‹ Œuvres polemiques (volume 3)Chapitre 1 sur 8 · Oeuvres polemiques · texte numérisé non relu

Oeuvres polemiques

L'article 2 est ainsi conçu : « Le service militaire est obligatoire, personnel et égal pour tous. » Monseigneur propose l'amendément suivant : « Sauf l'équivalence des charges dans les conditions spécifiées par la loi. »

Messieurs, pour moi comme pour tous les membres de cette Assemblée, l'article 2 est l'article principe, l'article exprimant l'idée mère de la loi; voilà pourquoi je ne sau-

rais le laisser passer sans le combattre, car je suis absolument opposé à la doctrine de cet article.

Je viens donc vous demander, Messieurs, d'introduire dans le projet de loi sur le service militaire le principe de l'équivalence des charges, en regard de l'idée abstraite d'une égalité absolue qui ne me paraît conforme ni aux intérêts du .pays en général, ni, en particulier, aux intérêts de l'armée elle-même. (Très bien! très bien! à droite.)

Et d'abord, cette égalité absolue énoncée dans l'article 2 sans la moindre réserve — car vous n'en faites aucune — est tellement contraire à la nature des choses que le projet de loi y déroge expressément dans la 2e section du titre II, où il admet, avec raison, des exemptions, des dispenses et des sursis d'appek

Ces exceptions, il les admet — et je me sers des propres termes du projet de loi, — il les admet soit dans l'intérêt des familles, soit pour les études des jeunes gens, pour leur apprentissage, pour les besoins de l'exploitation agricole, commerciale et industrielle à laquelle ils se livrent, pour leur compte ou pour le compte de leurs parents.

Cette égalité absolue^ énoncée dans l'article 2 sans la moindre restriction, est tellement fictive que le stage de la caserne est complètement supprimé pour les jeunes gens qui entrent à l'École Saint-Cyr, à l'École polytechnique ou à l'École forestière.

Enfin, Messieurs, permettez-moi cette observation qui n'est pas sans importance : cette égalité que l'on voudrait aujourd'hui élever à la hauteur d'un principe^ sinon d'un dogme, est tellement impossible dans la

pratique, qu'il suffit, pour la rompre, d'une différence d'un centimètre dans la taille des jeunes Français. De telle sorte que cette dette déclarée égale pour tous, imprescriptible, inéluctable, ils la contractent à la condition d'avoir 1 mètre 55 de taille, tandis qu'ils y échappent à la faveur d'un centimètre en moins. (Rires approbatifs à droite et interruptions à gauche.)

Ce détail peut vous paraître insignifiant. Je me permettrai cependant de vous rappeler qu'il aurait suffi de l'abaissement d'un centimètre ou deux dans leur taille pour que les trois plus grands militaires qu'il y ait jamais eu dans le monde, Alexandre, César et Napoléon n'eussent jamais pu devenir soldats. (Hilarité générale.)

M. Peytral. C'eût été très heureux! Ils n'auraient pas fait tant de mal!

MGR Freppel. Ne me parlez donc pas d'égalité absolue lorsqu'il s'agit de service militaire; cette égalité ne peut pas exister. Elle n'existe même pas dans votre projet de loi, car vous y dérogez manifestement et dans un grand nombre de cas.

Est-ce à dire que je désapprouve ces dérogations à la loi générale? Assurément non, je me borne purement et simplement à les constater, mais j'ai le droit d'en conclure qu'il n'est pas exact de dire, avec l'article 2, que dorénavant le service militaire sera égal pour tous.

Non, de votre propre chef et à prendre les choses telles qu'elles seront réellement, le service militaire ne sera pas égal pour tous. Quoi que vous fassiez pour le triomphe d'une idée purement abstraite, l'exception s'impose à vous sous différentes formes :

exceptions, dispenses, sursis d'appel, et, par conséquent, j'ai le droit de demander que vous n'inscriviez pas au frontispice de la loi, sans y apporter la réserve formulée dans mon amendement, un principe auquel vous dérogez dans toute la suite des articles. J'insiste, Messieurs, sur ces dérogations qui, du reste, me paraissent, comme à vous, justes et raisonnables, parce qu'elles constituent le point de départ de mon raisonnement. Du moment que vous faites brèche au principe d'égalité, et vous le faites à chaque instant dans votre projet de loi, vous donnez ouverture à d'autres revendications non moins légitimes ni moins raisonnables.

