F R AN TZ. I7S
Si je fleuris au sol où je fus transplanté,
C'est que je garde encor ta terre à mes racines.
Un sang paisible et fort, pur de tous vils penchants, Est transmis à tes fils, chaste et verte contrée Où d'Urfé promenait les bergers de l'Astrce, Et dont la ville encor garde les mœurs des champs !
Par toi je fus poète, et d'un plus fier langage, Peut-être, sous mes doigts, la harpe des forêts Parla mieux d'idéal et sut mieux tes secrets... Mais cette œuvre est la tienne et je t'en fais hommage.
Recois- le sans l'ouvrir, ce livre d'un songeur, Trop plein des visions de ce siècle malade;. Reste à chanter encor quelque vieille ballade^ . Et garde bien tes fils de son doute rongeur.
Quand de revoir ton sol Dieu m'accorde la fête, Je veux qu'aux verts détours des sentiers réjouis Tous ceux que je rencontre, ignorant le poëte, Tendent leur main calleuse à l'enfant du pays.
Que nul, pour me complaire, en s'efforçant, n'y cause De, livres et d'auteurs, de systèmes nouveaux; Mais admire avec moi sa terre et ses travaux, Et, sur chaque rosier me coupant une rose.
Me dise ses projets pour le futur printemps. Combien de chai'S de blé sont entrés dans ses granges. Quel nectar il espère aux prochaines vendanges. Quel miracle aux pêcheurs promettent ses étangs.
Ijd IDYLLES hÉrOIQ^UES.
Chez toi, je ne viens pas pour glaner quelque feuille De ces douteux lauriers tressés d'un doigt moqueur ; Plus saine, ô cher pays ! et plus douce à mon cœur, Dieu me fait la moisson qu'en tes champs je recueille.
Sur la bruyère en fleur, sous les pins odorants, J'y respire à longs traits l'air pur et la lumière; Dans l'enclos séculaire, autour des bancs de pierre, J'y vais interroger l'ombre des vieux parents.
C'est là qu'ils ont vécu comme je voudrais vivre, Laborieux et fiers, obscurs, mais sans remords, Traçant devant leurs fils le sillon qu'il faut suivre, Et marchant, le front calme, à d'héroïques morts.
Si, chez toi, loin du siècle et des modernes fanges, Je vivais de repos, d'ombre et de souvenir. Mon livre, sous ce chêne oia je viens rajeunir, Serait digne de l'œil des enfants et des anges.
Jamais je n'ai subi les orages du cœur Sous ces rameaux sacrés dont j'aspirais la sève; Dans nos sentiers amis quand je retourne en rêve, Je n'y revois passer que ma mère et ma sœur.
Ignore, ô cher pays ! mes vers et mon nom même ; Mais donne-moi ma part de soleil et d'air pur. Où l'on se sent heureux, il est doux d'être obscur : Garde-moi seulement le cœur de ceux que j'aime.
Si pourtant de l'oubli mon œuvre se défend. S'il s'attache à mon nom quelque gloire modeste,
Alors rappelle-toi que je suis ton enfant,
Que tu m'as fait poëte, et que l'honneur l'en reste.
Donne à mon souvenir quelque humble monument ; Que la mort me ramène en un lit que j'envie, Au pied des monts si chers d'où m'a chassé la vie, Et vers qui mon espoir s'élance à tout moment.
Là, j'ai rêvé la tombe où je voudrais descendre; Là, d'avance, implorant le suprême repos. Je voudrais rapporter la maternelle cendre. Pour que les os des miens s'y mêlent à mes os.
Toi, dont le vieux granit survit a tous les marbres,
Terre où nous dormirons dans l'éternelle paix,
Fais sur nous verdoyer tes gazons plus épais ;
Fais, dans l'air frémissant, chanter tes plus grands arbres.
Que tout, ruches et nids, fourmille en ce beau lieu ; Que la vie en sa fleur fête ma sépulture. Pour que mon âme, encore, entende au sein de Dieu Tes voix que j'essayai de traduire, ô Nature !