‹ Œuvres poétiques (volume 4)Chapitre 24 sur 138 · ADIEUX A LA SATIRE · texte numérisé non relu

ADIEUX A LA SATIRE

Reviens sur les hauteurs où sont tes vrais domaines, Oiî, dans nos grands amours, meurent toutes les haines, Muse! et fermons ce livre écrit sans le prévoir; Livre amer et dicté par un âpre devoir. C'est assez d'un combat sans espoir de victoire. Mais à nos cœurs sans fiel la haine est méritoire; Nous n'avons pas vengé notre querelle à nous. Et Dieu nous doit le prix de nos jours de courroux ; Lui seul nous a conduits dans ces luttes sans joie Où le cygne amoureux s'est fait oiseau de proie. Il est dur au penseur de quitter l'infini,

ADIEUX A LA SA 1' IRE. IIj

Les splendides sommets d'où rien ne l'eut banni, De fuir l'éternité pour le siècle où nous sommes; Il est dur do quitter les forêts pour les hommes. Nul, caclié plus longtemps sous ces rideaux épais, N'a vécu, plus que moi, de prière et de paix. Sans donner un regard à rien de a qui passe, J'ai voulu vers mon Dieu voler en plein espace. J'habitai sur l'Horeb. J'ai marché, jusqu'au soir. Avec ceux qui portaient la harpe et l'encensoir; Chez ces douces tribus à l'autel réservées, Qui tiennent vers les cieux leurs mains toujours levées, Et qui, loin de la plaine où l'on verse le sang. Prennent part au combat... mais rien qu'en bénissant. Quand mon cœur débordait jusqu'aux cités prochaines, 11 distillait un miel comme le tronc des chênes; Je répandais comme eux, nourri de leurs leçons, La douceur et la force en d'austères chansons. Mais cette austérité n'avait rien de morose; Par le côté divin j'embrassais toute chose ; Marchant vers l'avenir avec sérénité, Je poursuivais d'amour l'invisible beauté.

Certes, je savais bien, dans nos bois, sur nos cimes, Que mille impurs pythons rampaient dans les abîmes. Que la fraude et l'erreur trônent chez les humains, Que l'agneau s'y déchire aux buissons des' chemins, Et qu'armé pour le droit chez un peuple en délire, Tout poète a son arc aussi bien que sa lyre. Mais j'ai pu, sans faiblesse, oubliant nos travers. Perdre au milieu des bois mes flèches et mes vers; Dans nos cités, alors, sentinelle rigide, Portant aux yeux de tous sa lance et son égide,

La liberté veillait près de la foi, sa sœur, Et toute noble cause avait son défenseur. J'ai pu fuir, à vingt ans, nos disputes civiles. Nul danger n'attirait un grand cœur dans les villes ; Sans crainte, on choisissait le jour, l'heure et le lieu, Pour attaquer le vice et pour confesser Dieu. On y trouvait la palme et non pas le martyre. La vérité servait à qui savait la dire; C'était un grand honneur pour très peu de péril... Je me taisais! J'errais cueillant les fleurs d'avril.

D'autres jours sont venus : chacun ferme la bouche; Le laquais s'est montré sous le tribun farouche. Moi, j'ai jugé ce temps qui tue à petit bruit ; Dès le premier bourgeon j'ai deviné le fruit. Quand l'histoire au mensonge eut donné la parole, J'abdiquai mon silence et tout penser frivole. Vingt ans déjà passés, j'écrivais tristement Ces deux vers à la fin d'un pieux monument : « Ami, tu le sais bien, dans l'ère qui commence. Malheur à l'âme fière, à tout homme qui pense. » j'ai brigué ce malheur et j'y suis parvenu. Mon cœur a débordé, trop longtemps contenu; J'ai quitté mes déserts, l'idéal qui m'attire; Ma symphonie en pleurs a dardé la satire. Et j'ai brandi le fouet, et le fouet a mordu... Advienne que pourra, j'ai fait ce que j'ai dû.

Honte à qui sait mentir avec la poésie, Qui berce en vains accords sa noble fantaisie. Qui, paisible histrion, sans s'indigner de rien. N'a jamais, sous l'auteur, trahi le citoyen;

Page 1