II
138 ŒUVRES d'ANDRÉ DE CHÉNIER
Tu sais bien que je meurs si tu n*es près de moi. » Ma Camille, je viens, j'accours, je viens chez toi. Le gardien de tes murs, ce vieillard qui m'admire. M'a vu passer le seuil et s'est mis à sourire. Bon! j'ai su (les amants sont guidés par les dieux) Monter sans nul obstacle et j'ai fui tous les yeux.
Ahl que vois-je?... Pourquoi ma porte accoutumée, Cette porte secrète, est-elle donc fermée?
Camille, ouvrez, ouvrez, c'est moi. L'on ne vient pas. Ciel ! elle n'est point seule 1 On murmure tout bas. Ah I c'est la voix de Lise. Elles parlent ensemble. On se hâte ; l'on court ; on vient enfin ; je tremble. Qu*est-ce-donc? à m'ouvrir pourquoi tous ces délais? Pourquoi ces yeux mourants et ces cheveux défaits? Pourquoi cette terreur dont vous semblez frappée? D'où vient qu'en me voyant Lise s'est échappée? J'ai cru, prêtant l'oreille, ouïr entre vous deux Des murmures secrets, des pas tumultueux.
Pourquoi cette rougeur, cette pâleur subite?
Perfide! un autre amant?... Ciel I elle a pris la fuite. Ah! dieux! je suis trahi. Mais je prétends savoir... Lise, Lise, ouvrez-moi, parlez 1 mais, fol espoir. La digne confidente auprès de sa maîtresse Lui travaille à loisir quelque subtile adresse, Quelque discours profond et de raisons pourvu, Par qui ce que j'ai vu, je ne l'aurai point vu. Dieux I comme elle approchait (sexe ingrat, faux, perfide!) S'asseyant, effrontée à la fois et timide.
Voulant hâter l'effort de ses pas languissants, Voulant m'ouvrir des bras fatigués, impuissants, Abattue, et sa voix altérée, incertaine, Ses yeux anéantis ne s*ouvrant plus qu'à peine. Ses cheveux en désordre et rajustés en vain, Et son haleine encore agitée, et son sein...
Des caresses de feu sur son sein imprimées, Et de baisers récents ses lèvres enflammées.
J'ai tout vu. Tout m'a dit une coupable nuit. Sans même oser répondre, interdite, elle fuit. Sans même oser tenter le hasard d'un mensonge; Et moi, comme abusé des promesses d'un songe, Je venais, j'accourais, sûr d'être souhaité.
Plein d'amour et de joie, et de tranquillité I
O nuit ! j'avais juré d'aimer cette infidèle ;
Sa bouche me jurait une amour étemelle,
Et c'est toi qu'attestait notre commun serment.
Mais aujourd'hui l'ingrate a pris un autre amant,
Lui promet de l'aimer, le lui dit, le lui jure.
Et c'est encore toi qu'atteste la parjure 1
Et toi, lampe nocturne, astre cher à l'amour.
Sur le marbre posée, ô toi I qui, jusqu'au jour. De ta prison de verre éclairas nos tendresses. Tu fus le seul témoin de ses douces caresses; Mais, hélas 1 avec toi son amour inceruin Allait se consumant, et s'éteignit enfin.
Avec toi les serments de cette bouche aimée S'envolèrent bientôt en légère fumée.
C'est, moi, près de son lit, qui fis veiller tes feux Pour garder mes amours, pour éclairer nos jeux; Et tu ne t'éteins pas à l'aspect de son crime I Et tu sers aux plaisirs d'un rival qui m'opprime! Tu peux, fausse comme elle et comme elle sans foi, Être encor pour autrui ce que tu fus pour moi. Et montrer à ses yeux, que tu guides sur elle. Combien elle est perfide et combien elle est belle I — Poète malheureux, de quoi m'accuses-tu?
Pour te la conserver j'ai fait ce que j'ai pu. Mes yeux dans ses forfaits même ont su la pousuivre. Tant que ses soins jaloux me permirent de vivre. Hier, elle semblait en efforts languissants Avoir peine à traîner ses pas et ses accents. Le jour venait de fuir, je commençais à luire; Sa couche la reçut, et je l'ouïs te dire Que de son corps souffrant les débiles langueurs D'un sommeil long et chaste imploraient les douceurs. Tu l'embrasses, tu pars, tu la vois endormie. A peine tu sortais, que cette porte amie S'ouvre : un front jeime et blond se présente et je vois Un amant aperçu pour la première fois.
