SCENE III
DON LOPEZ, DONA SERAFINA, puis SAMUEL et YNEZ.
DONA SERAFINA
Je viens, sans votre avis, — facile à deviner, — De répondre à mon frère : il devait m'amener Un mari pour Ynez, le neveu d'un ministre, Un des plus compromis dans ce pouvoir sinistre. Ce jeune homme est fort bien, son curé le connaît. Mais j'ai vos instincts, moi! j'ai refusé tout net.
DON LOPEZ
C'est aller un peu vite; il s'agit de ma fille. Et le temps est passé des guerres de famille. On peut rester amis, voisins et bons parents, Et suivre avec honneur des drapeaux différents.
DONA SERAFINA
Je le pensais ainsi. Mais chez vous, homme antique,
ipS TRIBUNS ET COURTISANS.
Il est permis d'outrer le devoir politique. Vous êtes un Romain... Puis votre noble cœur M'a soufflé son mépris pour le parti vainqueur.
DON LOPEZ
C'est plus sage, après tout : pas de ces alliances! Un mariage mixte entame les croyances.
Puis notre Ynez est jeune; il n'est rien de pressé; Son cœur dans ce projet n'est pas intéressé, Elle ignore...
DONA SERAFINA
Entre nous, je n'en suis pas bien siire ; Elle a vu ce jeune homme, il a belle tournure. Il est fort amoureux...
SAMUEL entrant brusquement.
Or çà, vous êtes fous!
Vous parlez, me dit-on, d'aller planter vos choux : Vous avez refusé l'hommage au nouveau prince.
A don Lopez, On te voulait nommer gouverneur de province; Je t'amenais un gendre, un gars de bon aloi, Qui sera général à trente ans sur ma foi! Et ma sœur me répond, — tout ceci me renverse ! — Comme si j'apportais les présents d'Artaxerce. C'est le serment, le droit, l'honneur, la liberté! Qui donc vous les conteste, en bonne vérité? On a mis à la porte, en des temps difficiles. Un vieux prince entouré d'honnêtes imbéciles, Des gens qui nous citaient un vieux code moisi
UN CONSEIL DE FAMlLtE. IÇÇ
Et qui nous chicanaient pour des points sur les i! Les intérêts souffraient sous ce bon patriarche! On s'est mis au niveau de son temps, et l'on marche; On renouvelle tout; on jette ces haillons, Et, si c'est le déluge... il pleut des millions. Tout va vite ; on n'est plus à cheval sur les formes ; J'ai vu faire, en six mois, des fortunes énormes! Aussi bien tout renaît, le luxe, les beaux-arts. Les plaisirs. Le génie éclôt de toutes parts. On parle de nos bals dans le vieil hémisphère; Paris en est jaloux.
DONA SERAFINA
Vous savez bien, mon frère, Que de ces vanités nous avons peu souci. Don Lopez est un sage, un héros, Dieu merci ! Ni l'or, ni les plaisirs ne touchent sa grande âme, Il est tout à l'honneur ; et moi.. . je suis sa femme !
SAMUEL
Toi, mon ange de sœur, je te l'ai dit souvent.
Tes farouches vertus méritaient le couvent.
Suis ton sublime époux dans sa retraite austère,
Mais pour ta fille, au moins, veux-tu qu'elle s'enterre?
Gardez, si vous voulez, votre serment chéri ;
Renoncez à la place .. et prenez le mari!
Un garçon si rangé ! nourri dans vos principes
Il hante les sermons, il a l'horreur des pipes.
Le père, un fin matois et qui vise en haut lieu,
A voulu sagement que son fils crîit en Dieu.
— Nous travaillons, ma chère, en pays catholique,
Il eut Pantako pour maître en rhétorique, Et, tout hussard qu'il est, il lit les bons auteurs ; Il tournerait fort bien un speech aux électeurs. Je ne demande pas huit jours, sur ma parole, Si vous le recevez, pour qu'Ynez en raffole.
DON A 8ERAFINA.
Je le crains, son cœur penche un peu de ce côté; Il m'a semblé déjà...
s AMU Et.
Je m'en étais douté !
DON tOPEZ.
Si ma fille l'aimait ! Ils se sont vus à peine. Je ne comprendrais pas...
DON A s ER AFIN A
Monsieur, j'en suis certaine !
Pensez-vous que je manque à mon premier devoir ? J'ai veillé sur ma fille, à moi de tout savoir. Moi qui formai son cœur, je sais ce qui s'y passe.
Entre Ynez.
Ah ! cette chère enfant ! viens donc que je t'embrasse ! Eh bien, l'on veut forcer tes inclinations? Mais ton vieil oncle arrive et nous y veillerons. Et tu l'épouseras...