A LA MÉMOIRE DE BARTHELEMY TISSEUR
J'ai quitté, cette fois, mon Alpe solitaire : Les chênes, dans mes vers, les torrents vont se taire Je m'interdis les bois, les chemins écartés Par où je m'enfuyais loin des réalités.
POEMES CIVIQ UF. S.
OÙ Dieu parle trop haut pour qu'on entende l'homme, Où de ses noms secrets chaque herbe à moi se nomme, Où, dans mes amitiés avec les Heurs des champs, J'oubliais de haïr le mal et les méchants. Rentré chez les humains puisque l'on m'y convie. Je viens prendre mon poste au combat de la vie; Je renonce à la paix des sereines hauteurs ; On dit que le sommeil y gagnait mes lecteurs Las de suivre, à travers d'austircs paysages, D'impassibles héros sculptés dans les nuages.
Donc, j'ai trop fait gémir les roseaux et les vents. Eh bien, tirons un cri de l'âme des vivants ; Le clairon va sonner autour des beaux exemples ; Je viens brandir le fouet sur le parvis des temples, Et j'accepte, à cette heure où toute lèvre ment. Les hasards que l'on court à parler franchement.
Passons du rGve à l'acte, et faisons de l'histoire. J'ai trouvé mon héros ! Où donc est l'auditoire? Je viens parler de Dieu, de l'honneur qui se perd... Voici qu'on me renvoie aux échos du désert. Et mon dernier lecteur que la morale attriste, Jeune ou vieux, a repris son roman réaliste.
Ah ! j'ai connu des jours et je les ai vécu.
Où les droits désarmés, où l'idéal vaincu,
Le penseur qu'on proscrit et le Dieu qu'on délaisse
Avaient au moins pour eux les cœurs de la jeunesse !
Sous son drapeau la Muse enrôla, de tout temps.
Le bataillon sacré des âmes de vingt ans.
C'étaient vous, jeunes gens^ qui la suiviez, naguères.
Dans ses nobles amours et dans ses nobles guerres!
Vous qui preniez, des mains d'Eschyle et de Platon,
L'idée à Sunium, le glaive à Marathon.
Hier, vous aviez chacun votre beauté choisie,
Tantôt la liberté, tantôt la poésie ;
Alors aux grandes voix les cœurs étaient ouverts,
El les beaux sentiments s'inspiraient desbeauxvers.
Tous, alors, adoptant nos poètes pour guides, Nous montions, dédaigneux des intérêts sordides, Fiers, altérés du beau plutôt que du bonheur, Amoureux de l'amour, du droit, du vieil honneur, Et tous prêts à mourir, purs de toute autre envie, Pour ces biens qui font seuls les causes de la vie.
Nous marchions au combat comme ces Jeunes Francs Qu'une chaîne de fer liait flancs contre flancs; Arborant deux à deux notre amitié guerrière. Je vais seul, aujourd'hui, dans cette âpre carrière, Frère ! et Dieu t'a repris, t'ayant Jugé vainqueur ; Mais Je te sens toujours à côté de mon cœur. Toujours J'entends de près, quand la tourmente est forte Sonner ton fer qui frappe et ta voix qui m'exhorte ; Partout, depuis vingt ans que tu t'es endormi. Ton ferme bouclier couvre encor ton ami. Je t'interroge encor; docile aux moindres signes, Je lance hardiment les traits que tu désignes ;
24 POÈMES CIVIQ.UES.
Chaque soir de bataille, avec la même foi, Je te répète encore: Es-tu content de moi?
Dis à cette jeunesse où nous prenions nos armes,
Nous, tiinides rêveurs siproniptsaux douces larmes:
Sans nul étroit souci de notre lendemain,
Nous marchions, hardiment, un poète à la main.
Combien dans l'impossible avons-nous fait de lieues.
Cher Tisseur! Quel voyage autour des sphères bleues;
Au nom de l'idéal par tous deux visité,
Quels défis nous lancions à la réalité.
