A LOUIS DAVID, PEINTRE
Jaeprends ta robe d'or, ceins ton riche bandeau,
Jeune et divine poésie :
Qjioique ces temps d'orage éclipsent ton flambeau. Aux lèvres de David, roi du savant pinceau.
Porte la coupe d'ambroisie, La patrie, à son art indiquant nos beaux jours.
A. confirmé mes antiques discours :
Quand je lui répétais que la liberté mâle
Des arts est le génie heureux;
Qjie nul talent n'est fils de la faveur royale; Qu'un pays libre est leur terre natale.
Là, sous un soleil généreux, Ces arts, fleurs de la vie et délices du monde.
Forts, à leur croissance livrés.
Atteignent leur grandeur féconde.
La palette offre l'âme aux regards enivrés Les antres de Paros de dieux peuplent la terre. L'airain coule et respire. En portiques sacrés
S'élancent le marbre et la pierre.
Toi-même, belle vierge à la touchante voix,
Nymphe ailée, aimable sirène.
Ta langue s'amollit dans les palais des rois, Ta hauteur se rabaisse, et d'enfantines lois
Oppriment ta marche incertaine; Ton feu n'est que lueur, ta beauté n'est que fard.
La liberté du génie et de l'art Touvre tous les trésors. Ta grâce auguste et fière
De nature et d'éternité Fleurit. Tes pas sont grands. Ton front ceint de lumière Touche les cieux. Ta flamme agite, éclaire.
Dompte les cœurs. La liberté, Pour dissoudre en secret nos entraves pesantes.
Arme ton fraternel secours.
C'est de tes lèvres séduisantes
Qja'invisible elle vole; et par d'heureux détours, Trompe les noirs verrous, les fortes citadelles, Et les mobiles ponts qui défendent les tours, £t les nocturnes sentinelles.
Son règne au loin semé par tes doux entretiens
Germe dans Tombre au cœur des sages.
Ils attendent son heure unis par tes liens.
Tous, en un monde à part, frères, concitoyens,
Dans tous les lieux, dans tous les âges.
Tu guidais mon David à la suivre empressé :
Quand, avec toi, dans le sein du passé.
Fuyant parmi les morts sa patrie asservie.
Sous sa main, rivale des dieux, La toile s'enflammait d'une éloquente vie:
Et la ciguë, instrument de l'envie.
Portant Socrate dans les cieux, Et le premier consul, plus citoyen que père,
Rentré seul par son jugement.
Aux pieds de sa Rome si chère Savourant de son cœur le glorieux tourment; L'obole mendié, seul appui d'un grand homme; Et l'Albain terrassé dans le mâle serment
Des trois frères sauveurs de Rome.
198 ŒUVRES d'ANDRÉ DE CHÉNIER
Un plus noble serment d'un si digne pinceau
Appelle aujourd'hui l'industrie.
Marathon, tes Persans et leur sanglant tombeau Vivaient par ce bel art. Un sublime tableau
Naît aussi pour notre patrie.
Elle expirait : son sang était tari ; ses flancs
Ne portaient plus son poids. Depuis mille ans A soi-même inconnue, à son heure suprême,
Ses guides tremblants, incertains Fuyaient. Il fallut donc, dans le péril extrême, De son salut la charger elle-même.
Longtemps, en trois races d'humains, Chez nous l'homme a maudit ou vanté sa naissance :
Les ministres de l'encensoir.
Et les grands, et le peuple immense.
Tous à leurs envoyés confieront leur pouvoir. Versailles les attend. On s'empresse d'élire; On nomme. Trois palais s'ouvrent pour recevoir
Les représentants de l'empire.
D'abord pontifes, grands, de cent titres ornés. Fiers d'un règne antique et farouche,
De siècles ignorants à leurs pieds prosternés, De richesses, d'aïeux vertueux ou prônés,
Douce égalité, sur leur bouche, A ton seul nom pétille un rire acre et jaloux.
Ils n*ont point vu sans effroi, sans courroux, Ces élus plébéiens, forts des maux de nos pères.
Forts de tous nos droits édaircis.
