‹ Œuvres poétiques (volume 4)Chapitre 21 sur 138 · ESTO V I R · texte numérisé non relu

ESTO V I R

Dans l'avilissement on cherche un âge d'or.

Tout s'abaisse, on descend sur d'invisibles pentes;

Les visages sont fiers, les âmes sont rampantes.

Oui, les vertus s'en vont ; les mœurs suivent les arts ;

Les antiques sommets croulent de toutes parts.

Aux coups des niveleurs nul front ne se dérobe.

La morne platitude envahit notre globe :

Le mont quitte sa base et le fleuve son lit;

De débris entassés le vallon se remplit ;

Un impur marécage est né de ce mélange ;

Et nous campons au bord de cette mer de fange,

A respirer longtemps cet air nous périssons.

Voici la pâle fièvre et les lâches frissons :

Chez tout homme endormi, dans ces nuits sans aurores.

L'esprit de servitude entre par tous les pores.

On a peur, on s'épie, on cause à mots tremblants;

Sur les pas des poltrons piaflfent les insolents.

Le laquais fustigé, sans rien laisser paraître,

Repasse au marmiton les coups de pied du maître.

Si loin qu'on se recueille à l'abri des valets,

On entend circuler d'invisibles soufflets.

L'insolence descend et la haine remonte.

Chacun sent sur son front ricocher quelque honte ;

Mais tout a fort bon air; chacun porte sans bruit,

Porte son déshonneur, comme un arbre son fruit.

Bien peigné, bien lavé, bien brodé sur la hanche,

On cache son licou sous sa cravate blanche.

On a les doigts crochus : sous un gant bien tiré

La griffe disparaît; ©n est considéré.

On va; tout est flétri, souillé, fors l'apparence;

Tout luit ; c'est à tromper l'histoire et l'espérance.

I08 POÈMES CIVIQ UES.

On a mis la sourdine à tout fier sentiment.

L'esprit humain s'exhale en un chuchotement;

On croit parler; on fait sa petite harangue;

Mais devant le mot propre on sent tourner sa langue.

Un câble vigoureux, tissu de fils cachJs,

Tient les fronts les plus hauts sous le joug attachés,

Mais on peut se gaudir, on broute et l'on s'amuse.

En nymphe d'Opéra on ailife la muse.

La fougue et les ardeurs qui n'out plus d'autre emploi,

On les donne aux plaisirs tolérés par la loi.

Sur un vil champ de course où luttent, débridées,

La bassesse des moeurs et celle des idées.

Les grands noms en débris traînent dans les ruisseaux ;

Un infect océan se gonfle de ces eaux;

Je vois monter, monter cette fange infinie

Prête à nous submerger dans notre ignominie.

Chaque jour, à chaque heure, il nous pleut des affronts. Où donc s'arrêtera la honte? Où nous voudrons. C'est le premier venu, c'est vous, c'est moi peut-être, C'est un rêveur inculte ayant Dieu seul pour maître. Qui, d'un mal hypocrite implacable témoin, Peut dire au déshonneur : Tu n'iras pas plus loin. En cet écroulement des hommes et des choses, Des partis dévoyés qui trahissent leurs causes, Chacun peut s'écrier, dans un élan de foi : Quel espoir est debout? que nous reste-t-il ? Moi. Chacun peut ériger, sous le poids qui l'oppresse, Son humble conscience en arme vengeresse. Et faire, invulnérable aux rages du vainqueur, Pour soulever le monde un levier de son cœur.

Page 1