En allant, chaque soir, sur les hauteurs chéries,
Vider la coupe d'or des saintes causeries!
Ami, Dieu t'a chez lui rendu notre passé.
Les clartés de son ciel n'en ont rien effacé;
Tu gardes tes vingt ans ! Moi, je leur suis fidèle ;
J'y vais chercher encor la force et le modèle.
Et j'aurai pour lumière, en mes jours avancés,
Cet âge où nous étions de nobles insensés.
Ami, c'est ma jeunesse et toi que je consulte.
Quand je dois décerner mon mépris ou mon culte.
Lorsqu'un mot juste et fort jaillit de mes crayons,
C'est que j'écris enfin les vers que nous rêvions.
Mon cœur, en vieillissant, se raconte à lui-même
Notre histoire d'alors, qui devient mon poème;
Et grâce à notre avril, j'aurai pour mes hivers.
Des fruits toujours vermeils, des rameaux toujours verts.
Quel fertile avenir moissonné par avance Eclairait, dans nos cœurs, le soleil de Provence; Cher pays <3ù la Muse, avec nous de moitié,
Dans sa première fleur cueillit notre amitic ! Comme après l'inconnu du désert et du rêve Nous lancions nos esprits de la cime à la grève, Et mêlions dans notre hymne, ivres de ce beau lieu, La liberté, l'amour, et la nature et Dieu !
Un jour, un jour de juin, ce mois où tout s'embaume, Dans un champ de genêt, près de la Sainte-Baume, Oiseaux et pèlerins, nous avions pris l'essor, Les fleurs, autour de nous, pleuvaient en neige d'or ; Le soleil éclatait sur une ardente cime D'où l'âme et le regard prennent un vol sublime : Des glaciers à la mer, des forêts aux jardins. Les sommets flamboyantss'abaissent par gradins; L'œil embrasse à la fois, des Alpes aux Stœchades, Les pins sur les rochers et les mâts sur les rades. Amoureux des hauteurs, des sentiers hasardeux, L'assaut de l'infini nous invitait tous deux; Nous sortions de la grotte où mourut Madeleine ; De prière et d'amour nous avions l'âme pleine. Et l'air gardait pour nous la mystique saveur Des parfums répandus sur les pieds du Sauveur.
Nous partons. Au détour d'une rampe glissante, Mon pied heurte une croix sur les cailloux gisante ; Sans honneurs, sur un sol par les eaux ruiné. L'arbre saint, dès longtemps, semblait déraciné.
2(5 P O È M F. s C I V I Q TJ E s.
Tristes, chrétiens tous deux, nous songeons au Calvaire^
Au Dieu clément pour qui le monde est si sévère.
« Laisserons-noiis, ami, sans lui tendre la main,
Jésus tomber encor dans son âpre chemin?
Laisserons-nous, dans l'ombre et la poussière infâme,
Périr ce labarum des grands combats de l'âme?
Non ! pour fleurir encore et pour féconder tout,
L'arbre de liberté sera remis debout.
Mais là, dans ce ravin, disciples sans audace,
Nous ne cacherons pas notre étendard vivace ;
Osons, frère, et si loin que l'on pourra monter,
C'est là-haut, dans l'azur qu'il faut l'aller planter. »
Et, courbés tous les deux, nous chargeons à grand'peine^
Sur nos bras d'écoliers l'énorme croix de chêne :
En marche! et nous prenions courage en la baisant.
Le sentier était rude et le fardeau pesant,
L'air brûlait, la sueur inondait nos corps frêles;
Mais au cœur la fierté nous avait mis des ailes.
Harassés, fléchissants, nous chantionsà grands cris,
A notre aide invoquant nos compagnons chéris.
Nos poètes sacrés, ces donneurs de courage,
Tous, de leurs plus beaux vers, prenaient part à l'ouvrage •
Et la forte amitié qui marchait avec nous
Doublait de son airain nos bras et nos genoux.
« O bonheur de porter ce fardeau l'un pour l'autre !
