‹ Œuvres poétiques (volume 4)Chapitre 76 sur 138 · LES DEUX CITOYENS · texte numérisé non relu

LES DEUX CITOYENS

PREMIER CITOYEN

Tu vas nous perdre avec ta sauvage franchise! Thraséas, après tout, n'est pas notre cousin ; Laissons-le s'en tirer comme il pourra, voisin.

SECOND CITOYEN

Mais il est innocent, parlons sans subterfuge !

PREMIER CITOYEN

11 n'est pas innocent, du moment qu'on le juge.

SECOND CITOYEN

Si Thraséas en meurt, c'est un assassinat.

PREMIER CITOYEN

Bon ! tu vas à présent suspecter le sénat ! Tu vas prendre parti pour les vertus bizarres De ces stoïciens, raides comme des barres, Qui jamais à Néron, cet envoyé des cieux, N'ont dit un petit mot coulant et gracieux; Qui, faisant à leur siècle une éternelle moue, Portent le blâme écrit en jaune sur la joue. Thraséas ne peut-il, — quitte à blâmer au fond.

Approuver poliment ce que les autres font? Est-ce d'un philosophe et d'un bon patriote De siffler le concert pour une fausse note? Qu'exigeait-on de lui? d'être un peu complaisant... Mais nous le sommes tous, c'est la mode à présent. On dit ce qu'il faut dire, on garde ce qu'on pense ; Et nous avons la paix, au moins, pour récompense. En quoi ton Thraséas vaudrait-il mieux que nous! Il en coûte donc bien de plier les genoux; D'offrir un peu d'encens aux mânes de Poppée? Corbulon l'a bien fait, lui, qui porte une épée. Un honnête homme, enfin, doit son assentiment A tout ce qui peut plaire à son gouvernement.

SECOND CITOYEN

Tu parlais d'autre ton, sous le bonhomme Claude.

PREMIER CITOYEN

Faut-il pour t'agréer que toujours on clabaude ? Ai-je donc fait un pacte avec les factions? Veux-tu passer ta vie en révolutions?

SECOND CITOYEN

Non! mais comprends-tu bien, — j'attends qu'on me l'explique

Comment un Thraséas trouble la paix publique?

Vrai ! l'Etat me paraît assez omnipotent

Pour laisser discourir un juste mécontent.

Moi, je suis satisfait, j'applaudis, je rayonne...

A penser comme moi je ne force personne.

Thraséas vit; César n'en est pas moins un dieu,

Quand même on jaserait et l'on rirait un peu...

2j8 TRIBUNS ET COURTISANS.

PREMIER CITOYEN

Ah! tais-toi, par Bacchus!... tu nous perds et je tremble.

Crions bien vite, Ave Néron, tous deux ensemble.

Voici des écouteurs... peut-être officieux.

On pourrait nous prêter des mots séditieux.

César a, tu le sais, des oreilles sans nombre;

J'ai trop parlé! j'ai peur... d'eux... de toi... de mon ombre

Sauvons-nous.

Ils s'éloignent précipitamment; entrent un aruspice et un augure.

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