‹ Œuvres polemiques (volume 2)Chapitre 4 sur 9 · AU DIRECTEUR DE LA SICILTA CATTOLICA · texte numérisé non relu

AU DIRECTEUR DE LA SICILTA CATTOLICA

nous est pas indifférente; et du moment que l'on se plaît à faire revivre les souvenirs du passé, il importe de ne pas laisser dénaturer des faits qui ont tenu une si grande place dans nos traditions nationales.

Certes, s'il s'agissait pour la Sicile de célébrer un fait d'armes glorieux, une de ces victoires où éclate la bravoure d'un peuple, nous aurions mauvaise grâce de nous en offusquer, alors même qu'une pareille démonstration nous rappellerait nos propres revers. Et par le fait, cette île célèbre qu'on pourrait appeler justement la reine de la Méditerranée, n'aurait pas eu de peine à trouver dans sa longue histoire de grands anniversaires, depuis les jours où les héroïques fils de Tancrède de Hauteville, les Roger et les Robert, l'illustrèrent par leurs exploits. Mais les scènes

de férocité du 31 mars 1282, est-ce bien là un spectacle à remettre sous les yeux d'un peuple chrétien, pour l'instruction de la génération présente? Car enfin il suffît de s'en rapporter au témoignage de vos propres historiens pour savoir ce qu'ont été les Vêpres Siciliennes : vingt mille Français égorgés tant à Palerme que dans le reste de l'île, sans distinction d'âge ni de sexe, avec des raffinements de cruauté que ma plume se refuse de décrire; une population ivre de sang et de carnage s'acharnant sans pitié contre des vieillards, des femmes et des enfants, violant les tombeaux pour jeter les cadavres en pâture aux chiens, profanant les églises, assassinant les religieux et les prêtres pendant la célébration des saints mystères, et se faisant un jeu cruel d'arracher aux passants un mot de la langue

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française pour donner à l'instant môme le signal du meurtre, voilà les Vêpres Siciliennes! Et c'est un pareil fait d'armes qu'une grande ville s'apprête à solenniser par des réjouissances publiques! Il n'y aura, soyez-en certain, qu'une voix dans le monde entier ponr dire que le choix d'un tel anniversaire n'est pas heureux, et qu'il ne saurait en résulter beaucoup d'honneur pour la civilisation moderne.

Encore si l'histoire, sérieusement étudiée, permettait de voir dans cette journée le point de départ d'une ère d'affranchissement pour la Sicile; il se mêlerait du moins

quelques rayons de gloire à des scènes si

lugubres, et l'on comprendrait ce mouvement de tout un peuple se retournant avec une légitime fierté vers le berceau de son indépendance. L'Angleterre ne se sentira

jamais blessée de voir les Etats-Unis fêter, le 4 juillet, l'anniversaire de leur autonomie conquise sur les champs de bataille. Que l'héroïque ville de Saragosse célèbre dans un demi-siècle d'ici le centenaire d'un siège qui a fait éclater au milieu d'elle des merveilles de bravoure, l'honneur de la France n'en sera nullement atteint. Mais est-ce qu'une idée quelconque d'indépendance nationale se rattache au souvenir des Vêpres Siciliennes? A-t-on oublié que, pour les promoteurs du massacre, tout se réduisait à échanger une domination étrangère contre une autre, à remplacer la maison d'Anjou par la maison d'Aragon, à substituer le joug des Espagnols au pouvoir des Français. Ce résultat, si peu flatteur pour l'amour-propre national, vaut-il bien la peine d'être solennisé au bout de six siècles avec tant d'allé-

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