Elle alors, d'une voix tremblante et favorable, Lui disait : « Non, partez ; non, je suis trop coupable- Même elle eut beau combattre, en un instant je vis Loin jetés à l'écart et voiles et tapis.
Tout, jusqu'au lin flottant, sa défense dernière, Aux regards, aux fureurs, la livrant tout entière. Étaler de ses flancs l'albâtre ardent et pur, Lis, ébène, corail, roses, veines d'azur.
Telle enfin qu'autrefois tu me l'avais montrée, De sa nudité seule embellie et parée, Quand vos nuits s'envolaient, quand le mol oreiller La vit sous tes baisers dormir ou s'éveiller, Et quand tes cris joyeux vantaient ma complaisance, Et qu'elle, en souriant, maudissait ma présence. En vain au dieu d'amour, que je crus ton appui, Je demandai la voix qu'il me donne aujourd'hui. Je voulais reprocher tes pleurs à l'infidèle; Je l'aurais appelée ingrate, criminelle.
Du moins, pour réveiller dans son profane sein Le remords, la terreur, je m'agitai soudain.
Et je fis à grand bruit de la mèche brûlante Jaillir en mille éclairs la flamme pétillante. Elle pâlit, trembla, tourna sur moi les yeux, Et, d'une voix mourante, elle dit : « Ah I grands dieux ! Faut-il, quand tes désirs font taire mes murmures, Voir encor ce témoin qui compte mes parjures I » Elle s'élance ; et lui, la serrant dans ses bras, La retenait, disant : « Non, non ne l'éteins pas. » Elle lutte et s'échappe, et ma clarté rebelle
Sous sa lèvre entr*ouverte en vain plie et chancelle;
Elle me suit, redouble, et son souffle envieux
Me ravit la lumière et me ferme les yeux.
Je cessai de brûler. Suis mon exemple : cesse.
On aime un autre amant, aime une autre maîtresse.
Souffle sur ton amour, ami, si tu me croi.
Ainsi que, pour m'éteindre, elle a soufflé sur moi.
Mais surtout (sans les yeux quels plaisirs sont parfaits?) Laissez, près d'une couche ainsi voluptueuse, Veiller, discret témoin, la cire lumineuse; Elle a tout vu la nuit, elle a tout épié; Dès que le jour paraît, elle a tout oublié.
Non, je ne Taime plus; un autre la possède.
On s'accoutume au mal que l'on voit sans remède De ces caprices vains je ne veux plus souffrir : Mon élégie en pleurs ne sait plus l'attendrir. Allez, Muses, partez. Votre art m'est inutile; Que me font vos lauriers? vous laissez fuir Camille. Près d'elle je voulais vous avoir pour soutien.
Allez, Muses, partez, si vous n*y pouvez rien.
Voilà donc comme on aime 1 On vous tient, vous caresse.
Sur les lèvres toujours on a quelque promesse :
Et puis... Ah! laissez-moi, souvenirs ennemis,
Projets, attente, espoir, qu'elle m'avait permis.
— Nous irons au hameau. Loin, bien loin de la ville.
Ignorés et contents, un silence tranquille
Ne montrera qu'au ciel notre asile écarté.
Là son âme viendra m'aimer en liberté.
Fuyant d'un luxe vain l'entrave impérieuse,
Sans suite, sans témoins, seule et mystérieuse,
Jamais d'un œil mortel un regard indiscret
N'osera la connaître et savoir son secret.
Seul je vivrai pour elle, et mon âme empressée
Épiera ses désirs, ses besoins, sa pensée.
C'est moi qui ferai tout ; moi qui de ses cheveux
Sur sa tête le soir assemblerai les nœuds.
Par moi de ses atours à loisir dépouillée,
Chaque jour par mes mains la plume amoncelée
La recevra charmante, et mon heureux amour
Détruira chaque nuit cet ouvrage du jour.
Sa table par mes mains sera prête et choisie.
L'eau pure, de ma main, lui sera l'ambroisie.
Seul, c'est moi qui serai partout, à tout moment.