Si, en effet, l'égalité absolue, au point de vue du service militaire, vous paraît à vousmêmes une pure impossibilité, si vous êtes obligés d'y faire des exceptions dans l'intérêt

de telle ou telle classe de jeunes gens, il est permis de se demander s'il n'est pas nécessaire d'étendre ces exceptions à d'autres cas similaires, à d'autres situations analogues, et cela dans l'intérêt du pays tout entier, dans l'intérêt de l'armée elle-même.

Et, d'abord, du pays.

Assurément, Messieurs, et personne ne le conteste, c'est un devoir pour chacun de contribuer, dans la mesure de son pouvoir, à la défense de son pays, et j'estime bien que tous tant que nous sommes, nous avons la prétention de servir notre pays, quoique la plupart d'entre nous n'aient jamais été engagés dans les rangs de l'armée. (Très bien! très bien ! à droite.)

C'est qu'en effet la puissance d'un État ne consiste pas seulement dans la milice matériellement armée pour le protéger et le

défendre; il y a, pour un pays, à côté de la force militaire, d'autres éléments de vie, de grandeur et de prospérité.

Ce qui fait la supériorité d'une nation, c'est encore, c'est surtout, outre sa valeur religieuse et morale, le progrès de la science, c'est le rayonnement de la pensée, c'est la diffusion des doctrines, c'est l'ascendant moral, c'est la domination que celte nation exerce ou peut exercer dans les différentes branches de la science, de l'art et de l'industrie. (Très bien! très bien! à droite.)

Plus haute est la culture intellectuelle et morale d'un peuple, plus grand est le rôle qu'il est appelé à jouer sur la scène du monde. Ce sont là autant de ressources qu'il faut ménager avec soin, qu'on doit multiplier sans cesse, pour ajouter à la force défensive d'un État. (Très bien! très bien! à droite.)

Ah ! je le sais bien, le fatal exemple donné au monde par l'État prussien tend à faire de chaque nation un vaste camp où Ton ne s'occupe plus qu'à développer indéfiniment l'art de la destruction; mais, même en me plaçant au point de vue du système moderne de la nation armée — j'ai tort de l'appeler moderne, car c'est un système très ancien, un système renouvelé des Huns et des Vandales — même en me plaçant au point de vue du système de la nation armée, je dis que votre projet de loi, par son article 2, affaiblira considérablement la force défensive de la France.

Et, en effet, vous voulez un grand nombre

de soldats dont l'instruction puisse doubler

en quelque sorte la valeur professionnelle, la

science militaire : mais à cet effet, il vous faut

également un grand nombre d'instituteurs

iO DISCOURS

pour diriger vos écoles, dont le chiffre est devenu plus considérable encore que par le passé. (C'est évident! à droite.)

Vous voulez des officiers bien formés, solidement instruits et préparés à l'art de la guerre par leurs études antérieures; vous voulez des ingénieurs rompus à tous les problèmes de la science, et, si j'en crois deux des écrivains militaires les plus remarquables de ces derniers temps, le général Brialmont et le major de Goltz, la guerre tendrait à devenir de plus en plus une affaire d'ingénieurs. Mais, si vous voulez arriver à ce résultat, vous avez besoin d'un chiffre très considérable de professeurs pour diriger vos lycées, vos collèges, vos écoles préparatoires. Eh bien! est-ce sérieusement qu'on viendra prétendre qu'une interruption de trois ans dans les études des futurs instituteurs, pro-

fesseurs ou ingénieurs, n'exercera pas l'influence la plus fâcheuse sur toute la suite de leur carrière?

Pour moi, je n'hésite pas à penser qu'une pareille disposition, inscrite dans la loi, sera la ruine non seulement de l'enseignement libre, ce qui ne vous toucherait guère, mais la ruine de l'Université elle-même et de vos écoles préparatoires, et qu'elle abaissera singulièrement le niveau intellectuel et scientifique de la France. (Très bien! très bien! à droite.)

M. de la Rochefoucauld duc de Bisaccia. C'est absolument vrai.

MGR Freppel. Votre commission ellemême, Messieurs, a si bien senti les dangers qui peuvent résulter de cette interruption de trois ans pour l'avenir intellectuel et scientifique de la France, dont dépend en grande

partie, je ne saurais trop le répéter, la force défensive du pays, qu'elle a cherché à prévenir ces dangers d'une double manière :

« Soit en devançant l'appel par un engagement volontaire contracté dès l'âge de dixsept ans, soit en reculant jusqu'à l'âge de vingt-quatre ans la date de leur incorporation; les jeunes' gens qui auraient pu éprouver un préjudice réel s'il leur avait fallu brusquement interrompre leurs études ou leur apprentissage pendant trois ans, pourront ou ne commencer leurs études qu'à vingt ans ou les terminer avant d'être appelés sous les drapeaux. »

