‹ Œuvres poétiques (volume 4)Chapitre 10 sur 138 · D APH N I S · texte numérisé non relu

D APH N I S

Étends-toi sous ce hêtre, et devisons, Tityre : Reviens à tes moutons et quitte la satire. Lâcher des véritûs, vois-tu, c'est un travers Dont se mordent les doigts tous les faiseurs de vers; C'est un mauvais métier qui nourrit mal son homme Et qui le rend suspect aux magistrats de Rome. A quoi t'auront mené ces grands airs de vertu ? Notre époque a du bon; que lui reproches-tu? On peut se divertir, on peut remplir sa poche; Ce temps est libéral ; tâte un peu ma sacoche! L'esprit de notre siècle est honnête, élevé. Doux, large et tolérant... on te l'a bien prouvé.

A suivre tes conseils ton exemple m'invite,

l'âge d'or. 77

Daphnis, il fallait donc me sermonner plus vite, Berger sage entre tous ! j'eus tort :je le vois bien, Lorsqu'avec mon troupeau je compare le tien. Tu possèdes cent bœufs, j'ai douze brebis maigres; Tu vis de gras agneaux, moi de fromages aigres ; Tu t'arrondis ; tu fais une bonne maison ; Tu réussis, Daphnis, tu dois avoir raison. Parle et je t'obéis comme à Pan notre maître. Quand il guidait mes doigts sur lafliîte champêtre. Donc pour plaire à chacun et vivre largement, Quel air faut-il jouer, et sur quel instrument?

DAPHNIS

Mon Dieu, rien de trop neuf! Laissant là ta morale,

Tu peux comme au vieux temps chanter la pastorale,

Les roses, le sainfoin, le pasteur Corydou,

La belle Amarjilis et son mol abandon,

Le miel de l'âge d'or, les jeux dans les prairies,...

Tous nos hommes d'Etat aiment les bergeries ;

Rien de tel pour calmer les noires passions

Et nous donner l'horreur des révolutions.

Mais ne va plus, au moins, te perdre dans les nues,

A travers tes forêts, tes cimes inconnues,

Où dans l'air libre et pur les aigles font leur nid,

Où l'on fuit les tyrans jusque dans l'infini.

Où la liberté gronde avec les avalanches...

Où, quand j'y passai, moi, j'ai vu scier des planches.

Dans tes glaciers, enfin, ne va plus t'enfermer;

On ne te lirait pas de peur de s'enrhumer.

Rentre un peu dans la plaine, au moins on peut t'y suivre :

La vigne et les vergers permettent d'y bien vivre.

78 POÈMES CI V1Q.U Et.

Non loin du poulailler, et, — nargue aux beaux discours, Le pot-au-feu ne bout qu'auprès des basses-cours. Pourquoi donc tes bergers, devant une bouteille. N'iraient-ils pas s'asseoir et chanter sous la treille? Les vieux hêtres touffus ne sont plus très communs. L'eau pure et les torrents font peur à quelques-uns; La poésie en est très mal réconfortée.

Peins-nous des lieux, des mœursplusà notre portée.

C'est dit ; mais sois encore indulgent, cette fois. Pour un travers d'enfance apporté de mes bois. Laisse-moi commencer par dire une prière. Comme si j'étais seul, là-haut, sur ma bruyère, J'invoque donc les dieux qui m'ont fait ces loisirs ; J 'offre humblement, — docile à tous les bons plaisirs, • Selon le rite ancien et la rubrique neuve. Un bœuf à Jupiter, un cierge à Sainte-Beuve,.. Et maintenant, à bas les grands mots attristants ; Bon appétit, bon somme à tous les assistants ! A l'est, au nord, au sud, je salue à la ronde. Et je signe d'avance : Ami de tout le monde. Suis-je bien dans le ton ?

DAPH NIS.

Pas trop mal débuté !

Bon ! mais sur quel sujet parlais-je, en vérité?

l'ace d'or. 79

D APHNIS.

Un seul, Tityre, un seul est toujours à la mode : Pas de gouvernement qui ne s'en accommode ; Il plane en liberté sur nos dissensions ; Il voit naître et mourir les constitutions : L'amour !.. Il est des vieux et des nouveaux régimes, 11 y trouve pardon de tous ses petits crimes; L'amour ! ce dieu maudit est toujours encensé, Ce dieu malin...

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