Cette croix du Sauveur à jamais devient nôtre.
Ainsi, dans la même œuvre, avec le même effort.
Frère, et du même cœur marchons jusqu'à la mort. »
Vers le sommet choisi, sous un ciel tout en flammes, A travers les rochers, trois heures nous montâmes, Non sans reprendre haleine et sans tomber souvent;
Alors, un livre aimé nous criait: « En avant! » Et la croix fut portéeet parvint jusqu'aux faîtes Avec les deux amis portés par leurs poètes
Enfin, sur un autel de pierre et de gazon Quand noire Christ ouvrit ses bras à l'horizon, Autour de ce rocher, comme un orage immense, Éclata de nos cœurs la pieuse démence : ''
Nous tombons à genoux et restons embrassés; Nous célébrons, là-haut, des rites insensés. Chantant, pleurant, poussantdesclameurséperdues; Aux quatre points du ciel les deux mains étendues, Comme si nous avions le pouvoir de bénir, Faisant appel aux morts, implorant l'avenir; Sur toutes les cités et sur tous les royaumes Versant notre âme entière avec le flot des psaumes, Mêlant tous les objets de notre jeune foi. Les chants républicains aux versets du saint: oi Évoquant des grands morts les stoïques histoires Lançant d'âpres défis aux injustes victoires, Et demandant, pour prix du chêne replanté, A souffrir pour le Christ et pour la liberté.
Écoliers, jeunes fous, c'étaient là nos orgies, L'ivresse où nous puisions nos rudes élégies; C'était notre soleil dans les travaux obscurs Qui nous ont gardés fiersen nous conservant purs.
a8 PO ÈM ES Cl VI y.U ES,
Peut-être en se donnant ces fêtes insensées,
Nos cœurs ont-ils cueilli leurs plus mâles pensées;
Peut-être l'homme fait s'ost-il plus d'une fois,
Armé de ce serment prête sur une croix;
Quand il cherche, aujourd'hui, son courage ou sa verve,
C'est l'écolier, peut-être, en nous qui les conserve!
Mais j'aurais dû garder comme un secret d'amour
Ce récit mal venu des esprits forts du jour ;
C'est assez d'y rêver toutseul, quand l'heure estsombre.
Ami, quand je l'cclaire en évoquant ton ombre;
Quand un espoir me luit en parlant d'avenir
Aux vieillards prés de qui je vais me rajeunir.
Ce dépôt t'appartient; l'ai-je trahi? Qu'importe!
N'écris-je pas ici dans une langue morte?
Je peux lui confier, hélas! tous nos travers:
Ceux qui s'en moqueraient ne lisent pas les vers.
Au cynisme gaulois qu'un plat bouffon amuse,
Nos secrets sont cachés étant dits à la Muse.
Les jeunes gens, surtout, — comme ils en rir.iieni bien I
Heureusement pour moi, certes, n'en sauront rien ;
Ils me lorgnaient déjà du haut de leur sagesse.
Ah ! ceux-là sontexempts des torts que je confesse ! Nos graves bacheliers, dans leur flegme étonnant, Enseignent la prudence au rêveur grisonnant ; Et j'aurais fait, peut-être, un chemin politique. Si j'avais quelque peu de leur raison pratique; Tant ces jeunes esprits sont miirs et dégagés Des vieilles passions et des vieux préjugés; Tant ils font du succès leur unique chimère, Méprisant tout le reste... ycomprislagrammaire.