Son esclave fidèle et son fidèle amant. —
Tels étaient mes projets qu'insensés et volages
Le vent a dissipés parmi de vains nuages l
Ah î quand d'un long espoir on flatta ses désirs, On n'y renonce point sans peine et sans soupirs, ' Qjie de fois je t'ai dit : « Garde d'être inconstante, Le monde entier déteste une parjure amante, Fais-moi plutôt gémir sous des glaives sanglants. Avec le feu plutôt déchire-moi les flancs. »
O honte 1 A deux genoux j'exprimais ces alarmes; J'allais couvrant tes pieds de baisers et de larmes. Tu me priais alors de cesser de pleurer :
En foule tes serments venaient me rassurer.
Mes craintes t'offensaient ; tu n'étais pas de celles Qui font jeu de courir à des flammes nouvelles; Mille sceptres offerts pour ébranler ta foi, Edt-ce été rien au prix du bonheur d'être à moi? Avec de tels discours, ah 1 tu m'aurais fait croire Aux clartés du soleil dans la nuit la plus noire. Tu pleurais même ; et moi, lent à me défier.
J'allais avec le lin dans tes yeux essuyer Ces larmes lentement et malgré toi séchées; £t je baisais ce lin qui les avait touchées.
Bien plus, pauvre insensé I j'en rougis. Mille fois Ta louange a monté ma lyre avec ma voix.
Je voudrais que Vulcain, et l'onde où tout s'oublie, Eût consumé ces vers témoins de ma folie.
La même lyre encor pourrait bien me venger, Perfide 1 Mais, non, non, il faut n'y plus songer. Quoi I toujours un soupir vers elle me ramène 1 Allons. Haïssons-la, puisqu'elle veut ma haine.
Oui, je la hais. Je jure... Ehl serments superflus I N'ai-je pas dit assez que je ne Taimais plus?
Je suis né pour l'amour, j*ai connu ses travaux; Mais, certes, sans mesure il m'accable de maux : A porter ce revers mon âme est impuissante.
£h quoi I beauté divine, incomparable amante. Je vous perds 1 Q.uoi, par vous nos liens sont rompus 1 Vous le voulez ; adieu, vous ne me verrez plus : Du besoin de tromper ma fuite vous délivre.
Je vais loin de vos yeux pleurer au lieu de vivre! Mais vous fûtes toujours l'arbitre de mon sort, Déjà vous prévoyez, vous annoncez ma mort.
Oui, sans mourir, hélas 1 on ne perd pas vos charmes. Ah I que n'êtes vous là pour voir couler mes larmes. Pour connaître mon cœur, vos fers, vos cruautés, Tout l'amour qui m'embrase et que vous méritez I Pourtant, que faut-il faire? on dit (dois-je le croire?) Qu'aisément de vos traits on bannit la mémoire; Qjie jusqu'ici vos bras inconstants et légers Ont reçu mille amants comme moi passagers; Que l'ennui de vous perdre, où mon âme succombe,
N'a d'aucun malheureux accéléré la tombe.
Comme eux j'ai pu vous plaire, et comme eux vous lasser.
De vous, comme eux encor, je pourrai me passer.
Mais quoil je vous jurai d'étemelles tendresses!
Et quand vous m'avez fait, vous, les mêmes promesses.
N'était-ce rien qu'un piège? Il n'a point réussi.
J'ai fait comme vous-même ; ah I l'on vous trompe aussi,
Vous, dans l'art de tromper maîtresse sans émule.
Vous avez donc pensé, perfide trop crédule.
Qu'un amant, par vous-même instruit au changement,
N'oserait, comme vous, abuser d'un serment?
En moi c'était vengeance; à vous ce fut un crime.
A tort un agresseur dispute à sa victime
Des armes dont son bras s'est servi le premier;
Le fer a droit d'ouvrir le flanc du meurtrier.
Trahir qui nous trahit est juste autant qu'utile,
Et l'inventeur cruel du taureau de Sicile,
Lui-même à l'essayer justement condamné,
A fait mugir l'airain qu'il avait façonné.
Maintenant, poursuivez; il suffit qu'on vous voie.
Vos filets aisément feront une autre proie ;
Je m'en fie à votre art moins qu'à votre beauté.
Toutefois, songez-y, fuyez la vanité.
Vous me devez un peu cette beauté nouvelle;
Vos attraits sont à moi, c'est moi qui vous fis belle.
Soit orgueil, indulgence ou captieux détour.
Soit que mon cœur, gagné par vos semblants d'amour,
D'un peu d'aveuglement n'ait point su se défendre,
Car mon cœur est si bon et ma muse est si tendrel
Je vins à vos genoux, en soupirs caressants,
D*un vers adulateur vous prodiguer l'encens;
De vos regards éteints la tristesse chagrine
Fut bientôt dans mes vers une langueur divine.
