FANTOME
Tu me revois avec surprise,
Tu pensais m'avoir oublié;
Mais ne crois pas que la mort brise
La chaîne dont tu m'as lié.
Tu veux douter, cacher, peut-être, Ton effroi sous un air moqueur...
Mais il faut bien me reconnaître A ces blessures de mon cœur.
Tu sais quelles mains les a faites.
Tu les vis trop souvent saigner.
Ce n'est plus l'heure où, dans les fêtes, Tu peux fuir et me dédaigner.
Mes larmes s'échappent encore...
Et cependant, même aujourd'hui Comme autrefois je les dévore, Pour t'exempter de leur ennui.
Quand tu creusais leur source amère, Moi, je t'en demandais pardon De ces pleurs, objets de colère Et prétextes de l'abandon.
Dans ma tombe, encor, je le jure.
Ces plaintes de mon cœur aimant Sont envers toi ma seule injure...
Va! moi, j'aurais été clément.
Tu semblais toujours te défendre D'un oppresseur sombre et fatal; Comment donc un amour si tendre Pouvait-il faire tant de mal ?
En retour de toute ma vie, T'ai-j'e demandé rien de plus, Sans soupçons, sans jalouse envie, Qu'un peu de tes jours superflus?
Une des heures dépensées
Dans l'orgueil et ses faux plaisirs
Elit illuminé mes pensées
Et comblé mes humbles désirs.
Tu m'accordais, triste chimère, Parfois, dans un transport soudain, Quelques moments d'ivresse amère Que j'expiais par ton dédain;
Quelques éclairs d'une âpre flamme Qui me pénétrait jusqu'aux os; Jamais un rayon de ton âme, Jamais l'espoir et le repos.
Quand tu vins, à travers ma voie, M'imposer ton cruel amour, Je vivais, peut-être sans joie, Mais sans avoir maudit le jour;
Quand, pour exercer leur empire Dont s'égayait ta vanité.
Ll6 LES SYMPHONIES.
Tes yeuxdaignèrent me sourire Dans un moment d'oisiveté.
Mon cœur ne t'avait point cherchée ;
Je te vis et je voulus fuir!
Par dépitj tu t'es attachée
A m'aimer, comme on doit haïr.
Il fa'lait, d'ailleurs, à ta bouche Boire, ou dans l'argile ou dans l'or, La volupté sombre et farouche, Hélas! que j'ignorais encor.
Je fus un instant le calice Où ta soif horrible a puisé; Tu m'avais choisi par caprice, Et ton caprice m'a brisé.
Tu sais dans notre lutte intime.
Tu sais les maux que j'ai soufferts, Eh bien, tu semblais la victime, Et tu te plaignais de tes fers !
De ma mort, dont toi seule est cause, As-tu du moins porté le deuil? ^-
Peut-être, alors, un pli morose De ton front a ridé l'orgueil.
Mais, si quelque larme suprême, De tes yeux secs, un soir, coula, C'est que tu pleurais sur toi-même.
Et que le remords était là.
Sur ma tombe que l'herbe cache, Qui t^empêche encor de venir; N'y pourrais-tu, sans qu'on le sache, Porter dans l'ombre un souvenir?
Je le vois, ta terreur est grande Lorsque mon nom t'est prononcé; Il fallait donc par quelque offrande Satisfaire au ciel offensé.
De ton crime et de ma faiblesse As-tu, dans quelques saints combats, Bénissant le Dieu qui te blesse, Accepté la peine ici-bas?
Non!... près de mon humble croix noire Tu n'osas pas venir pleurer Une fois seule, et murmurer Quelque parole expiatoire !