Certes, le temps n'est plus où les auteurs païens Faussaient dès le berceau l'esprit des citoyens; Où de petits rhéteurs, soufflés par Démosthènes, Rêvaient d'un pays libre et pleuraient sur Athènes; Où nos discours latins faisaient trembler les rois; Où l'hexamètre altier, défenseur de nos droits, Vouait Tarquin, Philippe et César au Cocyte; Où nous épousions tous les haines de Tacite. On laisse à de vieux fous ces soins rétrospectifs; On s'occupe, seize ans, d'objets plus positifs Qu'Athènes dans les fers et que Rome expirante : Tout le quartier latin suit les cours... de la rente Chacun s'y fait, tout bas, son art de parvenir ; On spécule, on calcule, on songe à l'avenir ; Comme un bon capital un bon cœur s'administre; On prend pour son ami le neveu du ministre ; Mieux avisé, tel autre a choisi son bâtard. On poursuit des amours qui s'escomptent plus tard. Quand pousse autour du trône une race pareille, Dormez, ô rois ! dormez sur l'une et l'autre oreille. Que d'électeurs naïfs et de commis retors! Mais tâchez, jusque-là, de rester les plus forts. Dors du même sommeil, ô père de famille ! Qui tremblais à garder les attraits de ta fille. Lorsque, moins soucieux des contrats réguliers, Jadis sous les balcons chantaient les écoliers,
Voici contre l'amour l'infaillible recette:
Ferme au blond jouvenceau les yeux de ta cassette,
Pas un jeune aspirant ne soufflera le mot;
Ne crains plus que les vieux pour la beauté sans dot.
Ce n'est plus par l'amour, cette vieille folie,
Qu'une caisse, aujourd'hui, qu'un nom se mésallie.
Et vous ne verrez plus, pour une Elvirc en l'air.
Vos garçons refuser le comptant le plus clair.
Ce mal — et tous les maux — nous venaient des poètes ;
Tous CCS grands sentiments faisaient tourner les têtes;
Chacun de ces auteurs, gros de quelque attentat.
Troublait, l'un la famille, et cet autre l'Etat.
A nos bourgeois, connus pour leur humeur austère.
Tacite apprit l'émeute et Byron l'adultère.
Mais, grâce à Dieu, la presse est mise à la raison.
Et la règle de trois gouverne la maison.
Lu prime et le rejcori, seuls droits qu'on émancipe,
Ont de l'autorité rétabli le principe;
Et la religion du doit et de l'avoir
A réduit la jeunesse aux règles du devoir.
En affaires de cœur, le blond célibataire
Est fier de raisonner contre son vieux notaire.
Dans un noble salon je voyais, l'autre soir,
A l'âge où, discutant de l'œil bleu, de l'œil noir.
Nous comptions par beautés les trésors d'une ville.
Deux frais licenciés chiffrant mille par mille,
Calculant, supputant, dressant pertinemment
Une liste des dots de leur département.
Stupéfait et charmé de cette raison sûre.
Maint bourgeois de son fils redoute la censure.
Quand, parfois, après boire, en un concours rural,
JEUNES FOUS ET JEUNES SAGES. Jl
Bourgeonne à fleur de peau son vieux sang libéral, Lorsqu'au retour sa langue, un peu trop déliée, Retrouve au clair de lune une strophe oubliée. Certes, l'on a pu voir, — tant son rôle est connu, — Si de ses vieux péchés il est bien revenu ; Si pour la liberté, l'art, la belle nature. Il perd son pot-de-vin ou bien sa fourniture. Mais son fils, — ô progrès ! — quel esprit positif! Ce fils, — à lui baron du Corps législatif, — Ne lui pardonne pas, — jeunesse intolérante! Un voteindépendant... demil huit cent quarante. Et c'est ainsi : le père un peu trop avancé. Par son fils, aujourd'hui, l'heureux père est tancé; L'oncle apprend du neveu commis à sa boutique Que l'état le meilleur, c'est l'état despotique.
Désormais tout se range !0}'ez les bacheliers Avec l'argot du jour promptement familiers: D'où venait tout le mal ? Du parlementarisme. — La bifurcation permet le barbarisme. — O nourrissons hâtifs du chiffre et du compas. Si le sort le permet, jusqu'oii n'irez-vous pas? Les rhéteurs, les rêveurs, les rimeurs vont se taire; Place aux libres penseurs de souple caractère! Place aux savants! ils n'ont que d'utiles défauts. Et sont les mieux rentes de tous les esprits faux.
