GUILLAUME TELL EN
Tell, un de mes saints d'autrefois, Te souviens- tu de ce bel âge Où, leste et léger de bagage Et farouche ennemi des rois.
Vers ton lac, à travers les bois, Je venais en pèlerinage?
Qu'il était beau, qu'il était fier Avec sa flèche à la ceinture, Ce grand homme de la nature !
Regard d'aigle et jarret de fer, Qu'il faisait bien dans la peinture.
Voire dans la littérature!
J'étais comme lui libre et fier...
Il me semble que c'est hier.
Le cœur plein et la bourse vide, Rêvant de fabuleux exploits, Hardi comme un chat sur les toits.
Je trottais sur les rocs étroits.
Sur les neiges en pyramide.
Je reviens... un peu plus timide
GUIttAUME TELL. 25Î
Et plus indulgent pour les rois :
Après trente ans, je te revois, Tell, mon vieil ami d'autrefois, Mon noble archer tyrannicide!
Dieu! comme te voilà changé!
L'ours a fait peau neuve en son antre :
Jadis j'y fus très mal logé,
Peut-être même un peu grugé!
A cela seul rien n'est changé.
Et c'est bien chez toi que je rentre.
Mais l'ancien héros s'est rangé :
Grosse tirelire et gros ventre !
Hélas! n'y verrais-je plus clair?
Te voilà, dos courbé, nu-tête, De la façon la plus honnête, Saluant, appelant mein Herr Un lansquenet féroce et bête.
Quel nuage a passé dans l'air?
Vrai! je crois que je perds la tête... C'est lui ! c'est bien lui, c'est Gessler !
Il met son bonnet poliment Et badine avec sa rapière :
Il s'est fait d'humeur familière.
Toi, dans ton mauvais allemand.
Tu lui tournes ton compliment Et tu remplis son bock de bière.
O Grûlli! serments éclipsés!
A quoi désormais faut-il croire?
Sortez de ma triste mémoire,
Vieux trois Suisses des temps passés!
Guillaume! garde le pourboire
Et rends-moi les pleurs insensés
Que j'ai si laf'gement versés...
Mes pleurs plus vrais que ton histoire!
Donc Gessler et Guillaume Tell S'embrassent et trinquent ensemble.
Mais, ô mon héros immortel!
Ta vieille main quelque peu tremble; Tu n'es pas bien siîr, ce me semble, D'être le maître en ton hôtel ; Et je cherche, ô Guillaume Tell!
Quel aimable nœud vous rassemble.
Je sais que vos trois grands vieillards Et toi, Guillaume, on vous renomme Pour aimer très fort les dollars, Ecus de Genève ou de Rome; Or avec ces reîtres pillards.
Détroussant tous ceux qu'il assomme, Gessler nous a pris cinq milliards !
Et voilà, certes, mon brave homme, En florin?, zwanzigs, rouge-liards De quoi te payer de ta pomme.
O temps, ô mœurs, ô cœur humain!
Moi-même, ô cruelle ironie, Moi de vieux sang gallo-romain.
Jadis, sur ce même chemin, Incliné devant leur génie,
GUILLAUME TELL. sSS
J'ai tendrement serré la main A nos frères de Germanie !
Lorsque je les ai rencontrés, Un jour, sur les Alpes en fête, Ces reîtres étaient des lettrés; Ils portaient assez bas la tête Et ne rêvaient pas de conquête.
Débraillés, grossiers, déchirés, Aux voyageurs les moins dorés Tendant leurs ongles azurés, Ils faisaient humblement la quête i.
Moi, tenant mes goussets ouverts.
J'admirais cette bonté grande.
Tous les moins crasseux de la bande Me semblaient de futurs Schillers.
J'étais, alors, — Dieu me !e rende ! — Amoureux de tout l'univers.
Des bois, des lacs bleus, des prés verts, De l'or des genêts sur la lande. De l'aigle et des rochers déserts, Des journaux, des tribuns diserts, Du luth et de la sarabande, D'Iris, de Minerve aux yeux pers...
Et de la sagesse allemande.
C'était le temps ou d'autres fous Faisaient leur grande découverte :
I. A l'époque des premiers voyages de l'auteur, 1857 et 1838, on rencontrait en Suisse des bandes d'étudiants allemands qui la parcouraient en demandant l'aumône.
Une cité de fleurs couverte, Où, pour les brebis et les loups, Pour vous, chers frères, et pour nous, A l'abri des tyrans jaloux, L'avenir tiendrait table ouverte...
Et bercé d'un espoir si doux, J'ai mis mes pièces de vingt sous, Hermann ! dans ta casquette verte.
Puis je repartais en courant Sur la neige et sur la bruyère, Heureux d'abolir la frontière Entre nous et ce cher parent.
Comme un vrai chevalier errant Pendant l'étape tout entière Je buvais de l'eau du torrent...
Le soir à l'auberge en rentrant Je les retrouvais soûls de bière.
Je saluais, triste et discret.
Me bouchant le nez, les oreilles...
D'ailleurs, c'était un simple prêt; Et comptant sur leurs doctes veilles, — La fleur ainsi prête aux abeilles, — Je m'attendais à des merveilles Quand leur grand livre paraîtrait.
Ils m'ont tout payé, l'intérêt Et le principal... à Bazeilles.
Mais je reviens à mon héros, Que je voudrais aimer encore, A ces vieux pasteurs de taureaux