De la dignité d'homme, et des vastes lumières Qui du mensonge ont percé les barrières.
Le sénat du peuple est assis.
Il invite en son sein, où respire la France,
Les deux fiers sénats ; mais leurs cœurs
N'ont que des refus. Il commence :
Il doit tout voir; créer l'État, les lois, les mœurs. Puissant par notre aveu^sa main sage et profonde Veut sonder notre plaie, et de tant de douleurs
Dévoiler la source féconde.
On tremble. On croît, n'osant en cor lever le bras.
Les disperser par l'épouvante.
Ils s'assemblaient ; leur seuil méconnaissant leurs pas Les rejette. Contre eux, prête à des attentats.
Luit la baïonnette insolente.
Dieul vont-ils fuir? Non, non. Du peuple accompagnés Tous, par la ville, ils errent indignés :
Comme Latone enceinte, et déjà presque mère,
Victime d'un jaloux pouvoir.
Sans asile flottait, courait la terre entière,
Pour mettre au jour les dieux de la lumière.
Au loin fut un ample manoir, Où le réseau noueux en élastique égide,
Arme d'un bras souple et nerveux.
Repoussant la balle rapide, Exerçait la jeunesse en de robustes jeux.
Peuple, de tes élus cette retraite obscure Fut la Délos. O murs ! temple à jamais fameux.
Berceau des loisl sainte masure 1
N'allons pas d'or, de jaspe, avilir à grands frais
Cette vénérable demeure; Sa rouille est son éclat. Qji'immuable à jamais Elle règne au milieu des dômes, des palais.
Qu'au lit de mort tout Français pleure, S'il n'a point vu ces murs où renaît son pays.
Qiie Sion, Delphe, et la Mecque et Sais Aient de moins de croyants attiré Toeil fidèle,
due ce voyage souhaité Récompense nos fils. Que ce toit leur rappelle Ce tiers état à la honte rebelle,
Fondateur de la liberté;
Comme en hâte arrivait la troupe courageuse,
A travers d'humides torrents
Qjie versait la nue orageuse ; Cinq prêtres avec eux; tous amis, tous parents, S*embrassant au hasard dans cette longue enceinte; Tous juraient de périr ou vaincre les tyrans;
De ranimer la France éteinte ;
De ne se point quitter que nous n'eussions des lois Qui nous feraient libres et justes.
Tout un peuple, inondant jusqu'aux faîtes des toits,
De larmes, de silence, ou de confuses voix.
Applaudissait ses vœux augustes.
O jourl jour triomphal 1 jour saint! jour immortell Jour le plus beau qu*ait fait luire le ciel
Depuis qu'au fier Clovis Bellone fut propice! O soleil I ton char étonné
S'arrêta. Du sommet de ton brûlant solstice Tu contemplais ce divin sacrifice 1 O jour de splendeur couronné I
Tu verras nos neveux, superbes de ta gloire, Vers toi d'un œil religieux Remonter au loin dans l'histoire.
Ton lustre impérissable, honneur de leurs aïeux.
Du dernier avenir ira percer les ombres.
Il* 26
202 ŒUVRES d'aMDRÉ DE CHÉKIER
Moins belle, la comète aux longs crins radieux Enflamme les nuits les plus sombres.
Que faisaient cependant les sénats séparés?
Le front ceint d'un vaste plumage, Ou de mitres, de croix, d'hermines décorés, Que tentaient-ils d'efforts pour demeurer sacrés?
Pour arrêter le noble ouvrage?
Pour n'être point Français? pour commander aux lois ?
Pour ramener ces temps de leurs exploits, Où ces tyrans, valets sous le tyran suprême.
Aux cris du peuple indifférents.
Partageaient le trésor, l'État, le diadème?
Mais l'équité dans leurs sanhédrins même
Trouve des amis. Quelques grands.
Et des dignes pasteurs une troupe fidèle,
Par ta céleste main poussés,
Conscience, chaste immortelle.
Viennent aux vrais Français, d'attendre enfin lassés, Se joindre, à leur orgueil abandonnant des prêtres D'opulence perdus, des nobles insensés
Ensevelis dans leurs ancêtres.
