‹ Œuvres poétiques (volume 3)Chapitre 50 sur 113 · IV. 2J · texte numérisé non relu

IV. 2J

C'est le germe des fleurs dont l'été peint sa robe, Le souffle lumineux dont l'espace est rempli.

Dans l'univers, à flots elle s'est élancée; Et, sur la terre, elle a son siège en ta pensée, Homme, sa voix te parle à toute heure, en tout lieu ; Toi seul peux librement l'aimer et t'y soumettre. De l'aveugle matière elle te rend le maître ; La nature obéit, car la raison : c'est Dieu.

Va donc, esprit humain, dans cette arène immense ; Dieu même en toi soutient la lutte qui commence. A ton tour, imitant l'œuvre de ton auteur, O fils semblable à lui, tu seras créateur! Mais I ui seul est sans borne en sa toute-puissance ; Tu n'enfanteras rien qu'à force de souffrance, Tu devras lentement prendre à Dieu ses secrets. Patience et douleur, c'est la loi du progrès.

Ah ! que la terre a bu de sueurs et de larmes, Depuis l'heure où contre elle un homme a pris les arr Où ses chênes, vaincus pour la première fois, Ont fait place aux cités qui germaient sous les bois; Où, du fer tout récent chargeant nos mains craintivei La hache a fait trembler les forêts primitives, Et de leur temple obscur crevé l'épais rideau ; Où les leviers ont pu mouvoir le lourd fardeau

Des blocs cyclopéens redressés en murailles; Où la bêche a des champs entamé les entrailles!

Déjà les animaux servent l'homme, contraints De prêter à nos bras la vigueur de leurs reins. Bientôt tous tes pouvoirs, soumis l'un après l'autre, Nature, contre toi, viendront en aide au nôtre. Chaque jour, au travail l'homme courbe à son gré Un être qu'en naissant il avait adoré.

C'étaient ses jeux d'enfants! les nations adultes, O nature, ont compris tes puissances occultes, Et, jusque dans tes flancs déchirés et meurtris, Des fluides secrets le travail est surpris. L'homme sait évoquer et copier la vie; Il enferme en des corps la force ainsi ravie, Et désormais sans crainte, avec le feu fatal, La main de Prométhée anime le métal.

De quelle ambition plus haute Peux-tu donc t'enivrer encor.

Homme, infatigable Argonaute De l'éternelle toison d'or?

Tes pères, sur leurs nefs rapides, Ont déjà dans les Hespérides, Dans les mystiques Atlanlides, Cueilli le fruit de l'inconnu;

l8o VARIA. -

Ton cœur, que nul effort n'>îpuise, Rêve un autre monde et méprise Tous ceux dont il est revenu.

Le volcan rentre en sa caverne;

L'hydre expire en son lit fangeux:

Ton bras emprisonne et gouverne

Le cours des fleuves orageux.

Depuis les monstres d'Erymanthe,

Le lion, la louve écumante,

En vain la nature fermente;

Tu n'as point d'ennemis nouveaux;

Et cependant, pour ton Hercule,

Un désir infini recule

La borne des douze travaux.

Les vallons, la plaine assainie, Roulent des flots d'épis pour toi.

Des caps lointains le vieux génie Te voit passer avec effroi.

Les bois, ces voiles de la terre, Les antres n'ont plus de mystère.

Ta maison couvre le cratère; Et la colline au flanc divin, Au lieu de cendre et de fumée, Des prés, de la vigne embaumée, Fait couler le lait et le vin.

Avec des monts que tu déplaces, Sur d'autres sommets, tous les jours, Tes mains, qui ne sont jamais lasses.

Dressent les villes et les tours;

UTOPIE

Sur leur cime démesurée Tu lèves ta tête assurée ; Des astres la plaine azurée S'abaisse au niveau de tes yeux; Et si, pour te réduire en poudre, Un dieu, là-haut, cherchait sa foudre, Tu sais la dérober aux cieux.

Tu sais fabriquer un tonnerre; A ton caprice, il frappe ou dort, Et caché, du fond de ton aire, Au loin tu promènes la mort; Le salpêtre que tu déchaînes Fait, sur les montagnes prochaines, Partir le granit et les chênes, Voler Pélion sur Ossa ; Au ciel, qui garde le silence.

C'est un nouveau Titan qui lance Les rochers que l'autre entassa.

Sous terre, dans les lacs de soufre.