Je rends pleinement justice au sentiment qui a dicté ces ligues ; c'est un sentiment de juste, de légitime préoccupation à l'endroit du capital intellectuel et scientifique de la France; mais que M. Ballue et que

les membres de la commission me permettent de le leur dire : si, par ces anticipations ou par ces retards de service, ils prétendent sauvegarder des intérêts qui leur tiennent à cœur autant qu'à nous, — car nous ne prétendons pas avoir le monopole de ces préoccupations patriotiques — ils me paraissent être, à cet égard, dans une complète illusion.

En effet, je prends d'abord la première hypothèse, celle de l'anticipation de service. Voici un jeune homme, — car il faut entrer dans les détails et faire de la pratique, — voici un jeune homme qui se destine à la carrière d'instituteur ou de professeur : il vient de terminer ses études élémentaires, ses études classiques; il est sur le point d'entrer à l'École normale primaire ou à l'Ecole normale supérieure, ou bien il sç

prépare à la licence es lettres ou es sciences; mais comme il veut devancer l'appel, il s'en va de dix- sept à vingt ans — ce sont les dispositions du projet de loi — faire son stage militaire à la caserne.

Et vous venez nous dire sérieusement qu'après ces trois années passées à la caserne, il reprendra ses études dans des conditions favorables! En supposant même qu'il n'en ait pas perdu le goût, ce qui arrivera la plupart du temps, dans un milieu si différent de celui auquel il aspirait, il lui faudra, en tous cas, sinon reprendre ses études par la base, au moins les refaire, les recommencer dans les conditions les plus désavantageuses. Ceux qui se figurent qu'après ces trois années d'interruption employées à des exercices qui n'ont absolument rien de commun avec les exercices littéraires, avec les exer-

cices scientifiques, le jeune homme retrouvera son instruction professionnelle au point où il l'avait laissée, ceux-là oublient totalement ce qu'il faut de patience, d'esprit de suite, d'application non interrompue et d'opiniâtreté dans le travail pour faire un professeur tant soit peu utile et distingué, (Très bien! très bien! à droite.)

Voyez-vous ces candidats à la licence es lettres ou à la licence es sciences, laissant là, pendant trois ans, celui-ci ses auteurs grecs, latins et français, celui-là ses livres de mathématiques, et voulant les uns et les autres, au bout de ce temps, se remettre à la conquête de leurs grades!

xMais, Messieurs, le moins que l'on puisse dire, c'est que, pour eux, tout sera à refaire ou à recommencer, et cela dans les conditions les plus défavorables, car c'est précisé-

ment de dix-sept à vingt ans que Ton amasse le plus facilement des connaissances pour le reste de la vie, c'est à cet âge-là que la mémoire est plus fraîche, l'imagination plus vive, l'esprit plus prompt et mieux aiguisé. (Très bien ! très bien ! à droite.) Eh bien, sans vouloir dire de la caserne plus de mal que vous n'en pensez vous-mêmes, il me sera cependant permis d'affirmer que ce n'est pas là que se forment le goût littéraire, l'esprit philosophique, le sentiment de l'art, l'habitude de la recherche scientifique, toutes ces qualités solides ou brillantes qui préparent et qui assurent la supériorité d'un enseignement. (Très bien! très bien! à droite.)

Ne comptez donc pas sur l'anticipation du service, Messieurs, pour calmer les appréhensions dont je trouve la trace dans votre

rapport, et encore une fois je vous en remercie, car, pas plus que nous, vous ne contestez qu'une dépression intellectuelle et scientifique de la France serait pour le pays une vraie calamité. (Très bien! très bien! à droite.) Et puis, permettez-moi de le dire en passant, que sera, je vous le demande, cette armée composée en grande partie de jeunes gens, j'allais dire d'enfants, de dix'-sept à dix-huit ans, dont le tempérament ne serait pas formé, qui ne seraient pas physiquement constitués pour résister à cette vie dure et pénible que vous prétendez leur imposer?

M. Margaine faisait hier ses réserves sur la force physique des soldats de vingt et un à vingt-deux ans : que sera-ce lorsqu'il s'agira de jeunes gens de dix-sept à dix-huit ans, qui devront être envoyés au Tonkin, en Algérie ou ailleurs? Avec des jeunes gens de

cet âge, vous peuplerez les hôpitaux, non les casernes. Vous ferez des bataillons scolaires, mais vous n'aurez pas d'armée. (Très bien! très bien! à droite. — Mouvements divers.)