Bientôt ce reste même est contraint de plier.
O raison, divine puissance I Ton souffle impérieux dans le même sentier Les précipite tous. Je vois le fleuve entier
Rouler en paix son onde immense, Ht dans ce lit commun tous ces faibles ruisseaux Perdre à jamais et leurs noms et leurs eaux.
O France I sois heureuse entre toutes les mères.
Ne pleure plus des fils ingrats, Qui jadis s'indignaient d'être appelés nos frères; Tous revenus des lointaines chimères,
La famille est toute en tes bras.
Mais que vois-je ? ils feignaient ? Aux bords de notre Seine
Pourquoi ces belliqueux apprêts?
Pourquoi vers notre cité reine Ces camps, ces étrangers, ces bataillons français Traînés à conspirer au trépas de la France?
De quoi rit ce troupeau d'eunuques du palais?
Riez, lâche et perfide engeance.
D'un roi facile et bon corrupteurs détrônés, Riez; mais le torrent s'amasse.
204 ŒUVRES d'ANDRÉ DE CHÉNIER
Riez; mais du volcan les feux emprisonnés Bouillonnent. Des lions si longtemps enchaînés
Vous n'attendiez plus tant d'audace?
Le peuple est réveillé. Le peuple est souverain.
Tout est vaincu. La tyrannie en vain, Monstre aux bouches de bronze, arme pour cette guerre
Ses cent yeux, ses vingt mille bras.
Ses flancs gros de salpêtre, où mugit le tonnerre :
Sous son pied faible elle sent fuir sa terre;
Et meurt sous les pesants éclats Des créneaux fulminants, des tours et des murailles
Qjai ceignaient son front détesté.
Déraciné dans ses entrailles, L'enfer de la Bastille à tous les vents jeté Vole, débris infâme, et cendre inanimée; Et de ces grands tombeaux, la belle liberté,
Altière, étincelante, armée.
Sort. Comme un triple foudre éclate au haut des cîeux. Trois couleurs dans sa main agile
Flottent en long drapeau. Son cri victorieux
Tonne. A sa voix, qui sait, comme la voix des dieux, En homme transformer l'argile,
La terre tressaillit. Elle quitta son deuil.
Le genre humain d'espérance et d'orgueil
Sourit. Les noirs donjons s'écroulèrent d'eux-mêmes.
Jusque sur les trônes lointains Les tyrans ébranlés, en hâte à leurs fronts blêmes. Pour retenir leurs tremblants diadèmes,
Portèrent leurs royales mains.
A son souffle de feu, soudain de nos campagnes
S'écoulent les soldats épars,
Comme les neiges des montagnes; Et le fer ennemi tourné vers nos remparts.
Comme aux rayons lancés du centre ardent d'un verre, Tout à coup à nos yeux fondu de toutes parts,
Fuit et s'éclipse sous la terre.
Il renaît citoyen; en moisson de soldats
Se résout la glèbe aguerrie.
Cérès même et sa faux s'arment pour les combats. Sur tous ses fils, jurant d'affronter le trépas,
Appuyée au loin, la patrie Brave les rois jaloux, le transfuge imposteur,
Des paladins le fer gladiateur.
Des Zoïles verbeux l'hypocrite délire.
Salut, peuple français ! ma main Tresse pour toi les fleurs que fait naître la lyre. Reprends tes droits, rentre dans ton empire.
Par toi sous le niveau divin
206 ŒUVRES d'ANDRÉ DE CHÉNIER
La fière égalité range tout devant elle.
Ton choix, de splendeur revêtu, Fait les grands. La race mortelle
Par toi lève son front si longtemps abattu.
Devant les nations souverains légitimes,
Ces fronts, dits souverains, s'abaissent. La vertu Des honneurs aplanit les cimes.
O peuple deux fois nél peuple vieux et nouveau!
Tronc rajeuni par les années 1 Phénix sorti vivant des cendres du tombeau I Et vous aussi, salut, vous porteurs du flambeau
Qui nous montra nos destinées!
