traitants?
Nos travaux rapprochent les villes.
Unissent les deux océans ; Verrons-nous des haines civiles Les abîmes toujours béants?
Toujours l'un à l'autre contraires, Ferons-nous du mal de nos frères Le but de nos ambitions?
Abjurons enfin nos discordes; Comme une lyre a plusieurs cordes, La terre a plusieurs nations.
Tous enfin, la famille entière.
Riches, pauvres, grands et petits, Avons-nous dompté la matière Pour en garder les appétits ?
L'âge d'or vu par nos prophètes.
N'est-ce que du pain et des fêtes?
Le cœur n'a-t-il donc pas ses maux?
L'homme veut-il d.ins la nature Ne rien chercher que la pâture Qu'y trouvent de vils animaux?
O poète, ô pasteur des humaines pensées, Qui leur montres du doigt les haltes avancées; Qui, suivant de l'amour le flambeau toujours siir, Sais, loin du sable aride et du marais impur, A la flûte entraînant les jeunes rêveries, Les attirer aux fleurs des divines prairies ; Toi, dont le pas enseigne au troupeau rallié Du céleste bercail le chemin oublié; Toi, dont la voix s'élùve, entre les voix charnelles. Chaste et docile écho des lyres éternelles; Toi, qui portes, dans l'or de ton cœur filial, Un rayon toujours chaud du soleil idéal; Gardien du feu pur, non, tu n'as pas à craindre Qu'un souffle épais des sens ne vienne à nous l'éteindre ; Tu le sais mieux que nous : un dieu nous tend la main ; Chaque siècle vers lui pousse le genre humain. Donc, malgré cette nuit qui l'obscurcit encore. De l'âge industrieux salue aussi l'aurore ; Dis-nous l'Antée impur par Hercule étouffe; Chante le dieu du jour dont l'arc a triomphé; Vois Python expirant dans sa fange se tordre, Et des siècles meilleurs naître le nouvel ordre. Du haut des monts sacrés, dominant nos combats. Montre-nous cette terre où tu n'entreras pas ; Fais-nous voir, embrassant l'un et l'autre hémisphère Du champ donné par Dieu ce que l'homme a su faire.
C'était peu de dompter les taureaux écumants, Il a mis sous le joug même les éléments ; Comme un dieu, désormais, il crée à son image, Et des êtres nouveaux vi^innent lui rendre hommage; Un peuple industrieux façonné de sa main Des plus rudes labeurs l'affranchira demain. La terre, cultivée avec art et prudence, De moissons et de fruits se couvre en abondance ; Dans les vastes cités qui n'ont plus de remparts, La joyeuse concorde en fait de justes parts, Comme entre ses enfants la mère de famille; Car d'un sourire égal la loi pour chacun brille, Et l'amour, plus divin, fait, dans un but commun, Que chacun vit pour tous, comme tous pour chacun. Le temps a renversé les jalouses frontières Qui séparaient les cœurs des nations altières. Les ennemis lointains, réunis et charmés, En se voyant de près bientôt se sont aimés, Et foulant tous aux pieds leurs idoles contraires, Les fils du même Dieu se sont connus pour frères. Délivré de la glèbe et des plus durs besoins. Aux champs intérieurs l'homme apporte ses soins. Le plus humble a sa part du pain delà science, Un soleil plus serein luit dans sa conscience. Son esprit s'initia à de nobles plaisirs, Et bénit l'art divin qui lui fait ces loisirs.
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Une voix d'en liaut vient conduire L'hymne par cent peuples chanté; Toute âme a des sons pour la lyre, Tout front a sa part de beauté.
Écartant ses voiles austères, La nature a moins de mystères, Chaque homme y peut lire à son tour; Avec le cœur on l'ètudie.
La science vole, agrandie, Sur l'aile sainte de l'amour.
L'esprit, souverain plus paisible,
Des sens perce mieux la prison ;
Devant lui, du monde invisible
11 voit s'élargir l'horizon.
Le jour luit sur chaque problème.
L'homme écoute miiux dans lui-même
Ce verbe à notre chair uni;
Son regard, que l'amour épure.
En Dieu contemplant la nature
Va pljs avant dans l'infini.
Plus haut vers le ciel il s'élève, Plus il descend au fond de soi, Dans son étude et dans son rC-ve Il retrouve la même loi ;
iPS
L'art la grave dans ses symboles, Dans les actes et les paroles Elle vil et règne en tout lieu; Ua souffle envoyé sur la terre, Renouvelant sa face entière, Fait tout à l'image de Dieu.
Car l'avenir qui s'édifie, L'espoir de nos travaux puissants.
Notre but que tout sanctifie, Ce n'est pas l'âge d'or des sens.
Oui, le seul progrès véritable Est dans la loi plus équitable, Est dans l'idéal mieux compris; Dans la paix chère à la sagesse.
Qui distribue avec largesse La lumière à tous les esprits.
Les bruits du siècle en vain t'effraient. Poète qui vis par le coeur; Sur tous CCS chemins qui se fraient C'est Dieu qui passera vainqueur.
Ceux qui travaillent à ces voies Ne rêvent que charnelles joies, Ivresse, orgueil et vils plaisirs; Pour eux la nature asservie N'est qu'une table mieux servie.
Un lit pour leurs prochains loisirs.
Répandez cet impur présage.
Vous que fiatte un tel avenir ; Et vous qui dévorez notre âge,
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Rêvez qu'il ne doit pas finir!
Un bras plus puissant vous gouverne;
Passez, ô race subalterne,
Malgré vous l'œuvre se fera,
Et vous y travaillez vous-même;
Travaillez! c'est la chair qui sème,
C'est l'esprit qui récoltera.
Préparons sa moisson féconde
De justice et de charité;
Mais n'espérons pas en ce monde
Bâtir l'éternelle cité.
La vie est un voyage austère :
L'homme embellit en vain la terre,
Il n'en fera jamais le ciel!
Pourtant, quand la vague est moins forte.
Parons cette nef qui nous porte
Vers le monde immatériel.
Sous les plus riantes étoiles.
Le pilote encor soucieux,
Qu'il déploie ou serre ses voiles,
A l'esprit tendu vers les cieux.
Il peut, lorsqu'un bon vent s'y joue.
D'or et de fleurs orner sa proue,
Y dormir comme en un berceau ;
Mais il n'aura de paix certaine
Qu'au bout de cette mer lointaine,
En quittant son frêle vaisseau.