‹ Œuvres poétiques (volume 4)Chapitre 41 sur 138 · A MON AMI EMILE GRIMAUD · texte numérisé non relu

A MON AMI EMILE GRIMAUD

Ne me réveille pas de ma stupeur mortelle; Ami, ne me dis plus : « Ta Muse, où donc est-elle ? L'écho des bois sanglants, témoins de nos revers, Appelle un autre bruit que le bruit de mes vers; Et, condamné par l'âge à déposer les armes, Je dois à nos douleurs le silence et des larmes. Ah! si j'étais encor, chez les pâtres gaulois, Un alerte chasseur, souple comme autrefois, D'un œil sûr dirigeant le plomb des carabines, Et d'un jarret d'acier franchissant nos ravines, Je bondirais alors sur ces infâmes loups. Et mes cris s'entendraient d'aussi loin que mes coups ! Alors, ne rêvant plus que vengeance et victoire. Sur les coteaux lorrains, ou sur tes bords, ô Loire ! L'essaim des francs-tireurs me verrait accourir, Et j'oserais chanter, étant prêt à mourir. Mais, débile, impuissant, courbé sous la défaite. Je n'ai plus qu'à m'asseoir et qu'à voiler ma tête

AOXSOLDATS. I5J

Et dans l'ombre, envieux de vos vaillantes morts, Je n'ai plus qu'à finir, étouffant de remords. Peut-être, malgré l'âge et le froid qui me gagne, Si j'étais parmi vous, ô fils de la Bretagne, O Celtes vendéens, revêtus de la croix. Et qui du barde encore aimez la rude voix, Peut-être à vos côtés, paysans invincibles, Mon cœur retrouverait quelques hymnes terribles. Et ma rage, enivrant vos sacrés bataillons, Soulèverait, là-bas, les pierres des sillons. Mes vers, sonnant la charge et jamais la retraite, Seraient votre clairon, Cathelineau ! Charette ! Pour qu'un même boulet, fauchant le premier rang. Mêlât mon sang obscur à votre illustre sang.

Mais, dans les tristes murs oii j'achevais de vivre,

Pas une âme à guider, pas un exemple à suivre!

Pas un rayon sacré ne vient me rajeunir,

Et le présent hideux me salit l'avenir.

Quand l'affreux Allemand viole notre terre,

Quand, vous tous, vous marchez au même cri de guerre.

Ici, notre ennemi, qu'on pourchasse en tout lieu.

Ce n'est pas l'étranger, c'est le prêtre, c'est Dieu.

Héroïques soldats, républicains austères,

Nous allons vaillamment piller des monastères

Et jeter en prison, de par la liberté,

L'homme de la prière et de la charité.

Armés jusques aux dents, nos braves, sans obstacle.

Vont des vases sacrés vider le tabernacle;

Étendus par troupeaux sur le parvis divin,

Ils y cuvent en paix le blasphème et le vin.

Ils ont dans les tombeaux, du bout des baïonnettes.

15+ POEMES CIVIQ U ES.

Ignobles chercheurs d'or, remué les squelettes. Pour sauver la patrie et pour fonder les lois, Voilà, jusqu'à ce jour, nos plus dignes exploits! Sur l'hôte! communal, comme du haut d'un bouge, Flotte un sanglant torchon, le hideux drapeau rouge, Pour dire à tous les yeux, attestant nos excès. Que les gens et le sol n'ont plus rien de français. Maudits et supportés par le bourgeois tranquille, Cinquante jacobins tyrannisent la ville.

Et tout homme de bien qui veut parler raison Risque, en attendant mieux, de coucher en prison.

Ami, comment veux-tu que le poète chante Chez cette horde inepte encor plus que méchante ? Qui donc m'écouterait? qui pourrais-je émouvoir. Nommant ici la France et prêchant le devoir? Le maître fléchirait dans une oeuvre pareille : Marat ôte chez nous la parole à Corneille.

Mais pour vous, ô Bretons! ô Celtes de l'Arvor! Pour vous, ô Vendéens! je suis poète encor! Mon ardeur qui s'éteint, mon humble voix qui tombe, Sauront vous saluer même au seuil de la tombe; Et Dieu m'accordera, pour la suprême fois, De sonner la bataille à nos vieux clans gaulois.

Allez donc, ô géants, ô Bretagne, ô Vendée ! Allez, Saints de l'Anjou !

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