LES DEUX CITOYENS
PREMIER CITOYEN
Tu vas nous perdre avec ta sauvage franchise! Thraséas, après tout, n'est pas notre cousin ; Laissons-le s'en tirer comme il pourra, voisin.
SECOND CITOYEN
Mais il est innocent, parlons sans subterfuge !
PREMIER CITOYEN
11 n'est pas innocent, du moment qu'on le juge.
SECOND CITOYEN
Si Thraséas en meurt, c'est un assassinat.
PREMIER CITOYEN
Bon ! tu vas à présent suspecter le sénat ! Tu vas prendre parti pour les vertus bizarres De ces stoïciens, raides comme des barres, Qui jamais à Néron, cet envoyé des cieux, N'ont dit un petit mot coulant et gracieux; Qui, faisant à leur siècle une éternelle moue, Portent le blâme écrit en jaune sur la joue. Thraséas ne peut-il, — quitte à blâmer au fond.
Approuver poliment ce que les autres font? Est-ce d'un philosophe et d'un bon patriote De siffler le concert pour une fausse note? Qu'exigeait-on de lui? d'être un peu complaisant... Mais nous le sommes tous, c'est la mode à présent. On dit ce qu'il faut dire, on garde ce qu'on pense ; Et nous avons la paix, au moins, pour récompense. En quoi ton Thraséas vaudrait-il mieux que nous! Il en coûte donc bien de plier les genoux; D'offrir un peu d'encens aux mânes de Poppée? Corbulon l'a bien fait, lui, qui porte une épée. Un honnête homme, enfin, doit son assentiment A tout ce qui peut plaire à son gouvernement.
SECOND CITOYEN
Tu parlais d'autre ton, sous le bonhomme Claude.
PREMIER CITOYEN
Faut-il pour t'agréer que toujours on clabaude ? Ai-je donc fait un pacte avec les factions? Veux-tu passer ta vie en révolutions?
SECOND CITOYEN
Non! mais comprends-tu bien, — j'attends qu'on me l'explique
Comment un Thraséas trouble la paix publique?
Vrai ! l'Etat me paraît assez omnipotent
Pour laisser discourir un juste mécontent.
Moi, je suis satisfait, j'applaudis, je rayonne...
A penser comme moi je ne force personne.
Thraséas vit; César n'en est pas moins un dieu,
Quand même on jaserait et l'on rirait un peu...
2j8 TRIBUNS ET COURTISANS.
PREMIER CITOYEN
Ah! tais-toi, par Bacchus!... tu nous perds et je tremble.
Crions bien vite, Ave Néron, tous deux ensemble.
Voici des écouteurs... peut-être officieux.
On pourrait nous prêter des mots séditieux.
César a, tu le sais, des oreilles sans nombre;
J'ai trop parlé! j'ai peur... d'eux... de toi... de mon ombre
Sauvons-nous.
Ils s'éloignent précipitamment; entrent un aruspice et un augure.