LES OISEAUX DE PASSAGE
Plus loin toujours, ô laboureurs, Poussez le soc de vos charrues; Plus loin, oiseaux avant-coureurs.
Lancez vos ailes dans les nues !
Voici l'hiver et ses horreurs; Passez, corbeaux, cygnes et grues.
Dans nos bois, où rôdent les loups, Un vent noir déjà siffle et gronde.
Cherchez un asile plus doux, Un ciel où la lumière abonde.
Volez, oiseaux, précédez-nous ; Allez trouver un meilleur monde !
S'il est des pays sans hivers, Des flots que nul vent ne déchire; S'il est des jardins toujours verts, Oii les yeux ne font que sourire.
Où les cœurs sont toujours ouverts...
Oiseaux, revenez me le dire !
Pour vous suivre et sous ce ciel d'or Guérir le mal dont je succombe.
Mon âme a déjà pris l'essor; J'ai les ailes de la colombe.
J'arriverai ! dussé-je encor Franchir l'épaisseur de la tombe !
Mais là-bas, arrêtés au milieu du sillon, Les bouviers, à genoux, plantent leur aiguillon. Tandis qu'au-dessus d'eux les corbeaux et les cygnes Dans les sentiers du ciel passent en longues lignesj Sur la feuille jaunie un cortège nombreux Serpente, au bord du bois, le long du chemin creux : C'est la famille en deuil et d'amis entourée Qui porte au champ des morts l'aïeule vénérée.
Les voilà disparus dans le funèbre enclos, Et déjà l'on entend, au milieu des sanglots, — Le prêtre ayant fini son oraison dernière, — La terre, — ô bruit affreux ! — retombant sur la bière,
■ 2O4. IDYLLES HEROÏCiUES.
Or, seuls dans leur sentier, revenant à l'écart, Les époux l'un de l'autre ont cherché le regard.
FR ANTZ.
Ah ! je voudrais verser mon âme tout entière
Au sillon que voilà; Et dormir à jamais sous cette morne pierre,
Si tu n'étais pas là.
Si ma vie en son deuil n'était pas enchaînée
Aux bras de nos enfants...
Mais mon coeur sera fort contre la destinée ;
C'est toi qui le défends.
J'ai vu crouler sous moi le sol de ma colline;
Mais l'arbre y vit toujours, O mère de mes fils! car j'ai pris ma racine
Dans nos saintes amours.
Reçois donc à cette heure, avec ma plainte amère
D'un bonheur envolé, Tout mon cœur dans un mot : Dieu m'a repris ma mère,
Et tu m'as consolé !
B ERTHE.
Et moi dans un mot je rassemble Les plus saints noms et les plus doux ; J'ai mon père et ma mère ensemble Et mon frère en toi, mon époux !
Pourvu que ton cœur m'y réponde, Notre champ est mon univers; J'ai mon paradis en ce monde Tant que tes bras m'y sont ouverts ;
Tant que Dieu garde et que prospère De nos fils le riant essaim ; Tant que je puis, devant leur père, Les presser tous contre mon sein.
Par eux, dans le deuil où nous sommes, Laisse ton cœur se ranimer; Vis pour en faire un jour des hommes; Moi je leur enseigne à t'aimer.
A genoux, mes enfants, priez, pleurez près d'elle, Que nos morts soient joyeux!
Sa voix fait tressaillir la terre maternelle Pleine de vos aïeux.
Donnez-leur, ô mes fils, à tous ces morts augustes,
Vos premières douleurs.
Vous devez un sang pur aux vertus de ces justes;
Qu'ils aient au moins vos pleurs !
Leur austère travail a fondé ce domaine,
Ce champ qui vous nourrit; Leur sagesse a glané dans la sagesse humaine
Le pain de votre esprit.