A LA TERRE MATERNELLE
Si j'aime tant cette nature, C'est pour avoir beaucoup aimé, Aimé sans courir d'aventure, Parmi tes fleurs et ta verdure, D'où je sors le cœur embaumé.
C'ast pour avoir beaucoup aimé Que j'aime tant cette nature.
Là j'ai connu tous les amours.
Tous les beaux rêves qu'on caresse Et le bonheur de tous les jours.
J'y trouvais des cœurs sans détours.
Nulle âme orageuse et traîtresse.
Sans remords et sans folle ivresse.
Là j'ai connu tous les amours.
J'y goiitai les vrais biens de l'âme Et les plus doux plaisirs des yeux.
Des enfants, une honnête femme...
Mon cœur n'y jeta feu ni flamme.
J'y passai fier, calme et joyeux.
J'ai là des fils et des aïeux; J'y goiïtai les vrais biens de l'àme.
J'ai là ce qui charme et soutient :
Vieux champ, vieux manoir, vieil ombrage,
Où l'homme sent qu'il s'appartient,
Où l'honneur du nom se maintient.
Où l'on a le cœur à l'ouvrage.
Là je ferai tête à l'orage,..
J'ai là ce qui charme et soutient.
Si j'ai trouvé mieux que des rimes, Si j'ai fait parler dans mes vers L'âme et le cœur, les voix intimes, Les devoirs humbles ou sublimes Et l'esprit du Dieu que je sers.
C'est toi, cher petit univers.
Qui m'as dicté mieux que des rimes.
J'ai connu les saines douleurs,
Les travaux, les besoins sévères
Des hommes forts, des laboureurs;
Jamais en de lâches fureurs.
En des caprices éphérnères,
Je n'ai pleuré pour des chimères...
J'ai connu les saines douleurs,
O douce terre maternelle, Ton enfant est devenu vieux Et, vers la patrie éternelle.
Où tout amour se renouvelle, Je commence à lever les yeux.
Reçois donc mes tendres adieux, O douce terre maternelle!
Septembre 1S77.
Je t'adorai longtemps, d Jcevante nature ! J'ai dit ta beauté sainte et nos saintes amours; Empruntant mes accords à toute créature, J'ai loué soixante ans ton œuvre des six jours.
Je t'ai prêté la vie et les clartés de l'âme, J'ai fait rendre à tes bruits mille oracles charmants ; Sur tes obscurités je répandais ma flamme, Je tirais des chansons de tes gémissements.
Il suffisait d'un chêne ou d'un buisson de roses Pour voiler à mes yeux, pour éclipser le mal; Et mon esprit forçait les plus sinistres choses A sourire, à fleurir, à parler d'idéal.
J'admirais tout! en tout je voyais l'invisible; Puis, rentré dans mon cœur épris de l'univers. J'y trouvais, j'écrivais d'un doigt sûr et paisible Ton nom, amour, ton i.om, le but de tous mes vers!
J'emportais avec moi mon soleil dans les villes; Et, dressé, dès l'enfance, à ne voir que le beau, J'allais heureux, j'allais aveugle aux laideurs viles, Ne lisant l'âme humaine, amour, qu'à ton flambeau.
Je montais d'un pied ferme aux sommets de l'histoire, Sourd aux cris de la foule et rebelle aux vainqueurs, J'écoutais, à travers les erreurs de la gloire. J'écoutais longuement palpiter les grands cœurs.
Je ne m'arrêtais point aux crimes éphémères; Et croyant que l'oubli suffit à les punir, J'oubliais; et tout plein de mes nobles chimères, Des vertus que j'aimais je peuplais l'avenir.
Ainsi, des temps passés et des temps où nous sommes, Le bien seul se gravait dans mon coeur, dans mes yeux; Ivre de la nature, ouverte à tous les hommes. Mon âme embrassait tout de s;s baisers joyeux.
J'ai vécu, j'ai connu la nature et ses hôtes; Le temps leur retira ce qu'ils tenaient de moi; A travers mes douleurs, mes combats et mes fautes. Sa main froide a pesé les objets de ma foi.
J'ai cessé de nombrer les fleurs et les étoiles; Mais, penché sur ton sein, creusant avec effort,
De ta beauté qui ment j'ai fait tomber les voiles. Effroyable univers, atelier de la mort !
