‹ Œuvres poétiques, Volume 2Chapitre 9 sur 21 · II · texte numérisé non relu

II

J'aime; je vis. Heureux rivage l

Tu conserves sa noble image, Son nom, qu'à tes forêts j'ose apprendre le soir,

Quand, l'âme doucement émue, J'y reviens méditer l'instant où je l'ai vue,

Et l'instant où je dois la voir.

Pour elle seule encore abonde

Cette source, jadis féconde.

Qui coulait de ma bouche en sons harmonieux.

Sur mes lèvres tes bosquets sombres Forment pour elle encor ces poétiques nombres,

Langage d'amour et des dieux.

Ahl témoin des succès du crime,

Si l'homme juste et magnanime Pouvait ouvrir son cœur à la félicité,

Versailles, tes routes fleuries, Ton silence, fertile en belles rêveries.

N'auraient que joie et volupté.

Mais souvent tes vallons tranquilles.

Tes sommets verts, tes frais asiles, Tout à coup à mes yeux s'enveloppent de deuil.

J'y vois errer l'ombre livide D'un peuple d'innocents qu'un tribunal perfide

Précipite dans le cercueil.

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Mais la haineuse ingratitude A taire les bienfaits seule met son étude.

La reconnaissance aux doux yeux, Au souris caressant, à la longue mémoire, Parkj et des dieux chérie, est l'amour et la gloire

Des mortels semblables aux dieux.

Quel fugitif, d'un pied colère, Va renverser l'autel qui lui fut tutélaire?

Quel nageur sauvé du trépas Brûle son bienfaiteur, le roseau du rivage?

Quel rossignol ne chante, à couvert de l'orage,

L'ormeau qui lui tendit les bras?

Ainsi pour ces molles prairies Que Versaille, au retour des Pléiades fleuries,

Étendit sous mes pas errants; Pour ces zéphyrs, l'ombre fraîche et secrète

l80 ŒUVRES d'aNDRÉ DE CHÉNIER

Dont il a du lion, sur ma douce retraite, Tempéré les feux dévorants ; Ma muse en poétique offrande

Lui tressa Tamaranthe, immortelle guirlande.

D'où vient donc, etc..;

A la France

Francb, ô belle contrée, ô terre généreuse

Qjie les dieux complaisants formaient pour être heureuse,

Tu ne sens point du nord les glaçantes horreurs,

Le midi de ses feilx t'épargne les fureurs.

Tes arbres innocents n'ont point d'ombres mortelles ;

Ni des poisons épars dans tes herbes nouvelles

Ne trompent une main crédule; ni tes bois

Des tigres frémissants ne redoutent la voix;

Ni les vastes serpents ne traînent sur tes plantes

En longs cercles hideux leurs écailles sonnantes.

l84 ŒUVRES D'ANDRÉ DE CHÉNIER

Les chênes, les sapins et les ormes épais

En utiles rameaux ombragent tes sommets,

Et de Beaune et d'Aï les rives fortunées,

Et la riche Aquitaine, et les hauts Pyrénées,

Sous leurs bruyants pressoirs font couler en niisseLux

Des vins délicieux mûris sur leurs coteaux.

La Provence odorante et de Zéphire aimée

Respire sur les mers une haleine embaumée;

Au bord des flots couvrant, délicieux trésor,

L'orange et le citron de leur tunique d'or,

Et plus loin, au penchant des collines pierreuses,

Forme la grasse olive aux liqueurs savoureuses.

Et ces réseaux légers, diaphanes habits.

Où la fraîche grenade enferme ses rubis.

Sur tes rochers touffus la chèvre se hérisse.

Tes prés enflent de lait la féconde génisse,

Et tu vois tes brebis, sur le jeune gazon,

Épaissir le tissu de leur blanche toison.

Dans les fertiles champs voisins de la Touraine,

Dans ceux où l'Océan boit l'urne de la Seine,

S'élèvent pour le frein des coursiers belliqueux.

Ajoutez cet amas de fleuves tortueux.

L'indomptable Garonne aux vagues insensées.

Le Rhône impétueux, fils des Alpes glacées,

La Seine au flot royal, la Loire dans son sein

Incertaine, et la Saône, et mille autres enfin

Qui nourrissent partout, sur tes nobles rivages.

Fleurs, moissons et vergers, et bois et pâturages,

Rampent au pied des murs d*opulentes cités, Sous les arches de pierre, à grand bruit emportés.

Dirai-je ces travaux, source de l'abondance.

Ces ports où des deux mers l'active bienfaisance

Amène les tributs du rivage lointain

Que visite Phébus le soir ou le matin ?