32 POEMES CIVIQ.U ES.
Bienheureux avenir ! quel siècle se prépare,
De sage liberté, d'honneur, de fierté rare,
Quand ces petits messieurs seront les hommes faits;
Lorsque nous les aurons, nous vieillards, pou r préfets ;
Qu'ils viendront, débitant leur spécifique unique,
Du vote universel tourner la mécanique,
Et d'un doigt absolu, tracer chaque matin
La consigne aux esprits exemptés du latin!
Comme tous ces beaux fils porteront la livrée, Pour peu qu'un maître habile avec art l'ait dorée ! Ceux-là n'ont pas, ainsi que nos vieux imprudents, A se débarbouiller de leurs antécédents; Jamais, tribuns hargneux, sous un règne bonasse. Leur voix n'a contrefait le peuple qui menace, Ils ont tous, franchement, et purs de tels excès. L'intérêt pour principe et pour dieu le succès; Et, changions-nous cent fois de chef et de cuisine. Ils tiendront pour seul vrai le César où l'on dîne. Je sais bien qu'ici-bas, par des retours communs. On a vu des laquais redevenus tribuns A des rois indulgents faire une lâche guerre ; On pourrait le revoir... mais je n'y compte guère.
Quels présages dans l'air ! avec quel sombre ennui J'attends l'affreux demain qui naîtra d'aujourd'hui.
En songeant que mes fils, mes pauvres peliis anges, Quand ils sauront marcher vont toucher à ces fanges ; Qu'un vil chemin s'y fraye, après ces froids moqueurs, Dont la fièvre de l'or seule échauffe les cœurs; Que nos enfants promis à ces règnes sinistres. Auront là, pour conseils, pour patrons, pour ministres. Pour juges de l'esprit, des plaisirs élégants. Ces petits Machiavels jaunes comme leurs gants, Qu'on voit sans barbe encore, affranchis de l'élude, Disciples de la Bourse et de la servitude!
O mes fils ! ô mes fils ! nul n'échappe à son temps. Vous devrez, les plus purs et les mieux résistants. Respirer dans les mœurs, les lois et les doctrines. Un air empoisonné par ces lâches poitrines! Que faut-il, dès ce soir, pour qu'un souffle pervers Vienne infecter mon nid couvé dans nos déserts? Le chêne peut crouler, votre unique défense; Je sors de l'âge miîr, vous entrez dans l'enfance. Entre les mains de Dieu, plus qu'à demi brisé. Si je tombe avant l'heure, et s'il m'est refusé D'attacher, pièce à pièce, aux flancs de chaque athlète. L'honneur, ce vieil honneur, seule armure complète. Qui donc vous gardera, lorsque tout a cédé. Purs, dignes de l'a'ieul par qui je fus gardé?
Morne décrépitude, ô jours que je déteste! Je cherche à l'horizon quel noble espoir nous reste ; Quels fruits, quelles moissons, portera l'avenir, Quand déjà le printemps voit les feuilles jaunir; Lorsqu'au lieu d'éclater en fleurs, même en épines, La sève redescend des branches aux racines.
J4 POÈMES CIVIQ.UF-S.
J'ai tâtc bien des cœurs de vingt ans : rien n'y bout ;
Et nos fermes vieillards sont seuls restés debout.
Hélas! le mieux armé qui vit en sentinelle,
Pour garder son nom pur et sa foi paternelle,
Ose à peine engendrer des fils à ses aïeux,
A voir, autour de lui, les enfants naître vieux,
A voir ces jeunes fronts afficher, par les villes,
La pâle soif de l'or et les instincts serviles,
La précoce ironie et le dédain brutal
Pour tout ce qui n'est pas de chair ou de métal ;
A voir que nul éclair ne jaillit de leurs âmes
Au choc des ventssacrés qui nous tiraient des flammes ;
A les voir accueillant d'un sourire hébété.
Ton nom qui nous faisait bondir, ô liberté !