M. le comte de Lanjuinaïs. Des bataillons d'invalides.

MGR Fkeppel. J'arrive maintenant à la seconde "hypothèse, celle du retard dans le service militaire, et je suppose que vous retardiez jusqu'à vingt-quatre ans la date de l'incorporation des jeunes gens dont je parle.

Ils ont achevé leurs études professionnelles, ils sont sortis des Écoles normales primaires, de l'École normale supérieure, ou bien ils viennent de conquérir leurs grades dans les facultés de droit, de médecine, des lettres, des sciences.

Le moment est venu pour eux d'appliquer

cette science qu'ils ont acquise depuis plusieurs années et dont ils sont encore tout pénétrés; car rien n'est plus utile, rien n'est plus fécond, rien n'est plus efficace que l'application immédiate de ces connaissances encore toutes présentes à l'esprit et dont l'oubli est si facile, pour peu qu'on néglige de les cultiver.

Mais voici que l'appel militaire vient les saisir et les détourner, pendant trois ans, de l'exercice de leur profession; et vous croyez sérieusement qu'ils rendront au pays tous les services qu'il aurait été en droit d'attendre d'eux dans les carrières civiles, après avoir abandonné pendant tout ce temps, ceux-ci leurs études littéraires, ceux-là leurs travaux scientifiques, les uns l'apprentissage du droit, les autres la pratique de la médecine! Vous vous figurez qu'une plus grande dexté-

rite dans le maniement du fusil compensera le déficit intellectuel et scientifique qui sera la conséquence inévitable d'un nivellement aussi contraire à la nature des choses qu'aux véritables intérêts du pays. (Très bien! très bien! à droite.)

M. LArsANT. Vous ne parlez pas des séminaristes!

MGR Freppel. En aucune façon, Monsieur.

Nous examinerons cette question plus tard, et avec toute l'attention qu'elle mérite. (On rit.)

M. Roque (de Fillol). Nous ne perdrons rien pour attendre.

MGR Freppel. Ah! je sais bien que, pour justifier cette interruption de trois années, on a imaginé récemment une théorie toute neuve, que j'ai trouvée dans la bouche de l'honorable M. Paul Bert : je veux parler

d'un passage de son discours sur l'armée nationale, prononcé à l'école Monge au mois de mars dernier.

D'après cette théorie, l'interruption de trois ans dans les études des futurs instituteurs, des futurs professeurs, des futurs médecins, des futurs magistrats, bien loin de leur porter aucun préjudice, ne saurait que leur être utile...

M. Charles Floquet et d'autres membres à gauche. C'est très vrai !

MGR Freppel. Vous voyez que je suis au vif de la question, puisque vous prétendez que c'est très vrai... Car, disait notre honorable collègue, que je regrette de ne pas voir à son banc, pour la première fois ils auront eu le temps du repos, ils auront réfléchi et il se sera fait dans leur esprit une sorte de condensation de ce qu'ils auront appris trop

vite, une sorte de digestion intellectuelle. (On rit.)

M. Louis Guillout. De coction;

MGR Freppel. Ils auront eu une sorte de recul — je cite textuellement, ce qui devra montrer à notre honorable collègue avec quelle attention je lis ses discours — une sorte de recul qui leur permettra de réfléchir à leur carrière et d'entrevoir leur véritable vocation.

Cette idée de transformer la caserne en un lieu de digestion intellectuelle, où se condensent les études faites antérieurement et où se discernent les vraies vocations littéraires et scientifiques, une pareille idée, disje, ne manque pas, à coup sûr, d'originalité, (Hilarité à droite.) Je doute fort, cependant, qu'on puisse y voir autre chose qu'une brillante fantaisie; car, si cette théorie était

exacte, il faudrait en conclure que, pour avoir la main d'autant plus sûre et plus exercée, un ingénieur devrait s'abstenir pendant trois ans de lever des plans et de tracer des épures ; il faudrait en conclure que pour guérir plus sûrement ses malades, un médecin devrait s'abstenir pendant trois ans de toucher à un livre et à un instrument de médecine; il faudrait en conclure qu'en attendant la fin de leurs trois années de digestion intellectuelle, artistes, professeurs, médecins, avocats, tous devraient suspendre les exercices et les travaux de leur profession. Qui donc admettrait de pareilles conséquences?