Paris vous tend les bras, enfants de notre choix !
Pères d'un peuple 1 architectes des lois !
Vous qui savez fonder, d'une main ferme et sûre.
Pour l'homme un code solennel.
Sur tous ses premiers droits, sa charte antique et pure; Ses droits sacrés, nés avec la nature,
Contemporains de l'Éternel.
Vous avez tout dompté. Nul joug ne vous arrête.
Tout obstacle est mort sous vos coups.
Vous voilà montés sur le faîte.
Soyez prompts à fléchir sous vos devoirs jaloux. Bienfaiteurs, il vous reste un grand compte à nous rendre,
Il vous reste à borner et les autres et vous; n vous reste à savoir descendre.
Vos cœurs sont citoyens. Je le veux. Toutefois
Vous pouvez tout. Vous êtes hommes.
Hommes, d'un homme libre écoutez donc la voix. Ne craignez plus que vous. Magistrats, peuples, rois.
Citoyens, tous tant que nous sommes, Tout mortel dans son cœur cache, même à ses yeux.
L'ambition, serpent insidieux, Arbre impur, que déguise une brillante écorce.
L'empire, l'absolu pouvoir Ont, pour la vertu même, une mielleuse amorce. Trop de désirs naissent de trop de force.
Qui peut tout, pourra trop vouloir.
Il pourra négliger, sûr du commun suffirage.
Et l'équitable humanité.
Et la décence au doux langage.
L'obstacle nous fait grands. Par l'obstacle excité. L'homme, heureux à poursuivre une pénible gloire. Va se perdre à Técueil de la postérité,
Vaincu par sa propre victoire.
2o8 ŒUVRES d'aNDBÉ DE CIIÉNIFR
Mais au peuple surtout sauvez Taous amer
De sa subite indépendance.
Contenez dans son lit cette orageuse mer.
Par vous seuls dépouillé de ses liens de fer,
Dirigez sa bouillante enfance.
Vers les lois, le devoir, et Tordre, et l'équité.
Guidez, hélas I sa jeune liberté.
Gardez que nul remords n'en attriste la fête.
Repoussant d'antiques affronts, Qu'il brise pour jamais, dans sa noble conquête. Le joug honteux qui pesait sur sa tête,
Sans le poser sur d'autres fronts.
Ahl ne le laissez pas, dans la sanglante rage
D'un ressentiment inhumain,
Souiller sa cause et votre ouvrage.
Ahl ne le laissez pas sans conseil et sans frein. Armant, pour soutenir ses droits si légitimes, La torche incendiaire et le fer assassin.
Venger la raison par des crimes.
Peuple I ne croyons pas que tout nous soit permis. Craignez vos courtisans avides.
O peuple souverain ! A votre oreille admis, Cent orateurs bourreaux se nomment vos amis.
Ils soufflent des feux homicides.
Aux pieds de notre orgueil prostituant les droits,
Nos passions par eux deviennent lois.
La pensée est livrée à leurs lâches tortures.
Partout cherchant des trahisons, A nos soupçons jaloux, aux haines, aux parjures, Ils vont forgeant d'exécrables pâtures.
Leurs feuilles, noires de poisons.
Sont autant de gibets affamés do carnage.
Ils attisent de rang en rang
La proscription et l'outrage.
Chaque jour, dans l'arène, ils déchirent le flanc D'hommes que nous livrons à la fureur des bêtes. Ils nous vendent leur mort. Ils emplissent de sang
Les coupes qu'ils nous tiennent prêtes.
Peuple, la liberté, d'un bras religieux.
Garde l'immuable équilibre De tous les droits humains, tous émanés des cieux. Son courage n'est point féroce et furieux;
Et l'oppresseur n'est jamais libre.
Périsse l'homme vil ! périssent les flatteurs, Des rois, du peuple infâmes corrupteurs l
210 ŒUVRES d'ANDRÉ DE CHÉNIER
L'amour du souverain, de la loi salutaire, Toujours teint leurs lèvres de miel.
Peur, avarice ou haine est leur dieu sanguinaire. Sur la vertu toujours leur langue amère Distille Topprobre et le fiel.