Mais l'hiver parle ainsi de la saison des roses ; Peut-être qu'aveuglé par mes vapeurs moroses, J'j' vois mal à travers ma neige et mon brouillard. Dites que je vous juge en précoce vieillard ; Qu'étonné, ce matin, de voir ma barbe grise, J'épanche, à flots de bile, une amère surprise; Et que, par l'avenir à mon tour menacé. J'insulte à l'espérance en louant le passé. Amis, jeunes amis, que ma satire indigne. Dites-moi que je mens, parlez, faites un signe ! Traqués par mes défis dans ce mol abandon. Venez forcer la Muse à demander pardon.
Dans VOS yeux, sur vos fronts où se gonflent vos veines, Montrez-moi fièrement des amours et des haines. A travers l'impossible, ouvrez un large essor Aux saints désirs éclos dans le mépris de l'or, A l'orgueil de votre âge, au rêve, aux utopies, Aux mâles passions un instant assoupies ; Et par couples d'amis, venez, en plein soleil, Des dieux que j'aiguillonne attester le réveil ! Oui, je me laissais prendre à des masques frivoles; Je vous retrouve enfin, vrais fils de nos écoles, Je vois chacun de vous, en combattant féal, Défier le réel au nom de l'idéal.
Lève-toi dans ta force, ô divine jeunesse ! Souris sur le vieux monde, afin que tout renaisse. Amis ! gardez la joie et les fraîches couleurs; Mais qu'un acier toujours soit caché sous vos fleurs. Vous seuls portez encor, prêts aux luttes certaines, Dans ce myrte amoureux la liberté d'Athènes. Voici des droits vaincus, voici les combattants Tels que je les voyais jadis à mes vingt ans ! Partez, le clairon sonne et la lice est ouverte ! A vous le rameau d'or et la couronne verte; A vous les biens sans nombre aux vaillants destinés. Les droits que n'ont pas su conquérir vos aînés. Le but qui nous a fuis, c'est à vous de l'atteindre. Moi, j'ai porté ma lampe, un moment, sans l'éteindre, Sur le stade éternel où l'on poursuit le beau... C'est à vous de saisir le vivace flambeau.
Juin 1S60
jô POÈMESCIVIt^UKS.
UNE STATUE A MACHIAVEL
Tout peuple, en renaissant, s'adore dans un homme; Il prend de son héros le nom dont il se nomme; Comme sa propre image, il assied sur l'autel Ou son Léonidas ou son Guillaume Tell : Sous les traits de l'idole il sent qu'il va revivre. Or ce bronze le juge et le peint mieux qu'un livre; Son arrêt est gravé dans l'œuvre du sculpteur : Sa liberté ressemble à son libérateur.
Chez nous. Français, les fils de la chevalerie, Une femme, une vierge a fondé la patrie; Son âme y ressuscite à l'heure du danger, Son nom est le défi qu'on lance à l'étranger; Car la race des Francs, que tout Calvaire attire. S'aime et se reconnaît dans Jeanne la martyre. Toi, tu choisis pour Dieu le fourbe florentin. Tu l'assieds sur le seuil d'un empire latin, Italie! Et voilà qu'à peine indépendante. Au mépris de Colomb, de Raphaél, de Dante...
I. On se souvient que la Xoscane, en s'unissant au Piémont, a voté l'érection de deux statues, l'une .\ Machiavel, l'autre h Napoléon III.
UNE STAVUE A MACHIAVEL. J/
Quand tu peux évoquer un visiteur du ciel, Ta jeune liberté s'éprend de Machiavel ! Et c'est nous, peuple franc de cœur et de parole, Qui fournissons le bronze à cette infâme idole ! Soldats! donnons encor du sang et du métal; Il faut à la statue un digne piédestal; Il faut qu'avec l'image inaugurant le culte, Chacun des bas-reliefs nous jette son insulte : Sculpteur, écrivez là, d'un doigt reconnaissant. Et Castelfidardo trempé de notre sang, Et, pour payer d'un coup ses sauveurs débonnaires, L'Italie appelant des Français: mercenaires! Donnez du bronze encore! afin qu'en plein soleil L'autre face du socle ait son tableau pareil : Aux pieds du même dieu, c'est une ville en fête, Naples, de tout venant la docile conquête. Qui prodigue les fleurs et dépouille son sein. Pour parer le tombeau d'un immonde assassin.
