XXIV
Toute la ville étant donc sortie pour aller au-devant de l'empereur et voir le roi, Thraséas reçut ordre de rester che; lui. Sans perdre courage, il écrit à Néron, demande quel est son crime, et assure qu'il s'en justifiera, si on lui fait connaître l'accusation en lui donnant le droit d'y répondre. Néron ouvrit la lettre avec empressement, se flattant que Thraséas, dans un moment de crainte, y aurait glissé quelques flatteries et fait tache à sa gloire ; mais n'y trouvant rien, et redoutant les regards, la fierté, l'indépendance d'un homme innocent,
il fit assembler le sénat. Alors Thraséas délibéra avec ses proches s'il tenterait ou dédaignerait de se justifier : les avis furent partagés.
Ceux qui lui conseillaient d'aller au sénat disaient : « qu'ils étaient rassurés sur son courage. Chaque mot de sa défense ajouterait à sa gloire. C'était le fait des hommes faibles et timides d'envelopper de mystère leurs derniers moments. Le peuple verrait enfin un homme digne de ce nom s'offrant à la mort, et le sénat entendrait des discours plus qu'humains et pareils à ceux d'un dieu. Ce prodige pourrait ébranler Néron même; et si la cruauté l'emportait, la postérité distinguerait au moins la fin glorieuse de Thraséas de celle des lâches qui périssaient en silence. »
Ceux qui lui conseillaient d'attendre dans sa maison, convenaient également de son courage, « mais il était, disaient- ils, menacé d'insultes et d'atlronts : il devait détourner ses oreilles des clameurs et des injures. Cossutianus et Éprius n'étaient pas les seuls méchants ; on oserait peut-être porter les mains sur lui ; la crainte entraînerait jusqu'aux gens de bien ; il devait épargner tant d'infamie à un corps dont il av.ait été l'ornement, et laisser douter sur le parti que le sénat aurait pris en voyant Thraséas vis-à-vis de ses délateurs. En vain on comptait sur les remords de Néron ; il fallait craindre plutôt que sa fureur ne s'étendit sur l'épouse de Thraséas, sur ses enfants, sur ce qu'il avait de plus cher. Respecté jusqu'alors et toujours pur, il devait imiter par une mort
glorieuse ceux qui avaient été les modèles de sa vie. » Rusticus Arulénus, jeune homme impétueux, présent à ce discours, offrait, par amour pour la gloire, de s'opposer comme tribun du peuple aux décrets du sénat. Thraséas réprima ce zélé, inutile pour l'accusé, funeste pour le défenseur. Il ajouta que sa vie était accomplie, et qu'il ne devait point renoncer à la règle de conduite qu'il s'était faite depuis tant d'années ; que Rusticus était entré hier dans les magistratures, et que l'avenir était à lui ; qu'il dev.ût longtemps méditer en lui-même sur la route qu'il convenait de suivre, lorsqu'on des jours pareils il entrait dans le gouvernement. » Du reste, il se réserva de ré.léchir pour savoir s'il lui convenait de se rendre au sénat.
XXVIÎ.
Le lendemain, deux cohortes prétoriennes, sous les armes, occupèrent le temple de Vénus. L'entrée du sénat fut entourée par un groupe d'hommes en toge, qui laissaient voir des épées. On dispersa d'autres détachements dans les places et les lieux publics ; les sénateurs passèrent, pour entrer au sénat, sous les yeux et à travers les menaces de ses soldats. Néron, dans un discours qu'il fit prononcer par son questeur, accusa, sans nommer personne, les sénateurs « d'abandonner les affaires publiques et de donner aux chevaliers romains l'exemple de l'oisiveté ; il n'était point étonnant qu'on ne vînt plus des provinces éloignées, puisque la plupart, après avoir obtenu des consulats et des sacerdoces, s'occupaient de préférence de l'embellissement de leurs jardins. » Ce fut comme une arme que les accusateurs saisirent.
Cossutianus parla d'abord, et ensuite Marcellus, mais avec plus de vélicmencc : « Il s'agissait, dit-il, du salut de la République. L'insolence des sujets avait lassé la clémence du maître ; les sénateurs, jusqu'alors trop indulgents, se laissaient impunément braver par le rebelle Tbraséas, par son gendre Helvidius, complice de ses fureurs, par un Agrippinus, héritier de la haine de son père pour les Césars, par un Curtius Montanus, auteur de vers infâmes. Il voulait voir Thraséas reparaître au sénat en qualité de consulaire, aux prières en qualité de pontife, au serment en qualité de cito\'Cn, à moins que, par un mépris public des lois et des cérémonies anciennes, il ne se déclarât ouvertement traître et ennemi. Accoutumé à faire le sénateur et à protéger les détracteurs du prince, il devait se présenter et dire quel'e réforme, quels changements il demandait. On le supportera, s'il accuse chaque chose en détail, plus facilement que s'il condamne tout par son silence. Est-ce la paix universelle ou les victoires remportées sans perte pour nos armées qui lui déplaisent? Qu'on cesse donc de favoriser l'orgueil d'un homme qui s'attriste du bien public, qui déserte les tribunaux, les théâtres, les temples. Pour Thraséas, ces délibérations, ce sénat, Rome elle-même n'existent plus. Qu'il rompe en mourant avec cette patrie, depuis longtemps éloignée de son cceur et dont il veut aujourd'hui éloigner les yeux. »