Est-ce que l'expérience de tous les temps et de tous les lieux ne nous apprend pas suffisamment que, pour rendre de réels services dans une branche quelconque des

sciences, des arts, de l'industrie, il faut poursuivre son but constamment et sans jamais s'en détourner, que c'est par ce travail continuel, non interrompu, que se forment et se préparent les hommes vraiment utiles à leur pays dans les carrières civiles? (Très bien! très bien! sur divers bancs.)

Je suis donc en droit de conclure que, dans la seconde hypothèse comme dans la première, avec le retard dans le service comme avec l'anticipation, en mettant un intervalle de trois ans entre le terme des études professionnelles et l'exercice de la profession, vous préparez au pays un véritable, un grand déficit intellectuel et scientifique et que cette interruption forcée dans des carrières qui n'en comportent pas causera une diminution notable dans l'une des

forces les plus réelles, les plus sérieuses, les plus durables d'une nation, sa supériorité dans les différentes branches de la science, de l'art et de l'industrie. (Très bien! très bien! à droite.)

Voilà pourquoi, Messieurs, je vous demande de corriger, par le principe de l'équivalence des charges, l'idée abstraite, partant chimérique, d'une égalité absolue au point de vue du service militaire; car, je l'ai toujours soutenu à cette tribune et je ne cesserai de le soutenir, il y a bien des manières équivalentes de servir sa patrie.

L'instituteur, le professeur qui, après quinze ans d'études auxquelles ses concitoyens ne sont pas assujettis, s'épuise journellement à instruire ses élèves ; le prêtre — car enfin vous me permettrez bien d'en dire un mot... (Exclamations et rires à

gauche. — Très bien! très bien! à droite.)

M. Madier de Montjau. Voilà le postscriptum.

MGR Freppel... bien que je renvoie cette grave question à un examen spécial — le prêtre, qui, après être resté de sept ans à vingt-cinq ans sur les bancs de l'école primaire, du collège, du grand séminaire, se consume dans les travaux de son ministère, l'instituteur et le prêtre servent leur pays aussi utilement que le soldat. (Très bien ! très bien! à droite. — Protestations à gauche.)

M. le vicomte de Bélizal. Voilà la vérité!

MaR Freppel. L'engagement décennal pris par l'un, l'engagement irrévocable contracté par l'autre compensent suffisamment la dispense d'un stage de trois ans à la caserne. Ce sont là de grands services publics, néces-

saires, indispensables, qui valent bien, en résultats, le service des armes. (Très bien! très bien! à droite.)

Ne sacrifiez donc pas à cette idée abstraite et chimérique d'une égalité absolue au point de vue du service militaire; vous y perdriez, Messieurs, ce qui a fait jusqu'ici la supériorité incontestable de la France.

Il semble, en vérité, qu'on n'estime plus aujourd'hui que la force matérielle; ce n'est pourtant pas là pour un pays l'unique source d'influence, ni même la plus considérable. Il y avait dans l'antiquité une République qui réalisait déjà l'idée de ce camp militaire dans lequel on voudrait aujourd'hui transformer les nations modernes.

Eh bien, quelle a été l'influence de cette République? quelle a été l'action de Sparte sur la marche générale de l'humanité,

sur les progrès de la civilisation? Nulle, ou peu s'en faut, tandis qu'aujourd'hui encore, à vingt-cinq siècles de distance, Athènes domine le monde à certains égards par la supériorité de l'art et de la pensée, de l'éloquence et »de la philosophie. (Applaudissements à droite.)

Eh bien, c'est la place qu'occupait jusqu'ici et qu'occupe encore notre pays dans le concert des nations européennes. Ne le faites donc pas déchoir de ce haut rang par l'introduction d'un militarisme égalitaire qui porterait un coup fatal aux belles-lettres, à l'art et à l'industrie.

L'armée n'y gagnerait rien et la nation y perdrait tout. (Nouveaux applaudissements à droite.)

« Mais, vous disait M. Lockroy dans un discours que je n'ai pas eu la bonne fortune

d'entendre, mais que j'ai lu attentivement, il ne s'agit pas des gloires de la France, il s'agit de son existence. »

Impossible de poser la question dans des termes plus précis ni plus redoutables. Ah ! si vous parveniez à nous démontrer que l'existence de la France est attachée à l'adoption du projet de loi, vous troubleriez singulièrement nos consciences, à nous qui nous faisons un devoir de le combattre. Fort heureusement, il n'en est rien; vous avez pris soin de vous réfuter vous-même dans des paroles auxquelles, pour ma part, je m'associe pleinement, au moins dans leurs conclusions.