Tu plonges ton avide main;

Les grandes mers n'ont pas un gouffre

Qiii puisse barrer ton chemin ;

Au bout d'un horizon sans borne,

Où la nuit voile, en un ciel morne,

L'Ours, la Vierge et le Capricorne,

Ton vaisseau sait trouver le port.

Et lu vois ces nouvelles grèves

Vers qui se tournaient tes longs rêves.

Comme l'aimant se tourne au nord.

Plus liaul que l'aigle et le nuage, L'air k'ger que tu rends captif, Comme une étoile qui voyage, Berce dans les cieux ton esquif.

Tu perces d'une agile sonde Du globe l'écorce profonde, Et des premiers âges du monde Tu ressuscites les débris ; Jusqu'à la centrale fournaise Tous les secrets de sa genèse, Ta sagesse les a surpris.

Laisse enfin reposer ta pensée inquiète, Homme, que manque-t-il encore à ta conquête? Tu perçois le tribut des éléments soumis. Qu'exiges-tu de plus de ces vieux ennemis?

«Je veux, prompt comme un dieu, sillonnant mon doma Qu'un flamboyant coursier sans trêve m'y promène Des sables du Tropique au glacier boréal. Je veux, le même jour, suivre à ma fantaisie, Sous le chêne d'Europe ou le palmier d'Asie,

UTOPIE. l8j

Mon rêve où j'entrevois le soleil idOa).

« Je me veux affranchir de tous travaux serviles; Je veux pour ouvriers, dans mes champs, dans mes villes, Animer des métaux le peuple souterrain.

Avec mes lourds taureaux, mes chevaux, mes molosses. Je veux à m'obéir dresser d'ardents colosses Au cœur de flamme, aux bras d'airain.

« Puisque ici-bas mes jours, dont nul ne doit renaître. Sont si courts pour aimer, pour agir, pour connaître, Que l'œuvre plus rapide allonge les instants! Je veux faire tenir dans une heure de vie Un siècle tout entier du bonheur que j'envie, Anéantir l'espace, éterniser le temps! »

Tel est notre âge, épris de superbes pensées; Qui donc ose sourire et les dire insensées? Dieu seul peut mesurer la carrière à nos pas; L'Océan a son lit, notre âme ne l'a pas.

Promélhée a trouvé dans sa forge profonde

L'inflexible levier qui doit mouvoir le monde.

Et qui, par le secours de quelques gouttes d'eau,

Peut d'Atlas fatigué soutenir le fardeau.

Quel pouvoir, tout à coup, donne à cette eau paisible

Des poumons du volcan le soulBe irrésistible?

Ce n'est qu'un charbon vil, mais touché par le feu, Et le feu c'est l'agent du soleil et de Dieu.

Le feu, le vrai nom, le symbole De l'amour souverain moteur!

Il s'élance avec la parole De la lèvre du Créateur.

Verbe qui rayonne et pénètre, Dans l'espace à flots sème l'être.

Il est l'éternelle action.

Le feu, père de toute force, Qui de ce globe ouvre l'écorce, Élément de l'expansion!

La vie en flammes jaillissantes

Court sur la terre et dans les cieux.

Des sphères d'or retentissantes

Le feu fait tourner les essieux;

C'est l'amour du Dieu qui nous aime;

Il est sorti de son sein même,

Il a fécondé le chaos;

Il tira les cieux et la terre

Du fond de l'être solitaire

Dont l'esprit flottait sur les eaux.

Dès qu'à l'homme enfant le révèle Du génie un heureux larcin,

Les arts dans la cité nouvelle Arrivent en joyeux essaim.

C'est le feu qui métamorphose ; Il fait obéir toute chose, Il donne une âme au corps grossier; Du vase, à son toucher magique.

L'eau fuit d'un essor énergique Et meut une forêt d'acier.

Voyez ! un homme encore, un ouvrier fragile A fait vivre le fer comme autrefois l'argile. Le ciel cède, à la fin, ses secrets au Titan. De l'antre créateur la machine animée

Sort plus rapide et mieux armée

Que Mammouth et Léviathan.

Regardez, sans terreur, sous ses noires écailles. Du monstre obéissant palpiter les entrailles; Son cœur est un brasier béant comme l'enfer. Et l'onde, qui l'abreuve en vapeurs dilatée.

D'une haleine précipitée

Soulève ses poumons de fer.

Quel coursier chimérique et dévorant l'espace, Quel dragon dans son vol, quel aigle le dépasse? Soit que des longs railways il suive les réseaux, Ou qu'ébréchant les flancs des larges promontoires,

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