Ce corps fluet, débile et presque inanimé.
En un corps tout nouveau dans mes vers transformé,
S'élançait léger, souple ; ils vous portaient la vie ;
Des nymphes, dans mes vers, vous excitiez l'envie.
Qjue de fois sur vos traits, par ma muse polis,
Ils ont mêlé la rose au pur éclat des lisl
Tandis qu'au doux réveil de l'aurore fleurie
Vos traits n'offraient aux yeux qu'une pâleur flétrie.
Et le soir, embellis de tout l'art du matin.
N'avaient de rose, hélas! qu'un peu trop de carmin.
Ces folles visions, des flammes dévorées.
Ont péri, grâce aux dieux, pour jamais ignorées.
Sur la foi de mes vers mes amis transportés
Cherchaient partout vos pas, vos attraits si vantés.
Vous voyaient, et soudain, dans leur surprise extrême.
Se demandaient tout bas si c'était bien vous-même,
Et, de mes yeux séduits plaignant la trahison,
M'indiquaient l'ellébore ami de la raison.
« Quoi I c'est là cet objet d'un si pompeux hommage 1 Dieux I quels flots de vapeurs inondent son visage I Ses yeux si doux sont morts : elle croit qu'elle vit, Esculape doit seul approcher de son lit. »
Et puis tout ce qu'en vous je leur montrais de grâce
N'était rien à leurs yeux que fard et que grimace. Je devais avoir honte : ils ne concevaient pas Quel charme si puissant m'attirait dans vos bras. Dans vos brasl qu*ai-je dit? Oh noni Vénus avare Ne m'a point £iit un don qui fut toujours si rare. Si je l'ai cru longtemps, après votre serment, Je vous crois, et jamais une belle ne ment; Jamais de vos bontés la confidente amie Ne vint m'ouvrir la nuit une porte endormie, Et jusqu'au lit de pourpre, en cent détours obscurs. Guider ma main errante à pas muets et sûrs.
Je l'ai cru, pardonnez; mais ce sera, je pense... Oui, c'est qu'à mon sonmieil plein de votre présence, Un songe officieux, enfant de mes désirs.
M'apporta votre image et de vagues plaisirs.
Cette faute à vos yeux doit s'excuser peut-être; Même on cite un ingrat qui vous la fit commettre.
Adieu, suivez le cours de vos nobles travaux. Cherchez, aimez, trompez mille imprudents rivaux; Je ne leur dirai point que vous êtes perfide, Que le plaisir de nuire est le seul qui vous guide, Qjie vous êtes plus tendre alors qu'un noir dessein. Pour troubler leur repos, veille dans votre sein ; Mais ils sauront bientôt, honteux de leur faiblesse, Quitter avec opprobre une indigne maîtresse.
Vous pleurerez, et moi, j'apprendrai vos douleurs Sans même les entendre, ou rire de vos pleurs.
kVX DEUX FRÊEES TRUOÀINB
Amis, couple chéri, cœurs formés pour le mien, Je suis libre. Camille à mes yeux n'est plus rien. L'éclat de ses yeux noirs n'éblouit plus ma vue; Mais cette liberté sera bientôt perdue.
Je me connais. Toujours je suis libre et je sers; Être libre pour moi n'est que changer de fers. Autant que l'univers a de beautés brillantes, Autant il a d'objets de mes flammes errantes. Mes amis, sais-je voir d'un œil indifférent Ou l'or des blonds cheveux sur l'albâtre courant. Ou d'un flanc délicat l'élégante noblesse, Ou d'un luxe poli la savante richesse?
Sais-je persuader à mes rêves flatteurs Que les yeux les plus doux peuvent être menteurs? Qu'une bouche où la rose, où le baiser respire, Peut cacher un serpent à l'ombre d'un sourire? Que sous les beaux contours d'un sein délicieux Peut habiter un cœur faux, parjure, odieux?
Peu fait à soupçonner le mal qu'on dissimule, Dupe de mes regards, à mes désirs crédule.
Elles trouvent mon cœur toujours prêt à s'ouvrir.
Toujours trahi, toujours je me laisse trahir.
Je leur crois des vertus dès que je les vois belles.
Sourd à tous vos conseils, ô mes amis fidèles!