Voilà donc le grand homme et les grandes histoires Qu'ils gravent sur ce bronze issu de nos victoires! Nos fils, tombés pour vous, des Français par milliers. Engraissent vos guérets du sang des chevaliers, Pour qu'au premier soleil, votre terre agrandie En épaisses moissons germe la perfidie.
Et nous montre au parjure emmanchant le poignard Machiavel... du tombeau retiré par Bayard !
Souffrirez-vousqu'ondise, aux pieds d'un tel ancêtre : « L'Italie est fidèle aux leçons de ce maître ! » Et qu'eff"rayant l'honneur, sous ce masque pervers, Sa jeune indépendance attriste l'univers?
38 POÈMES CIVIQ^UES.
Non! la liberté, même en ses jours de délire, Dans le livre du Prince a refusé de lire. L'astuce et le mensonge et tous ces vils moyens Engendrent des Césars, jamais des citoyens.
Cache, Italie, un front qui conseille le crime!
Cet art impur forgea la chaîne qui t'opprime.
Montre tes Raphaël et les Alighiéris!
Va, va! ce n'est pas trop de tous ces noms chéris
Pour effacer des cœurs, où la colère abonde,
La liste des tyrans que tu donnas au monde.
Cache le Machiavel ! alors nous oublierons
Que les flancs de ta louve ont porté les Nérons.
Ne nous rappelle pas, vieille injure impunie.
Que notre sol saigna sous ton affreux génie;
Qu'à nous, Gaulois broyés sous ce pied malfaisant,
Tu nous fis de César l'exécrable présent.
A tes libérateurs, — quitte d'ingratitude, —
Tu donnas, par avance, assez de servitude;
Assez d'impures mains auront appris chez toi
Le jeu des faux serments et le bris de la loi.
Ce bronze où Machiavel par tes soins doit revivre
Invitera les rois à pratiquer son livre;
Tu vas, ainsi, funeste à nos derniers parents,
Tenir de siècle en siècle école de tyrans.
Et tu veux que la France aux fils de cette école
Avec son propre glaive ouvre le Capitole?
Tu veux que nous allions, le Celte et le Germain,
A tes œufs de vautour rendre leur nid romain?
Ahîdansl'eau dubaptême,aunomdu Dieu fait homme,
L'Europe a pu noyer ses haines contre Rome;
L'univers, affranclii des préteurs arrogants,
UNE STATUE A MACHIAVEL. 39
Laissa debout ces murs fondés par des brigands. Mais le Gaulois vainqueur, le Saxon et l'Ibère, N'y souffriront pas plus Auguste que Tibère. L'honneur, qui ne veut plus courir de tels hasards, A donné Romeau Christ pour la prendre aux Césars. Laissez sur les Sept-Monts, dans l'orage qui gronde, La croix qui vous sauva des vengeances du monde ; Rome n'est plus à vous; — respectez le saint lieu ! Par un don de la France elle appartient à Dieu.
Jamais au Vatican, abrité de nos glaives,
On ne verra trôner le Prince ou ses élèves ;
Tant qu'à travers nos deuils et nos destins errants
Nous garderons au moins notre vieux nom de Francs.
En vain tout s'assombrit et le doute nous ronge ;
Nous avons en horreur l'astuce et le mensonge.
Et les fourbes, chez nous, dans leurs trames surpris,
Succombent écrasés sous le poids du mépris;
Machiavel y verrait, debout sur une place,
Nos enfants de sept ans lui cracher à la face.
Laruseôte, chez nous, leur prestige aux vainqueurs •
Le succès éblouit, mais ne prend pas les cœurs.