« Messieurs, avez-vous dit, avant d'entamer la discussion d'une question aussi grave, je crois qu'il est absolument nécessaire, absolument juste de rendre tout

d'abord, surtout après ce qui a été dit à cette tribune à la dernière séance, de rendre tout d'abord hommage à l'armée française telle qu'elle existe aujourd'hui.

« Je crois qu'il est juste, qu'il est nécessaire de rendre hommage à cette armée qui, détruite, anéantie par le crime d'un de ses chefs et par la faute de l'empire, a été reconstituée par le gouvernement républicain; je crois qu'il est juste et nécessaire de rendre hommage au travail, au labeur, à la supériorité réelle de ses officiers, au dévouement et à l'abnégation de ses soldats. (Très bien ! très bien !)

« Je crois qu'il est juste et nécessaire de dire que si aujourd'hui, par un malheur que je ne veux pas prévoir, la guerre venait à éclater, cette armée est assez forte et assez redoutable pour que nous puissions soutenir

la lutte avec honneur et sécurité. » (Très bien ! très bien !)

Eh bien, mais si, comme vous le dites, et vous avez raison de le dire, vous avez présentement une armée assez forte et assez redoutable pour soutenir la lutte avec honneur et sécurité, pourquoi donc voulez-vous la bouleverser de fond en comble? (Très bien! très bien! à droite.) Pourquoi voulezvous la désorganiser et la refaire sur un plan tout nouveau, vous lancer dans Tinconnu, dans l'imprévu, essayer d'un nouveau système, tenter une expérience dont les résultats ne sont rien moins que certains, tandis que, de votre propre aveu, l'organisation actuelle de l'armée — et encore cette organisation n'a-t-elle pas été complétée comme elle aurait dû l'être — tandis que, dis-je, l'organisation actuelle de l'armée

vous a donné des résultats auxquels vous avez applaudi, et à juste titre? Vos paroles sont la condamnation formelle du projet de loi. (Bruit à gauche. — Très bien ! très bien ! à droite.)

Pourquoi voulez-vous, quand vous avez de telles forces sous la main, rester en l'air pendant six ans, huit ans peut-être, entre une organisation que vous auriez détruite et une autre qui fonctionnerait à peine, vous condamnant ainsi à demeurer pendant tout ce temps à la merci des événements qui pourraient se produire? (Très bien! très bien! à droite,)

Mais, nous dit-on, la Prusse fait autrement; et il faut imiter la Prusse. Ah! voilà bien l'éternel argument : la Prusse, encore la Prusse, et toujours la Prusse! Voyons donc au juste quelle est la force de cet argument.

Que le système de la nation armée, tel que l'avaient imaginé Stein et Scharnhorst, après la bataille d'Iéna, ait pu être une grande et forte conception; que, par suite des fautes dont je vais parler tout à l'heure, ce système ait pu procurer à la Prusse des avantages momentanés, je ne le conteste pas; mais d'abord, Messieurs, il est permis de se demander si l'idée de la nation armée, au lieu d'être en voie de progrès parmi les nations civilisées, n'est pas déjà sur son déclin; il est permis de se demander si le peuple allemand sera d'humeur à supporter longtemps encore un fardeau aussi lourd et aussi écrasant.

11 est permis de se demander si cette discipline de fer, dans laquelle disparaît toute dignité humaine, si ce régime automatique tiendra longtemps devant le réveil des idées

de liberté et d'indépendance personnelle. (Applaudissements à gauche.)

M. le vicomte de Bélizal. Vous avez raison d'applaudir ce beau langage.

MGR Freppel. Est-ce que l'on ne parle pas déjà, de l'autre côté du Rhin, de quelque nouvel Alexandre qui, à la tête d'une petite troupe d'hommes parfaitement armés et exercés, poussera devant lui des masses énervées? Je sais bien que le major de Goltz renvoie à l'avenir cette éventualité qui est dans la logique des choses. Mais qui sait si cet avenir est aussi éloigné qu'il le pense?

Quoi qu'il en soit, j'admets, si vous le voulez, que cette idée, permettez-moi de le dire, sauvage, barbare, de la nation armée, continue à prévaloir au delà du Rhin. Est-ce là une raison pour appliquer un pareil système à ce noble pays de France?

Oui, me dit-on, car c'est pour ne pas l'avoir appliqué plus tôt que nous avons été vaincus. Voilà, Messieurs, ce que je conteste absolument, et s'il est une chose qui m'ait affligé depuis quatorze ans, c'est de voir quelles conséquences fausses, injustes, on a tirées contre notre brave armée de nos revers de 1870.

