‹ Œuvres poétiques (volume 4)Chapitre 96 sur 138 · ANNALES DE TACITE · texte numérisé non relu

ANNALES DE TACITE

(XIVRE XVl)

Après le massacre de tant d'hommes illustres, Néron voulut en dernier lieu faire périr la vertu même dans la personne de Pétus Thraséas et de Baréa Soranus. Depuis longtemps il les haïssait tous deux, et surtout Thraséas ; car il était sorti du sénat, comme je l'ai dit, au moment où l'on s'occupait d'Agrippine ; et pendant les représentations des juvénales il avait montré peu d'empressement. Cette offense blessait d'autant plus profondément Néron, que Thraséas avait chanté, en habit tragique, dans les jeux du ceste, établis à Padoue, sa patrie, par le Troyen Anténor. En outre, le jour où le préteur Antistius allait être condamné à mort pour des satires contre Néron, Thraséas avait ouvert et fait passer un avis plus doux; et lorsqu'on décernait à Poppée les honneurs divins, il s'était absenté pour ne point paraître aux funérailles. Cossutianiis s'emparait de tous ces griefs, car sa nature le pous-

sait au crime, et il dctcstait Tliras>l-as, Jo:u le crC-dit l'avait fait conJamuer dans une accusation de pcculat, intentée par les Ciliciens.

Voici les reproches qu'il adressait à Thraséas : « Au commencement de Tannée, il évitait de prêter serment; il ne se trouvait jamais, quoique du collège des quindécemvirs, aux prières pour l'empereur ; il n'avait jamais fait de sacrifices pour la conservation du prince ou pour sa voix di\-ine. Assidu autrefois dans le sénat et infatigable à soutenir ou à combattre les sénatus consultes les moins importants, il n'avait point depuis trois ans assisté aux séances. Lorsqu'on accourait à l'envi pour condamner Silauus et Vêtus, il avait préféré vaquer aux affaires de ses clients; c'était là une évidente hostilité, un commencement de révolte, et pour peu qu'il eût des imitateurs, c'était la guerre. » Et il ajoutait : « O Néron; ce que la ville, toujours avide de troubles, disait autrefois de César et de Caton, elle le dit aujourd'hui de vous et de Thraséas. Il a des partisans ou plutôt des satellites, qui, n'osant point encore imiter l'insolence de ses discours, l'imitent au moins dans son extérieur, tristes et austères comme lui, pour vous reprocher vos plaisirs. Lui seul ne prend aucun intérêt à votre conservation et à vos talents. Insensible au bonheur du prince, peut-être même n'est-il pas rassasié de ses chagrins et de ses larmes. C'est ce même esprit qui le porte à nier la divinité de Poppée, et à refuser le serment sur les actes de César et d'Auguste. Il insulte la religion, il anéantit les lois. Les actes diurnaux du peuple romain sont lus avec plus de soin dans les provinces et dans les armées pour apprendre ce que Thraséas n'a point fait. Qu'on adopte donc ces principes, si on les juge préférables, ou qu'on enlève enfin

aux séditieux leur chef et leur modèle ; cette secte a déjà produit les Tubérou et les Favonius, noms odieux aux anciens Romains. Pour renverser l'empire, ils invoquent la liberté; s'ils réussissent, ils attaqueront la liberté ellemême. Q.ue sert-il d'avoir banni Cassius, si vous laissez vivre et se multiplier les imitateurs de Brutus ? Au reste, n'écrivez rien vous-même sur Thraséas ; laissez-nous le sénat pour juge. » Néron anima par ses éloges la fureur de Cossutiauus et lui associa Marcellus Éprius, orateur violent.

Néron fixa pour les deux condamnations l'époque où Tiridate vint recevoir la couronne d'Arménie, soit pour atténuer l'effet de ce crime domestique quand l'attention serait tournée vers les affaires extérieures, soit pour montrer sa grandeur par un attentat vraiment royal, en tuant des citoyens illustres.

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