Nos cœurs sont avec ceux qu'on trompe ou qu'on opprime;
Tu le sais, l'oublier, Italie, est un crime!
Tu sais qui releva tes blessés à genoux.
Les vaincus de Novare, oîi seraient-ils sans nous î
D'autres vaincus plus chers, d'autres plus nobles armes, Appellent, aujourd'hui, nos lauriers et nos larmes. De sombres Machiavels, qui frappaient à coup siîr, Ont versé par vos mains notre sang le plus pur; Et, si l'antique honneur n'est pas sourd dans notre âme,
40 POÈMES CIVIQ^UES.
Ce sang crie à jamais contre l'idole infâm» Dressez-la cependant! Nous, d'une ferme voix. Rendons gloire à nos mortscouchcs sur leurs pavois. Dans l'or et dans l'airain gravons, d'une main fière, Ton nom, ô Pimodan! le tien, LAMORiciÈREi Toi qui, fait à juger ces hasards d'un coup d'œil, Offrais plus que ta vie à ce Pontife en deuil.
Va! plus d'un noble dmule, arrivé jusqu'au faîte, T'envie, au fond du coeur, cette illustre défaite. Tu peux croire une voix qui n'a jamais flatté, O chef! c'est avec toi qu'était la liberté; Tirais comme on la sert, toi qui souffris pour elle ; Dieu sera de moitié dans sa dette nouvelle, Et leur double étendard, entre tes mains remis, Montre, à qui veut bien voir, où sont leurs ennemis. Pour moi, poète, errant sur mes Alpes hautaines, Ignoré des tribuns, des rois, des capitaines, Mais fièrement épris de tout noble revers. J'offre à de tels vaincus l'encens pur de mes vers. Dans mon livre, jamais, peu soucieux de plaire, Je n'inscrivis un nom puissant ou populaire; Si les heureux du jour ont entendu ma voix. Ils savent quel mépris m'exilait dans mes bois. Mais j'en saurai sortir, portant haut le visage, Si le Dieu que je sers demande un témoignage; Si je puis, un seul jour, à l'œuvre qu'il bénit. Porter mon grain de sable ou mon bloc de granit.
Ah ! tandis qu'à nos yeux, dressé comme une injure,
Ce bronze italien fait un dieu du parjure,
Que des vieux droits l'Europe éteint le clair fanal,
UNE STATUE A MACHIAVEL
Qu'on s'appuie à tâtons sur le bien ou le mal,
Que le monde passif, comme en un mauvais songe,
Laisse trôner si haut la fourbe et le mensonge.
Nous, les soldats du Christ, nous, les Francs, maintenons
Ces vertus et ces droits qui nous doivent leurs noms:
La fierté d'une libre, et loyale parole,
La foi, prompte à signer de sang un cher symbole,
Et l'audace d'un cœur, sans reproche et sans fiel,
Qui no craint, ici-bas, que la chute du ciel.
Dans nos chastes maisons, comme le feu des temples,
De nos aïeux éteints rallumons les exemples;
Leur flamme en chassera mille intérêts rampants,
Prompts à nous enlacer comme de vils serpents;
Et les saines clartés du foyer domestique
Rayonneront, alors, sur la chose publique.
Le luxe et l'avarice et les sordides peurs
N'iront plus, à genoux, au-devant des trompeurs;
La lumière entrera dans ces impurs dédales
De noires trahisons et d'ignobles scandales.
Sur l'art de Machiavel et sa divinité
Qu'il tombe un seul rayon d'ardente probité,
L'éclair d'un franc regard, sans plus de sortilège ..
Et ce bronze hideux fondra comme la neige;
Et nous rendrons, enfin, éprouvés par ce feu.
L'autel où fut l'idole au véritable Dieu.
Dans nos âmes d'abord, et de là dans nos villes,
Posons pour fondement à nos vertus civiles
Un culte qui résiste à ce temps suborneur.
Et sachons l'appeler de son vieux nom : l'Honneur.
Décembre 1860.