Au banc de la commission. Non ! non ! jamais contre l'armée!

MGR Freppel. Les conséquences n'étaient pas contenues dans les prémisses, et je regrette que l'Assemblée nationale...

M. le baron DuFour. C'est l'opposition des républicains au plan du maréchal Niel qui est la cause de nos défaites ! Oui ! vous avez eu toute la responsabilité ! (Bruit.)

A gauche. Est-ce que c'était l'opposition qui gouvernait en 1870?

M. le Président. Veuillez ne pas interrompre.

MGK Freppel. Je regrette, dis-je, que l'Assemblée nationale n'ait pas eu assez d'énergie pour réagir contre ce faux mouvement de l'opinion publique, qu'elle n'ait pas maintenu notre armée, avec les améliorations nécessaires, sur les bases établies par ces grands organisateurs qui s'appelaient Gouvion Saint-Cyr, Soult et le maréchal Niel. (Très bien! très bien! à droite.)

Mais c'est malheureusement un fait sur lequel il n'y a pas à revenir. 11 est une chose pourtant que je n'ai jamais pu admettre, et il est bon, il est utile de le dire et de le répéter du haut de cette tribune, pour l'honneur de l'armée française : nous avons été vaincus en 1870, non pas que notre organisation militaire fût mauvaise, non pas faute

d'avoir appliqué à ce pays le système prussien de la nation armée : non ! vous auriez eu beau avoir appliqué à ce pays le système prussien de la nation armée, le résultat eût été exactement le même...

A gauche. Pourquoi cela?

MGR Freppel. ... si vous étiez entrés en campagne sans préparation suffisante, sans plan conçu et médité à l'avance, ne sachant même pas si vous vouliez prendre l'offensive ou vous tenir sur la défensive... (Applaudissements sur divers bancs à gauche et au centre.)

Un membre de la commission. Dites donc cela à vos amis de la droite.

MGIi Freppel. ... éparpillant vos forces de Thionville à Belfort sans même les relier entre elles. Nation armée ou armée restreinte, le résultat eût été exactement le

môme, si vos forteresses, comme celles de Metz et de Strasbourg, avaient été laissées dans un état d'insuffisance lamentable,. ; (Nouveaux applaudissements sur les mêmes bancs.)

M. le baron Dufour. Et la révolution du 4 septembre !

MGB Freppel. Je ne fais pas de politique en ce moment; je traite une question purement militaire; — ... s'il vous avait manqué un véritable homme de guerre pour diriger vos opérations ; si vos divisionnaires* excellents d'ailleurs, n'avaient pas eu à regretter l'absence d'unité et de direction dans le commandement suprême... (Applaudissements prolongés au centre et à gauche)*.* et si enfin, au moment le plus critique, tel ou tel général, au lieu de faire de la tactique et de la stratégie, tout simplement, comme c'était

son devoir, s'était mis en tête de faire de la politique. (Nouveaux applaudissements sur les mêmes bancs.)

Je le répète, avec de pareilles fautes, le résultat eût été exactement le même, dans le système de la nation armée comme dans le système de l'armée restreinte. Ce n'était donc pas à l'organisation de l'armée française qu'il eût fallu s'en prendre de nos revers de 1870 : les vraies causes étaient ailleurs. Et, même avec ces fautes, malgré ces fautes, que personne ne songe plus à contester aujourd'hui, à quoi donc a tenu le succès ou l'insuccès de notre brave armée en 1870? A très peu de chose.

J'ai lu attentivement, comme sans doute vous l'avez fait vous-mêmes, depuis le premier fascicule jusqu'au dernier, le grand, j'allais dire l'énorme travail de l'état-major

prussien sur la guerre franco-allemande, et mes convictions sur ce point se sont singulièrement affermies à la lecture de ces pages si peu suspectes de partialité à notre égard.

Je ne parle pas de ma propre autorité, cela va sans dire : M. le ministre me reprocherait à bon droit, comme tout à l'heure à M. Ribot, mon incompétence militaire; je cite un ouvrage allemand de premier ordre. Voici ce qu'on y lit :

« Si le 18 août 1870, la garde impériale eût été en réserve derrière l'aile gauche française, au lieu de se trouver derrière la droite, et qu'un Bonaparte commandât sur les hauteurs de Saint-Privat , un retour offensif du défenseur sur Sainte-Marie-aux- Chênes contre les bataillons prussiens, fortement épuisés et décimés, eût fort

A LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS 4t

bien pu amener un grand résultat, s'il avait été fait au moment où la garde prussienne cessait son attaque, et où le mouvement tournant des Saxons ne se faisait pas encore sentir... »

Un grand résultat! c'est-à-dire, si je comprends bien cet euphémisme, les Prussiens ramenés peut-être au delà du Rhin! (Mouvement.)