Relevé d'une chute, une chute m'attend;
De Charybde à Scylla toujours vague et flottant,
Et toujours loin du bord jouet de quelque orage,
Je ne sais que périr de naufrage en naufrage.
Ahl je voudrais n'avoir jamais reçu le jour Dans ces vaines cités que tourmente l'amour, Où les jeunes beautés, par une longue étude, Font un art des serments et de l'ingratitude. Heureux loin de ces lieux éclatants et trompeurs, Eh! qu'il eût mieux valu naître un de ces pasteurs Ignorés dans le sein de leurs Alpes fertiles. Que nos yeux ont connus fortunés et tranquilles 1 Ohl que ne suis-je enfant de ce lac enchanté Où trois pâtres héros ont à la liberté Rendu tous leurs neveux et l'Helvétie entière! Faible, dormant encor sur le sein de ma mère, Ohl que n'ai-je entendu ces bondissantes eaux. Ces fleuves, ces torrents, qui de leurs froids berceaux Viennent du bel Hasly nourrir les doux ombrages! Haslyl frais Elysée! honneur des pâturages!
Lieu qu'avec tant d'amour la nature a formé.
Où l'Aar roule un or pur en son onde semé.
Là, je verrais, assis dans ma grotte profonde, La génisse traînant sa mamelle féconde, Prodiguant à ses fils ce trésor indulgent,
A pas lents agiter sa cloche au son d'argent, Promener près des eaux sa tête nonchalante, Ou de son large flanc presser l'herbe odorante. Le soir, lorsque plus loin s'étend l'ombre des monts. Ma conque, rappelant mes troupeaux vagabonds. Leur chanterait cet air si doux à ses campagnes, Cet air que d'Appenzel répètent les montagnes. Si septembre, cédant aux longs mois qui le suit, Marquait de froids zéphyrs l'approche de la nuit. Dans ses flancs colorés une luisante argile Garderait sous mon toit un feu lent et tranquille. Ou, brûlant sur la cendre à la fuite du jour Un mélèze odorant attendrait mon retour.
Une rustique épouse et soigneuse et zélée, Blanche (car sous l'ombrage au sein de la vallée Les fureurs du soleil n'osent les outrager), M'offrirait le doux miel, les fruits de mon verger. Le lait enfant des sels de ma prairie humide, Tantôt breuvage pur et tantôt mets solide, En un globe fondant sous ses mains épaissi, En disque savoureux à la longue durci; Et cependant sa voix simple et douce et légère Me chanterait les airs que lui chantait sa mère. Hélas I aux lieux amers où je suis enchaîné.
Ce repos à mes jours ne fut point destiné.
J'irai : je veux jamais ne revoir ce rivage.
Je veux, accompagné de ma muse sauvage, Revoir le Rhin tomber en des gouffres profonds. Et le Rhône grondant sous d'immenses glaçons.
Et d'Arve aux flots impurs la nymphe injurieuse. Je vole, je parcours la cime harmonieuse Où souvent de leurs cieux les anges descendus, En des nuages d'or mollement suspendus.
Emplissent l'air des sons de leur voix éthérée. O lac, fils des torrents I ô Thun, onde sacrée I Salut, monts chevelus, verts et sombres remparts Qui contenez ses flots pressés de toutes parts 1 Salut, de la nature admirables caprices, Où les bois, les cités pendent en précipices! Je veux, je veux courir sur vos sommets touflfus; Je veux, jouet errant de vos sentiers confus. Foulant de vos rochers la mousse insidieuse, Suivre de mes chevreaux la trace hasardeuse : Et toi, grotte escarpée et voisine des cieux. Qui d'un ami des saints fut l'asile pieux, Voûte obscure où s'étend et chemine en silence L'eau qui de roc en roc bientôt fuit et s'élance, Ah I sous tes murs, sans doute, un cœur trop agité Retrouvera la joie et la tranquillité
...Hé channante, Amphitrite, ta mère.
N'environne point d'ile à ses yeux aussi chère.
Paphos, Gnide, ont perdu ce renom si vanté.
Cest chez toi que l'amour, la grâce,- la beauté, La jeunesse, ont fixé leurs demeures fidèles. Berceau délicieux des plus belles mortelles, Tes cieux ont plus d'éclat, ton sol plus de chaleurs ; Ton soleil est plus pur, plus suaves tes fleurs. D*... reçut le jour sur tes heureux rivages.