Dirai-je ces canaux, ces montagnes percées,

De bassins en bassins ces ondes amassées

Pour joindre au pied des monts l'une et l'autre Téthys?

Et ces vastes chemins en tous lieux départis.

Où l'étranger, à l'aise achevant son voyage.

Pense au nom des Trudaine et bénit leur ouvrage?

Ton peuple industrieux est né pour les combats. Le glaive, le mousquet n'accablent point ses bras. Il s'élance aux assauts, et son fer intrépide Chassa l'impie Anglais, usurpateur avide.

Le ciel les fit humains, hospitaliers et bons. Amis des doux plaisirs, des festins, des chansons; Mais faibles, opprimés, la tristesse inquiète Glace ces chants joyeux sur leur bouche muette, Pour les jeux, pour la danse appesantit leurs pas. Renverse devant eux les tables des repas.

Flétrit de longs soucis, empreinte douloureuse. Et leur front et leur âme. O France I trop heureuse. Si tu voyais tes biens, si tu profitais mieux Des dons que tu reçus de la bonté des cieuxl

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Vois le superbe Anglais, l'Anglais dont le courage

Ne s'est soumis qu'aux lois d'un sénat libre et sage.

Qui t'épie, et, dans l'Inde éclipsant ta splendeur,

Sur tes fautes sans nombre élève sa grandeur.

Il triomphe, il t'insulte. Ohl combien tes collines

Tressailliraient de voir réparer tes ruines.

Et pour la liberté donneraient sans regrets.

Et leur vin, et leur huile, et leurs belles forêts 1

J'ai vu dans tes hameaux la plaintive misère,

La mendicité blême et la douleur amère.

Je t'ai vu dans tes biens, indigent laboureur.

D'un fisc avare et dur maudissant la rigueur,

Versant aux pieds des grands des larmes inutiles.

Tout trempé de sueurs pour toi-même infertiles.

Découragé de vivre, et plein d'un juste effroi

De mettre au jour des fils malheureux comme toi;

Tu vois sous les soldats les villes gémissantes ;

Corvée, impôts rongeurs, tributs, taxes pesantes.

Le sel, fils de la terre, ou même l'eau des mers.

Source d'oppression et de fléaux divers ;

Vingt brigands, revêtus du nom sacré du prince.

S'unir à déchirer une triste province.

Et courir à l'envi, de son sang altérés.

Se partager entre eux ses membres déchirés 1

O sainte égalité ! dissipe nos ténèbres.

Renverse les verrous, les bastilles funèbres.

Le riche indifférent, dans un char promené.

De ces gouffres secrets partout environné,

Rit avec les bourreaux, s'il n'est bourreau lui-même;

Près de ces noirs réduits de la misère extrême, D'une maîtresse impure achète les transports, Chante sur des tombeaux, et boit parmi des morts. Malesherbes, Turgot, ô vous en qui la France Vit luire, hélas I en vain, sa dernière espérance; Ministres dont le cœur a connu la pitié.

Ministres dont le nom ne s'est point oublié, Ahl si de telles mains, justement souveraines, Toujours de cet empire avaient tenu les rênes I L'équité clairvoyante aurait régné sur nous, Le faible aurait osé respirer près de vous.

L'oppresseur, évitant d'armer de justes plaintes, Sinon quelque pudeur, aurait eu quelques craintes; Le délateur impie opprimé par la faim, Serait mort dans l'opprobre, et tant d'hommes enfin, A l'insu de nos lois, à l'insu du vulgaire, Foudroyés sous les coups d'un pouvoir arbitraire. De cris non entendus, de funèbres sanglots.

Ne feraient point gémir les voûtes des cachots.

Non, je ne veux plus vivre en ce séjour servile,

J'irai, j'irai bien loin me chercher un asile,

Un asile à ma vie en son paisible cours.

Une tombe à ma cendre à la fin de mes jours,

Où d'un grand au cœur dur l'opulence homicide

Du sang d'un peuple entier ne sera point avide,

Et ne me dira point, avec un rire affreux.

Qu'ils se plaignent sans cesse et qu'ils sont trop heureux;

Où, loin des ravisseurs, la main cultivatrice,

i88 ŒUVRES d'andré de chénier

Recueillera les dons d'une terre propice ; Où mon cœur, respirant sous iin ciel étranger. Ne verra plus des maux qu'il ne peut soulager ; Où mes yeux, éloignés des publiques misères.