Hydre en vain écrasé, toujours prompt à renaître, Séjans, Tigellins empressés Vers quiconque est devenu maître;
Si, voués au lacet, de faibles accusés
Expirent sous les mains de leurs coupables frères;
Si le meurtre est vainqueur; si des bras insensés Forcent des toits héréditaires;
Cest bien. Fais-toi justice, ô peuple souverain,
Dît cette cour lâche et hardie.
Ils avaient dit : Cest bien, quand, la lyre à la main. L'incestueux chanteur, ivre de sang romain,
Applaudissait à Tincendie.
Ainsi de deux partis les aveugles conseils
Chassent la paix. Contraires, mais pareils.
Dans un égal abîme, une égale démence
De tous deux entraîne les pas.
L'un, Vandale stupide, en son humble arrogance. Veut être esclave et despote, et s'offense
Qjie ramper soit honteux et bas.
L'autre arme son poignard du sceau de la loi sainte; Il veut du peuple sans soutien Savourer les pleurs ou la crainte.
L'un du nom de sujet, l'autre de citoyen,
Masque son âme inique et de vice flétrie;
L'un sur l'autre acharnés, ils comptent tous pour rien Liberté, vérité, patrie.
De prières, d'encens prodigue nuit et jour,
Le fanatisme se relève.
Martyrs, bourreaux, tyrans, rebelles tour à tour; Ministres effrayants de concorde et d'amour,
Venus pour apporter le glaive; Ardents contre la terre à soulever les cieux,
Rivaux des lois, d'humbles séditieux.
De trouble et d'anathème artisans implacables...
Mais où vais-je ? L'œil tout-puissant Pénètre seul les cœurs à l'homme impénétrables. Laissons cent fois échapper les coupables
Plutôt qu'outrager l'innocent.
Si plus d'un, pour tromper, étale un faux scrupule,
Plus d'un, par les méchants conduit.
N'est que vertueux et crédule.
De l'exemple éloquent laissons germer le fruit. La vertu vit encore. Il est, il est des âmes
Où la patrie, aimée et sans faste et sans bruit, Allume de constantes flammes.
xxr
par ces sages esprits, forts contre les excès.
Rocs affermis du sein de l'onde, Raison, fille du temps, tes durables succès Sur le pouvoir des lois établiront la paix.
Et vous, usurpateurs du monde.
Rois, colosses d'orgueil, en délices noyés.
Ouvrez les yeux : hâtez-vous. Vous voyez Quel tourbillon divin de vengeances prochaines
S'avance vers vous. Croyez-moi, Prévenez l'ouragan et vos chutes certaines.
Aux nations déguisez mieux vos chaînes :
Allégez-leur le poids d'un roi.
Efiacez de leur sein les livides blessures.
Traces de vos pieds oppresseurs.
Le ciel parle dans leurs murmures.
Si l'aspect d'un bon roi peut adoucir vos mœurs; Ou si le glaive ami, sauveur de l'esclavage, Sur vos fronts suspendu, peut éclairer vos cœurs
D'un eflfroi salutaire et sage;
XXIZ
Apprenez la justice î apprenez que vos droits
Ne sont point votre vain caprice.
Si votre sceptre impie ose frapper les lois, Parricides, tremblez; tremblez, indignes rois.
La liberté législatrice, La sainte liberté, fille du sol français,
Pour venger l'homme et punir les forfaits, Va parcourir la terre en arbitre suprême.
Tremblez; ses yeux lancent Téclair.
Il faudra comparaître et répondre vous-même; Nus, sans flatteurs, sans cour, sans diadème,
Sans gardes hérissés de fer.
La nécessité traîne, inflexible et puissante,
A ce tribunal souverain.
Votre majesté chancelante ; Là seront recueillis les pleurs du genre humain : Là, juge incorruptible, et la main sur sa foudre, Elle entendra le peuple; et les sceptres d'airain
Disparaîtront, réduits en poudre.
La déesse aux cent voix bruyantes A, du séjour sacré des âmes innocentes,
Percé les ténébreux chemins.