Qjie toujours tes vaisseaux ignorent les naufrages; Q.ue l'ouragan jamais ne soulève tes mers; Que la terre en tremblant, l'orage, les éclairs, N'épouvantent jamais la troupe au doux sourire Des vierges aux yeux noirs, reines de ton empire.
Hier, en te quittant, enivré de tes charmes.
Belle D' , vers moi, tenant en main des armes,
Une troupe* d'enfants courut de toutes parts : Ils portaient des flambeaux, des chaires et des dards. Leurs dards m'ont pénétré jusques au fond de l'âme, Leurs flambeaux sur mon sein ont secoué la flamme. Leurs chaînes m'ont saisi. D'une cruelle voix;
« Aimeras-tu D' ? criaient-ils à la fois,
L'àimeras-tu toujours ? » Troupe auguste et suprême.
154 ŒUVRES d'andré de chénier
Ah! vous le savez trop, dieux enfants, si je Taime, Mais qu'avez- vous besoin de chaînes et de traits? Je n'ai point voulu fuir. Pourquoi tous ces apprêts? Sa beauté pouvait tout ; mon âme sans défense N'a point contre ses yeux cherché de résistance. Oui, je brûle; ô D'...l laisse-moi du repos.
Je brûle; ohl de mon cœur éloigne ces flambeaux. Plutôt que de souffrir ces douleurs insensées. Combien j'aimerais mieux sur les Alpes glacées Être une pierre aride, ou dans le sein des mers Un roc battu des vents, battu des flots amers I O terre I ô mer I je brûle. Un poison moins rapide Sut venger le centaure et consumer Alcide.
Tel que le faon blessé fuit, court, mais dans son flanc Traîne le plomb mortel qui fait couler son sang; Ainsi là, dans mon cœur, errant à l'aventure. Je porte cette belle, auteur de ma blessure, Marne, Seine, Apollon n'est plus dans vos forêts, Je ne le trouve plus dans vos antres secrets. Ah 1 si je vais encor rêver sous vos ombrages, Ce n'est plus que d'amour. Du sein de vos feuillages, D'..., fantôme aimé, m'environne, me suit De bocage en bocage, et m'attire et me fuit.
Si dans mes tristes murs je me cherche un asile, Hélas! contre l'amour en est-il un tranquille? Si de livres, d'écrits, de sphères, de beaux-arts, Contre elle, contre lui je me fais des remparts, A l'aspect de l'amour une terreur subite Met bientôt les beaux-arts et les Muses en fuite.
Taciturne, mon front appuyé sur ma main, D'elle seule occupé, mes jours coulent en vain. Si j'écris, son nom seul est tombé de ma plume; Si je prends au hasard quelque docte volume, Encor ce nom chéri, ce nom délicieux.
Partout, de ligne en ligne, étincelle à mes yeux. Je lui parle toujours, toujours je l'envisage; D'..., toujours D'..., toujours sa belle image Erre dans mon cerveau, m'assiège, me poursuit, M'inquiète le jour, me tourmente la nuit.
Adieu donc, vains succès, studieuses chimères. Et beaux-arts tant aimés, Muses jadis si chères; Malgré moi mes pensers ont un objet plus doux. Ils sont tous à D'..., je n'en ai plus pour vous, due ne puis-je à mon tour, ah ! que ne puis-je croire Que loin d'elle toujours j'occupe sa mémoire 1
Enfant ailé, seul dieu de mes jeunes travaux,
A qui fais-tu ce don de mes bouquets nouveaux?
A toi, belle D'... Pour toi mes mains rustiques
Ont formé le tissu de ces fleurs bucoliques.
Viens voir dans nos hameaux quel encens t'est plus doux,
156 ŒUVRES d'ANDRÉ DE CHÉNIER
Qjiielle déesse enfin tij veux être pour nous. Soit que ta main, tenant la faucille et l'eau pure. Veuille aux roses tes sœurs prodiguer leur culture, Ou bien de fruits dorés couronner les rameaux; Ou soit que ton beau corps, caché dans les roseaux, Aime mieux habiter sous les ondes limpides; Soudain Flore et Pomone et Naïades humides Souscrivent à ton choix, et laissent en tes mains L'empire des vergers, des eaux ou des jardins. Moi, pontife, à tes pieds, en des fêtes chéries^ J'apporte des pasteurs les offrandes fleuries; Je les vois sur ton front étaler leur éclat; Plus d'éclat luit encor sur ton front délicat; De plus fraîches couleurs ta joue est animée; Leurs parfums sont moins purs que ta bouche embaumée. Mourantes sur ton sein, je les vois se flétrir; Il est bien doux d'y vivre et bien doux d'y mourir.
