LE DONJON
Il s'est écroulé sur sa base antique Le toit des aïeux, le toit rude et fier Où l'honneur venait, d'une main rustique, Pendre et la faucille et l'épieu de fer.
Il s'est écroulé sous des bras serviles ! Et, du vieux granit pris à ta maison.
D'obscurs étrangers pour des œuvres viles Ont bâti des murs sans forme et sans nom.
Et toi, tu t'en vas sur la route adverse, Vivant sous la tente, éphémère abri, Que chaqi'e saison déplace ou renverse, Mais toujours plus loin du manoir chéri.
Perdant, chaque jour, avec le courage Un trésor du cœur, un legs des tombeaux. Tu vois, sur tes pas, fuir, à chaque orage. Quelque souvenir qu'on met en lambeaux.
Si la ronce, au moins, les fleurs des ruines, La nature, ornant ce que l'homme abat, Venaient s'emparer des chères collines Où germa ton sang, un jour de combat !
Mais du fier donjon il subsiste encore Lâchement, hélas, du temps épargné Un étage, au moins, que ton nom décore. Un cintre où frémit ton chiffre indigné.
Là, peut-être, au coin de la cheminée Où l'aïeul sacré dictait ses leçons.
Quelque fils d'esclave à bouche avinée Souille tes vieux murs avec ses chansons.
Un juif, étalé sous ton blason morne, A dressé l'échoppe en ta vieille tour; Et sur le créneau, qui devient la borne, S'assied le tribun du vil carrefour.
Fuisdonc, et bien loin ! loi qui tiens au culte Des grands souvenirs et du toit natal; Va cacher ton nom sensible à l'insulte, Et soustrais ton cœur au siècle brutal.
Fuis les temps nouveaux ; ce sol te repousse ! Il faudra mourir loin, sous d'autres cieux ; Toi qui trouverais la tombe si douce Auprès de ta mère et de tes aïeux.
Tu connus, au moins, les pleurs et la joie Devant ce manoir, même abandonné; Tes enfants, jetés dans une autre voie, Iront sans savoir où leur père est né.
Malheur à Ion fils s'il a l'âme fière. S'il a gardé pur le sang dont il sort !
Sa maison n'a plus une seule pierre Pour marquer la fosse où sa mère dort.
Après son exil, au moins, l'hirondelle
Revient, sous le chaume, à son même nid;
Toi, tu partiras, moins heureuse qu'elle,
Pour ne plus revoir ta tour de granit. \
Nul homme, aujourd'hui, ne sème et ne cueille Comme ses aïeux au même sillon; Le chêne est mobile autant que la feuille ; Tout roule entraîné dans le tourbillon,