Là, du jeune La Barre un bois triste et nocturne Voit à pas lents errer loin de tous les humains
L'ombre superbe et taciturne.
La nymphe ailée auprès de lui Descend : « Viens, lui dit-elle, il est temps que ta haiue Pardonne à la race humaine;
Ta patrie est juste aujourd'hui. »
A CHARLOTTE DE CORDAT
Exécutée le i8 juillet 1793.
Quoi! tandis que partout, ou sincères ou feintes. Des lâches, des pervers, les larmes et les plaintes Consacrent leur Marat parmi les immortels.
Et que, prêtre orgueilleux de cette idole vile, Des fenges du Parnasse un impudent reptile Vomit un hymne infâme au pied de ses autels,
La vérité se taiti dans sa bouche glacée, Des liens de la peur sa langue embarrassée Dérobe un juste hommage aux exploits glorieux I Vivre est-il donc si doux ? De quel prix est la vie, Quand, sous un joug honteux, la pensée asservie, Tremblante au fond du cœur, se cache à tous les yeux ?
Non, non, je ne veux point t'honorer en silence.
Toi qui crus par ta mort ressusciter la France
Et dévouas tes jours à punir des forfaits.
Le glaive arma ton bras, fille grande et sublime.
Pour faire honte aux dieux, pour réparer leur crime,
Qjiand d'un homme à ce monstre ils donnèrent les traits.
Le noir serpent, sorti de sa caverne impure
A donc vu rompre enfin sous ta main ferme et sûre
Le venimeux tissu de ses jours abhorrés!
Aux entrailles du tigre, à ses dents homicides,
Tu vins redemander et les membres livides
Et le sang des humains qu'il avait dévorés l
Son œil mourant t'a vue, en ta superbe joie.
Féliciter ton bras et contempler ta proie.
Ton regard lui disait : « Va, tyran furieux.
Va, cours frayer la route aux tyrans tes complices. Te baigner dans le sang fut tes seules délices, Baigne-toi dans le tien et reconnais des dieux. »
2l6 ŒUVRES d'aNDRÉ DE CHÉNIER
La Grèce, ô fille illustre! admirant ton courage,
Épuiserait Paros pour placer ton image
Auprès d'Harmodius, auprès de son ami ;
Et des chœurs sur ta tombe, en une sainte ivresse.
Chanteraient Némésis, la tardive déesse.
Qui frappe le méchant sur son trône endormi.
Mais la France à la hache abandonne ta tête.
C'est au monstre égorgé qu'on prépare une fête Parmi ses compagnons tous dignes de son sort. Oh! quel noble dédain fit sourire ta bouche, Quand un brigand, vengeur de ce brigand farouche. Crut te faire pâlir aux menaces de mort!
C'est lui qui dût pâlir, et tes juges sinistres. Et notre affreux sénat et ses affreux ministres. Quand, à leur tribunal, sans crainte et sans appui. Ta douceur, ton langage et simple et magnanime. Leur apprit qu'en effet, tout puissant qu'est le crime. Qui renonce à la vie est plus puissant que lui.
Longtemps, sous les dehors d'une allégresse aimable,
Dans ses détours profonds ton âme impénétrable
Avait tenu cachés les destins du pervers;
Ainsi, dans le secret amassant la tempête.
Rit un beau ciel d'azur, qui cependant s'apprête
A foudroyer les monts, à soulever les mers.
Belle, jeune, brillante, aux bourreaux amenée. Tu semblais l'avancer sur le char d'hyménée; Ton front resta paisible et ton regard serein. Calme, sur l'échafaud, tu méprisas la rage D'un peuple abject, servile et fécond en outrage, Et qui se croit encore et libre et souverain.
La vertu seule est libre. Honneur de notre histoire. Notre immortel opprobre y vit avec ta gloire; Seule, tu fus un homme, et vengeas les humains! Et nous, eunuques vils, troupeau lâche et sans âme. Nous savons répéter quelques plaintes de femme; Mais le fer pèserait à nos débiles mains.
Un scélérat de moins rampe dans cette fange.