... O nymphe du ruisseau, sors de ton onde, sors; Prends ces chants de berger médités sur tes bords. Porte-les à D'..., cette belle insulaire.
A leurs sons amoureux puisse-t-elle se plaire 1 Et, le ris sur la bouche, au devant de tes pas. Venir les recevoir de ses doigts délicats l
Le matin d'un beau jour frais, calme, sans nuage, Est moins fleuri, moins pur, moins doux que son visage. Dis-lui, car tu le sais, ohl dis-lui quel amour, Dis-lui, quel souvenir me poursuit chaque jour, Dis-lui pour qui ma voix, en soupirs égarée, Fait gémir les détours de ta grotte azurée; Dis-lui quel nom ma bouche, au sein de tes roseaux, Enseigne à répéter à ton peuple d'oiseaux.
XXÎ
O peuple des oiseaux I
Qui traversez les airs ou nagez sur les eaux, Vos destins sont heureux. Vous planez sur des ailes. Vos grâces, vos couleurs plaisent aux yeux des belles. Souvent de leurs baisers vous goûtez les douceurs Et la mort elle-même ajoute à vos honneurs; C'est alors que D*... voit vos plumes brillantes En un faisceau léger, sur la gaze, ondoyantes. Parer sa belle tête; et, sur ce front charmant. Étendre un doux ombrage et flotter mollement.
1^8 ŒUVRES d'ANDRÉ DE CHÉNIER
O nuit, nuit douloureuse 1 ô toi, tardive aurore. Viens-tu 1 vas-tu venir? es-tu bien loin encore? Ah I tantôt sur un flanc, puis sur l'autre , au hasard. Je me tourne et m'agite, et ne peux nulle part Trouver que l'insomnie amère, impatiente, Qji'un malaise inquiet et qu'une fièvre ardente. Tu dors, belle D'..., c'est toi, c'est mon amour Qjii retient ma paupière ouverte jusqu'au jour. Si tu l'avais voulu, dieux 1 cette nuit cruelle Aurait pu s'écouler plus rapide et plus belle I Mon âme, comme un songe, autour de ton sommeil Voltige. En me lisant demain à ton réveil.
Tu verras comme toi si mon cœur est paisible. J'ai soulevé pour toi, sur ma couche pénible. Ma tête appesantie. Assis et plein de toi, Le nocturne flambeau qui luit auprès de moi Me voit, en sons plaintifs et mêlés de caresses, Verser sur le papier mon cœur et mes tendresses. Tu dors, belle D'..., tes beaux yeux sont fermés. Ton haleine de rose aux soupirs embaumés Entr'ouvre mollement tes deux lèvres vermeilles. Mais si je me trompais 1 dieux I ô dieux 1 si tu veilles I
Et, lorsque loin de toi j'endure le tourment D'une insomnie amère, aux bras d'un autre amant, Pour toi, de cette nuit qui s'échappe trop vite Une douce insomnie embellissait la fuite I
Dieu d'oubli, viens fermer mes yeux. O dieu de paix 1 Sommeil, viens, fallût-il les fermer pour jamais. Un autre dans ses brasi ô douloureux outrage 1 Un autre 1 ô honte 1 ô mort! ô désespoir! ô rage! Malheureux insensé! pourquoi, pourquoi les dieux A juger la beauté formèrent-ils mes yeux?
Pourquoi cette âme faible et si molle aux blessures De ces regards féconds en douces impostures?
Une amante moins belle aime mieux, et du moins, Humble et timide à plaire, elle est pleine de soins; Elle est tendre ; elle a peur de pleurer votre absence. Fidèle, peu d'amants attaquent sa constance; Et son égale humeur, sa facile gaîté, L'habitude, à son front, tiennent lieu de beauté. Mais celle qui partout fait conquête nouvelle, Celle qu'on ne voit point sans dire : Oh ! qu'elle est belle I Insulte, en son triomphe, aux soupirs de l'amour. Souveraine au milieu d'une tremblante cour.
Dans son léger caprice, inégale et soudaine.
