‹ Œuvres poétiques (volume 4)Chapitre 4 sur 138 · III · texte numérisé non relu

III

POEMES CIVIQ.UES.

Vers leurs lèvres son front se penche avec douceur... Et moi ! tous ces baisers, je les sens dans mon cœur. Ah! prenez de l'aïeul notre âme héréditaire, Enfants, gardcz-la bien sans que rien ne l'altère ; Au sang qu'il me donna je n'ai rien ajouté, Mais je vous ai transmis sa ferme loyauté. Vous saurez, comme nous, malgré la loi commune, Porter le cœur toujours plus haut que la fortune, Un cœur qui dans sa foi jamais ne se dément; Et de votre œuvre à vous quel que soit l'instrument, Ou le fer, ou la plume à mes doigts échappée, Tout sera dans vos mains noble comme l'épée.

C'est ainsi que je rêve! et par le droit chemin, A mon chaste foyer j'apprends le cœur humain, Et je lis mieux que vous dans ces pages suprêmes... Ecrivez vos romans, je reste à mes poèmes.

Fier d'être obscur, heureux de penser à l'écart, Moi, je sais que ma muse a la meilleure part; Que la source où je puise est à jamais féconde. J'ai quitté le désert, mais, en fuyant le monde; Et sous ce toit modeste où j'assemble mon miel, Je descends des sommets sans m'éloigner du ciel. Là, par un flot d'air pur mon âme est soulevée Comme sur l'Alpe vierge où l'aigle a sa couvée ; Et les yeux de mes fils, excitant mon réveil,

Illuminent mon cœur, clairs comme le soleil. Là, sur mon humble seuil, égayé de leur flamme, j'habite eucor plus haut dans les sommets de l'âme. Là, mieux qu'en nos déserts, j'ai, pour monter encor, Pour m'approcher de Dieu, j'ai mon échelle d'or. Qu'importe si la foule, inhabile à me suivre, «Court à ses vains plaisirs et rejette mon livre! De la main qui l'écrit je sens l'humilité; Je ne trahirai pas l'esprit qui l'a dicté. Sur mes froides hauteurs, si nul-ne vient m'entendre. Moi, j'y respire à l'aise et n'en veux pas descendre.

J'irai dresser ma tente au penchant des glaciers Pour fuir votre esclavage et vos instincts grossiers. J'aime ce large azur, ces cimes tou^urs blanches Où se forment la foudre avec les avalanches. Sur ces remparts de neige abhorrés des tyrans, Un sang libérateur a coulé par torrents. Je sais que vos oisifs et leurs pâles compagnes Viennent de leurs langueurs insulter ces montagnes; Mais je sais que les forts, les preneurs d'Ilions, Vont là pour y sucer la moelle des lions, Aux travaux de l'exil ces forêts sont propices ; L'âpre vengeance y veille au bord des précipices, Et l'on peut s'y tailler, pour un acte immortel. Ou la lance d'Achille ou la flèche de Tell.

Moi-même, en ces hauts lieux dont j'ai subi les charmes, J 'allais chercher des fleurs moins souvent que des armes ; Et ma muse a déjà vidé plus d'un carquois Des traits que m'ont fournis les rochers et les bois ; Là, pour d'autres combats, j'en trouverais encore

l'OEMEs CIV IQ.U Ei

Si j'ai frappé jamais des coups dont je m'honore,

J'ai pris, dans ces dcserts, que l'on m'invite à fuir.

Et la vigueur d'aimer et celle de haïr.

Par eux, par le contact de leur grandeur paisible,

J'ai mieux senti mon âme et le monde invisible;

J'ai plus adoré Dieu plus exécré le mal,

J'ai d'un accent plus ferme aitesté l'idéal. ,

Je liens quelque fierté de ce désert, mon maître;

L'équitable avenir m'en saura gré, peut-être!

Mais qu'importe! mes vers ne m'avaient rien promis; Ils m'ont assez donné, je leur dois des amis : Des amis fiers et purs, des âmes convaincues. Eprises du bon droit et des causes vaincues; Dont le cœur sait mêler, en conseillant le mien. Un charme de tendresse à la beauté du bien. Amis, j'écris pour vous ! pour vos rares semblables, Dans les foules perdus comme l'or dans les sables. A \o\is mes vers! Heureux si je vous rends, parfois. Le noble enivrement, amis, que je vous dois.

Gardons, ainsi, gardons nos chastes solitudes, Le terme en est divin si les sentiers sont rudes; Au moins nous y marchons libres et frémissants, Et jamais coudoyés par d'indignes passants. Qu'à ces autels nouveaux notre encens se refuse, L'édifice est construit de bassesse et de ruse. Passons ! pleurant ces jours si tristement vécus. Poètes et penseurs, nous sommes les vaincus. Nos Dieux s'en vont ! Eh bien, fiers de notre défaite, Suivons-les au désert sans détourner la tête; Dans le camp des vainqueurs surpris de nos dédains

Les Muses n'entrent pas... Qu'il s'ouvre aux baladins.

Une vengeance est prête, elle peut nous suffire;

Voyez-vous cette foule essayer de sourire,

Ivre de ces faux biens dont vous ne voulez pas ?

Vous êtes le remords qui les suit pas à pas;

De leurs fausses grandeurs démasquant l'imposture,

Vos paisibles mépris font déjà leur torture;

Vous avez, pour troubler leur courage incertain,

Cet invincible espoir qui commande au destin...

Epargne, ô vieux Caton, tes stoïques entrailles : Survis, et tu vaincras, fallût-il cent batailles ; Survis, et tu rendras, par ta seule fierté. Des autels à nos dieux, à nous la liberté! Juillet 1S50.

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