La Vertu t'applaudit; de sa mâle louange Entends, belle héroïne, entends l'auguste voix. O Vertu, le poignard, seul espoir de la terre. Est ton arme sacrée, alors que le tonnerre Laisse régner le crime et te vend à ses lois.
2l8 ŒUVRES D*ANDRÉ DE CIIÉNIER
Strophe première
O mon esprit 1 au sein des deux, Loin de tes noirs chagrins, une ardente allégresse
Te transporte au banquet des dieux.
Lorsque ta haine vengeresse. Rallumée à l'aspect et du meurtre et du sang. Ouvre de ton carquois l'inépuisable flanc.
De là vole aux méchants ta flèche redoutée,
D'un fiel vertueux humectée, Qji'au dé£iut de la foudre, esclave du plus fort.
Sur tous ces pontifes du crime.
Par qui la France, aveugle et stupide victime. Palpite et se débat contre une longue mort,
Lance ta fureur magnanime.
Antistrophe première
Tu crois, d'un éternel flambeau Éclairant les forfaits d'une horde ennemie.
Défendre à la nuit du tombeau
D'ensevelir leur infamie.
Déjà tu penses voir, des bouts de l'univers.
Sur la foi de ma lyre, au nom de ces pervers,
Frémir l'horreur publique ; et d'honneur et de gloire Fleurir ma tombe et ta mémoire;
Comme autrefois tes Grecs accouraient à des jeux, Quand l'amoureux fleuve d'Élide
Eut de traîtres punis vu triompher Alcide;
Ou quand l'arc Pythien d'un reptile fangeux Eut purgé les champs de Phocide.
Épode première
Vain espoir, inutile soinl Ramper est des humains l'ambition commune;
C'est leur plaisir, c'est leur besoin.
Voir, fatigue leurs yeux; juger, les importune;
Ils laissent juger la fortune.
Qui fait juste celui qu'elle fait tout-puissant. Ce n'est point la vertu, c'est la seule victoire
Qui donne et l'honneur et la gloire :
Teint du sang des vaincus, tout glaive est innocent.
Strophe dtuxième
Que tant d'opprimés expirants Aillent aux cieux enfin réveiller le supplice;
Que sur ces monstres dévorants
Son bras d'airain s'appesantisse; Qu'ils tombent ; à l'instant vois-tu leurs noms flétris. Par leur peuple vénal leurs cadavres meurtris. Et pour jamais transmise à la publique ivresse
Ta louange avec leur bassesse ?
Mais si Mars est pour eux, leurs vertus, leurs bienfaits,
Sont bénis de la terre entière.
Tout s'obscurcit auprès de la splendeur guerrière; Elle éblouit les yeux, et sur les noirs forfaits
Étend un voile de lumière.
Aniisirophe deuxième
Dès lors l'étranger étonné Se tait avec respect devant leur sceptre immense;
Leur peuple à leurs pieds enchaîné,
Vantant jusques à leur clémence.
Nous voue à la risée, à l'opprobre, aux tourments; Nous, de la vertu libre indomptables amants.
Humains, lâche troupeau 1... mais qu'importent au sage
Votre blâme, votre suffrage.
Votre encens, vos poignards, et de flux en reflux
Vos passions précipitées?
Il nous faut tous mourir, A sa vie ajoutées.
Au prix du déshonneur, quelques heures de plus
Lui sembleraient trop achetées.
Èpode deuxième
Lui, grands dieux 1 courtisan menteur.
De sa raison céleste abandonner le faîte.
Pour descendre à votre hauteur 1 En lui-même affermi, comme l'antique athlète,
Sur le sol où son pied s'arrête
Il reste inébranlable à tout effort mortel, Et laisse avec dédain ce vulgaire imbécile,
Toujours turbulent et servile, Flotter de maître en maître et d'autel en autel.
Écrit à Saint-Lazare
. . . il demande du pain,
On lui donne du sang. Il voit tomber des têtes;
Il chante et ne sent plus la faim.
Byzance, mon berceau, jamais tes janissaires Du musulman paisible ont-ils forcé le seuil?