Tendre et douce aujourd'hui, demain froide et hautaine. Si quelqu'un se dérobe à ses enchantements, Qjû'est-ce enfin qu'un de moins dans ce peuple d'amants I On brigue ses regards, elle s'aime et s'admire, £t ne connaît d'amour que celui qu'elle inspire.
l6o ŒUVRES D*ANDRÉ DE CHÉNIER
Et puis pour qui l'adore, inquiétudes, pleurs,
Soupçons et jalousies et nocturnes terreurs,
Quand il tremble, de loin, qu'un séducteur habile
Vienne et la sollicite et la trouve docile.
Mais que pouvais-je, hélas 1 Et dois-)e me blâmer?
O D*..., je t'ai vue, il fellait bien t'aimer.
Il fallait bien, D*..., que ma Muse enflammée
Chantât pour caresser ma belle bien-aimée ;
Elle pleure à tes pieds, les yeux pleins de langueur:
Puisse-t-elle à mes feux intéresser ton cœiirl
Au retour d'un festin, seule, ô dieux I sur ta couche, Si cet heureux papier s'approchait de ta bouche l Enfermé dans la soie, ohl si ta belle main Daignait le retrouver, le presser sur ton sein, Je le saurai ; l'amour volera me le dire.
Dans l'âme d'un poète un dieu même respire.
Et ton cœur ne pourra me faire un si grand bien Sans qu'un transport subit avertisse le mien. Fais-le naître, ô D'..., alors toutes mes peines S'adoucissent. Alors dans mes paisibles veines. Mon sang coule en flots purs et de lait et de miel, Va mon âme se croit habitante du ciel.
ÉLÉGIES l6l
Ah I tu ne m'entends point. Vois, reconnais ce sein. Vois, j'embrasse ton urae et je te parle en vain. Mes soupirs et les pleurs d'une paupière aimée Ne peuvent réchauffer ta cendre inanimée.
Portes d*enfer, cessez de me le retenir 1 Une heure, un seul instant, laissez-le revenir, La nuit, voir cette couche, hélas 1 qui fut la sienne 1 Qjie je n'embrasse plus l'ombre invisible et vaine 1 Qu'un instant je le voie 1 Ah 1 tu n'es plus à moi l Et l'éternelle nuit me sépare de toi 1 Et je suis seul au monde 1 ô déités jalouses? O dieux ! dieux de la mort ennemis des épouses, Que vous avais-je feit? A peine étais-je à lui!... Trois mois coulaient à peine I O solitaire ennui I O tombe, ouvre tes bras à la veuve expirante! Eh! puisqu'il ne vit plus, comment suis-je vivante? — Elle pleurait ainsi, haletante, et ses mots Expiraient sur sa bouche étouffés de sanglots. Ses yeux gros d'amertume inondaient son visage. J'aurai peut-être alors agité le feuillage; Elle lève la tête, elle voit un témoin; Elle crie, elle fuit. Elle était déjà loin.
l62 ŒUVRES D ANDRÉ DE CHÉNIER
... Dans les champs bienheureux dors et repose en paixl
Ta Clytie était là, pleurante, échevelée;
Dans ses pleurs, malgré moi, c*est moi qui Tai troublée.
Je n*ose te verser et le miel et le lait; Car votre amour jaloux verrait avec colère, • une main étrangère
Écrit ces mots : « Jeune et belle infortunée.
L'étranger dont Taspect t'a fait fuir aujourd'hui A pleuré sur ton sort... Adieu, pardonne-lui » II remonte à pas lents et la tête baissée; Il s'éloigne.
Allons, douce Élégie, à qui dans mes beaux jours J'ai tant fait soupirer d'inquiètes amours, Ta voix n'est pas toujours à gémir destinée.
Près d'un lit maternel viens bénir l'hyménée. Descendons sur ces bords dont Pomone et Cérès Ont au dieu de la vigne interdit les guérets.
Où la Seine, superbe au milieu de ses îles De ses blonds Neustriens baigne les monts fertiles, Sous leur vaste cité qu'enrichissent ses eaux, De l'Océan lointain appelle les vaisseaux.
Trop longtemps le plaisir, égarant mes beaux jours, A consacré ma lyre aux profanes amours.
J'ai trop chanté de vers trop suaves, peut-être. Que l'œil de la pudeur n'a point osé connaître.
En de brûlants tableaux, en de vives paroles. Offrant le vain amas de mes jeunesses folles. Alarmer l'innocence; et, trop coupable affront. D'un timide embarras couvrir un chaste front.
164 ŒUVRES d'aNDRÉ DTE CHÉNIER
QUATRIÈME LIVRE