Tout s'y heurte et s'y brise et tout s'entre-dévore ; Chaque être tue et meurt froidement criminel; On souffre, on fait souftrir des douleurs qu'on abhorre... Qu'est-ce que la nature? Un carnage éternel.
Qu'importe à ce qui meurt tout ce qui va revivre? Qu'importe ma torture à ta sérénité?
Tu bois toujours du sang et tu n'es jamais ivre; De ces meurtres sans fin tu nourris ta beauté.
Ces beautés, ces faux dieux dont j'étais idolâtre, Nés de l'horrible mort par la mort sont défaits. Toi que j'ai tant aimée, implacable marâtre, Tu m'as créé mortel, nature, et je le hais!
Qu'ils soient maudits le lieu , l'heure où tu m'as fait naître, Ces jours d'espoirs grossiers et de lâches regrets. Où, dans l'orgueil d'être homme et déparier en maître, J'ai pu croire à ce mot insensé : le progrès!
Quel siècle méprisé, quelle horde sauvage. D'une hache de pierre armant sa lourde main, Quel sièc'e a plus détrait sans faire un seul ouvrage Et s'est plus largement soûlé de sang humain?
J'ai vu Paris stupide et s'égorgeant lui-même A force de haïr ses ancêtres, son Dieu, S'acharner sur les arts, sur les œuvres qu'il aime... Tout noyer dans le sang, tout jeter dans le feu.
Encore un peu de temps, Raphaël, Michel-Ange, Ce grand Louvre insulté par d'ii,'nobles rimeurs, Au pétrole échappés crouleront dans la fange Du progrés qui s'annonce et des nouvelles mœurs.
Heureux les bords du Tibre après ceux de la Seine ! Ils verront, eux aussi, brisant prêtres et rois, Régner, brûler, tuer cette canaille obscène Au nom de qui l'on juge et l'on bâcle nos lois.'
Passez, divins sculpteurs, peintres sacrés, prophètes. N'aspirez plus en haut, le peuple seul est Dieu. Votre art, venant du ciel, attristerait ses fêtes; L'âme de cette foule, elle est dans le vin bleu.
Donc, j'aurai célébré, moi fidèle aux ancêtres. L'esprit nouveau, la paix, la liberté, les arts. Pour vieillir opprimé sous ces ignobles maîtres Entre une plèbe immonde et d'immon.1es Césars!
Devais-ie ainsi finir dans le mépris de l'homme. Dans l'effroi des beaux lieux si chers jusqu'à ce jour. Oubliant le nom vrai dont l'univers se nomme, Et mourir dans la haine ayant vécu d'amour?
Va, tu peu.K ressaisir, il suffit d'un coup d'ailes. Tout ce monde immortel de lumière et d'espoir.
La beauté t'a dit vrai, tes rêves sont fidèles : Rien n'est fait pour mentir et pour nous décevoir.
Tes yeux seuls ont changé, la nature est la même; Ton cœur épris du bien à lui-même est pareil; En suivant la clarté de l'idéal qu'il aime, Tu pourrais longuement te passer du soleil.
Eteins autour de toi tous les flambeaux vulgaires, Ces scribes, ces tribuns, leur fol éclat te nuit... Si tu veux retrouver tes amours de naguères, Renferme-toi tout seul dans une chaste nuit.
Rendors-toi du sommeil des fortes rêveries ; Soudain reparaîtront, aux accords des neuf Sœurs, Les heureux défilés des blanches Théories, Chantant comme autrefois des hymnes à deux chœurs.
Tu les reconnais bien, ces figures lointaines, Tu peux les rappeler chacune par son nom, Toi qui suivais leurs pas dans les fêtes d'Athènes, Toi qui les écoutais autour du Parthénon!
Jeunes, belles toujours, de lumière inondées, Portant des fleurs, et toi des myrtes à la main, Vous reprendrez, poète, et vous, chastes Idées, Vous reprendrez en Dieu votre éternel chemin.
Crois-tu qu'on puissa errer sans rentrer dans ses voies Quand on l'a pour seul but, cœur droit et sans détour ? Crois-tu qu'après les deuils, les fautes et les joies, Dans son sein paternel on ne fait plus retour?