Vont-ils jusqu'en son lit, nocturnes émissaires. Porter l'épouvante et le deuil?
Son harem ne connaît, invisible retraite.
Le choix, ni les projets, ni le nom des vizirs.
Là, sûr du lendemain, il repose sa tête.
Sans craindre, au sein de ses plaisirs,
Q.ue cent nouvelles lois qu'une nuit a fait naître, De juges assassins un tribunal pervers, Lancent sur son réveil, avec le nom de traître, La mort, la ruine, ou les fers.
Tes mœurs et ton Coran sur ton sultan farouche Veillent, le glaive nu, s'il croyait tout pouvoir. S'il osait tout braver, et dérober sa bouche Au frein de l'antique devoir.
Voilà donc une digue où la toute-puissance Voit briser le torrent de ses vastes progrès. Liberté qui nous fuis, tu ne fuis point Byzance; Tu planes sur ses minarets.
Écrit à Saint-Lazare
Mon frère, que jamais la tristesse importune
Ne trouble ses prospérités 1 Qu'il remplisse à la fois la scène et la tribune I
due les grandeurs et la fortune Le comblent de leurs biens qu'il a tant souhaités I
due les muses, les arts, toujours d'un nouveau lustre
Embellissent tous ses travaux; Et que, cédant à peine à son vingtième lustre.
De son tombeau la pierre illustre S*élève radieuse entre tous les tombeaux I
Mais
Infortune, honnêtes douleurs.
Souffrance, dés vertus superbe et chaste fille,
Salut. Mes frères, ma famille, Sont tous les opprimés, ceux qui versent des pleurs;
Ceux que livre à la hache un féroce caprice;
Ceux qui brûlent un noble encens Aux pieds de la vertu que l'on traîne au supplice,
Et bravent le sceptre du vice.
Ses caresses, ses dons, ses regards menaçants;
Ceux qui, devant le crime, idole ensanglantée.
N'ont jamais fléchi les genoux, Et soudain, à sa vue impie et détestée,
Sentent leur poitrine agitée.
Et s'enflammer leur front d'un généreux courroux.
La jeune captive
Saint-Lazare.
L'épi naissant mûrit de la faux respecté ; Sans crainte du pressoir, le pampre tout Tété
Boit les doux présents de Paurore; Et moi, comme lui belle, et jeune comme lui, Quoi que l'heure présente ait de trouble et d*ennui,
Je ne veux point mourir encore.
Qu'un stoïque aux yeux secs vole embrasser la mort, Moi je pleure et j'espère; au noir souffle du nord
Je plie et relève ma tête.
S'il est des jours amers, il en est de si doux I Hélas! quel miel jamais n'a laissé de dégoûts?
Quelle mer n'a point de tempête?
L'illusion féconde habite dans mon sein.
D'une prison sur moi les murs pèsent en vain,
J'ai les ailes de l'espérance :
Échappée aux réseaux de l'oiseleur cruel, Plus vive,, plus heureuse, aux campagnes du ciel
Philomèle chante et s'élance.
Est-ce à moi de mourir? Tranquille je m*endors, Et tranquille je veille, et ma veille aux remords
Ni mon sommeil ne sont en proie.
Ma bienvenue au jour me rit dans tous les yeux; Sur des fronts abattus, mon aspect dans ces lieux
Ranime presque de la joie.
Mon beau voyage encore est si loin de sa fini Je pars, et des ormeaux qui bordent le chemin
pai passé les premiers à peine.
Au banquet de la vie à peine commencé, Un instant seulement mes lèvres ont pressé
La coupe en mes mains encor pleine.
Je ne suis qu'au printemps, je veux voir la moisson; Et comme le soleil, de saison en saison,
Je veux achever mon année.
Brillante sur ma tige et l'honneur du jardin, Je n'ai vu luire encor que les feux du matin.
Je veux achever ma journée,
O morti tu peux attendre; éloigne, éloigne-toi; Va consoler les cœurs que la honte, l'effroi,
Le pâle désespoir dévore.
Pour moi Paies encore a des asiles verts, Les amours des baisers, les Muses des concerts;
Je ne veux point mourir encore.