Ne verront plus partout les larmes de mes frères, £t la pâle indigence à la mourante voix, Et les crimes puissants qui font trembler les lois. Toi donc, équité sainte, ô toi, vierge adorée. De nos tristes climats pour longtemps ignorée, Daigne du haut des cieux goûter le noble encens D'une lyre au cœur chaste, aux transports innocents. Qui ne saura jamais, par des vœux mercenaires Flatter, à prix d'argent, des faveurs arbitraires. Mais qui rendra toujours, par amour et par choix, Un noble et pur hommage aux appuis de tes lois. De vœux pour les humains tous ses chants retentissent. La vérité l'enflamme, et ses cordes frémissent Quand l'air qui l'environne auprès d'elle a porté Le doux nom des vertus et de la liberté.

Terre, terre chérie

Que la liberté sainte appelle sa patrie;

Père du grand sénat, ô sénat de Romans,

dui de la liberté jeta les fondements;

Romans, berceau des lois, vous Grenoble et Valence,

Vienne ; toutes enfin 1 monts sacrés dont la France

Vit naître le soleil avec la liberté 1

Un jour le voyageur par le Rhône emporté,

Arrêtant l'aviron de la main de son guide,

En silence, debout sur sa barque rapide.

Fixant vers l'Orient un œil religieux.

Contemplera longtemps ces sommets glorieux;

Car son vieux père, ému de transports magnanimes,

Lui dira : « Vois, mon fils, vois ces augustes cimes. »

dlv^pêÂV (chœur des hommes).

dompté,

la liberté

Fut, comme Hercule, en naissant invincible ;

Ses yeux ouverts d'un jour dictaient sa volonté.

Et son vagissement était mâle et terrible.

De rampants messagers des dieux

Espéraient, l'attaquant dans ses forces premières.

Étouffer en un jour son avenir fameux.

Ses enfiintines mains, robustes, meurtrières. Teignirent de sang venimeux

Son berceau formidable et ses langes guerrières.. Les poitrines de forts guerriers Sont les tours qui gardent les villes.

Salut, divin triomphe! entre dans nos murailles;

Rends-nous ces guerriers illustrés Par le sang de Désille et par les funérailles

De tant de Français massacrés.

Jamais rien de si grand, n'embellit ton entrée;

Ni quand l'ombre de Mirabeau S'achemina jadis vers la voûte sacrée

Où la gloire donne un tombeau; Ni quand Voltaire mort et sa cendre bannie

Rentrèrent aux murs de Paris, Vainqueurs du fanatisme et de la calomnie

Prosternés devant ses écrits.

Un seul jour peut atteindre à tant de renommée,

Et ce beau jour luira bientôt :

C'est quand tu conduiras Jourdan à notre armée

Et Lafayette à l'échafaud.

Quelle rage à Coblentz I quel deuil pour tous ces princes.

Qui, partout diffamant nos lois, Excitent contre nous et contre nos provinces

Et les esclaves et les rois I Ils voulaient nous voir tous à la folie en proie.

Que leur front doit être abattu I Tandis que parmi nous quel orgueil, quelle joie

Pour les amis de la vertu I Pour vous tous, ô mortels, qui rougissez encore

Et qui savez baisser les yeux 1 De voir des échevins que la Râpée honore

Asseoir sur un char radieux Ces héros que jadis sur les bancs des galères

Assit un arrêt outrageant.

Et qui n'ont égorgé que très peu de nos frères

Et volé que très peu d'argent!

Eh bien, que tardez-vous, harmonieux Orphées?

Si sur la tombe des Persans Jadis Pindare, Eschyle ont dressé des trophées,

Il faut de plus nobles accents.

Quarante meurtriers, chéris de Robespierre,

Vont s'élever sur nos autels.

Beaux-arts qui faites vivre et la toile et la pierre.

Hâtez-vous, rendez immortels Le grand. Collot-d'Herbois, ses clients helvétiques,

Ce front que donne à des héros La vertu, la taverne et le secours des piques.

Peuplez le ciel d'astres nouveaux,

O VOUS, enfants d'Eudoxe et d'Hipparque et d'Euclide,

C'est par vous que les blonds cheveux Qui tombèrent du front d'une reine timide

Sont tressés en célestes feux ; Par vous l'heureux vaisseau des premiers Argonautes

Flotte encor dans l'azur des airs.

Faites gémir Atlas sous de plus nobles hôtes,

Comme eux dominateurs des mers.

Que la nuit de leurs noms embellisse ses voiles.

Et que le nocher aux abois Invoque en leur galère, ornement des étoiles.

Les Suisses de CoUot-d'Herbois.

iS

Le jeu de Paume

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