Est-ce moi qui parle de ce « grand résultat possible »? Non, c'est le major deGoltz, dans son livre De la Nation armée, et il n'est pas en désaccord avec la relation du grand état-major prussien, 6e livraison, page 833.

Voilà, Messieurs, à quoi a tenu le succès de la grande bataille qui a décidé de toute la campagne.

Je pourrais en dire autant des journées des 14 et 16 août!

Ne dites donc pas qu'il y va du sort de la France si nous ne bouleversons pas tout notre système militaire, si nous n'appliquons pas à notre pays le système prussien de la nation armée.

Pas le moins du monde : vous pouvez soutenir la lutte avec honneur et sécurité, selon vos propres expressions, en conservant, en développant, en améliorant ce qui

existe, à la condition de ne pas recommencer

les fautes commises en 1870.

Qu'est-ce que j'ai voulu prouver par là? J'ai voulu prouver par là qu'il n'y a aucune nécessité d'appliquer à ce pays le système prussien de la nation armée, et dès lors que cette nécessité n'existe pas, vous n'avez pas le droit d'écraser le pays sous un pareil fardeau. Moyennant une armée nationale restreinte, telle que vous l'aviez en 1870,

comme vous l'avez en ce moment, — et M, le ministre a eu raison de dire que la nouvelle vaut bien l'ancienne, — ~ vous pouvez soutenir la lutte avec honneur et sécurité, sans avoir besoin de recourir à un système aussi désastreux pour l'avenir intellectuel et scientifique de la France, qu'il serait ruineux pour l'agriculture, le commerce et l'industrie, (Très bien! très bien! sur divers bancs.)

Vous pouvez soutenir la lutte avec d'autant plus d'avantage, tout en vous bornant aux contingents actuels de l'armée, qu'il est entré dans l'organisation défensive des États un élément des plus considérables. Et si j'en parle, c'est que mon devoir de député m'obligeait à étudier sérieusement ces questions et à me faire une conviction à cet égard. Car, pour soulager le pays, nous

devons rechercher ce qui peut diminuer ses charges sans nuire à la défense nationale. Je veux parler du système des camps retranchés permanents, qui, s'il est bien appliqué, peut rendre une frontière presque infranchissable.

Vous avez tous lu les beaux ouvrages du général Brialmont sur ce point capital : ils sont un objet d'étude pour tous ceux qui s'occupent de ces graves questions, car l'avenir de la guerre est là en grande partie.

Or, le système des camps retranchés permanents permet de réduire considérablement l'effectif des armées. Que faut-il, en effet, au dire des hommes du métier, pour servir un camp retranché permanent? il suffit d'une armée d'opération de 30,000 hommes et d'une garnison défensive de 1 ,000 hommes par fort du plus grand module, soit 10,000

hommes pour 10 forts. Total : 40,000 hommes.

Avec quatre camps retranchés permanents sur la frontière de l'Est et 160,000 hommes pour les défendre, avec ces camps retranchés qui seraient comme autant de grands pivots stratégiques, de bases d'opérations absolument sûres, vous seriez inattaquables. Car — et je ne marche qu'appuyé sur les meilleurs écrivains militaires — rien que pour bloquer ces camps retranchés, il faudrait que l'adversaire pût disposer d'un million d'hommes, le blocus exigeant — vous le savez mieux que moi — quatre hommes par mètre courant de la ligne d'investissement. (Les Camps retranchés, par le- général Brialmont, page 208.)

Outre ces 160,000 hommes composant la force défensive, il vous resterait 340,000

hommes pour la force offensive. Qu'est-ce que vous désirez de plus? Et à quoi bon cette innombrable cohue de militaires qui n'en sont pas et que vous iriez arracher en pure perte aux professions libérales d'une part, et, de l'autre, à l'agriculture, au commerce et à l'industrie?

Soyez-en sûrs, avec ces camps retranchés permanents qu'on applique partout, — M. le ministre . de la guerre ne me démentira pas, — avec ce système d'une si haute importance, on peut réduire considérablement l'effectif des armées sans nuire en rien à la défense nationale.

L'avenir est à ce que je viens de dire et non pas à cette idée sauvage, barbare, de la nation armée qui ne tardera pas à tomber sous la réprobation unanime des nations civilisées. (Très bien! très bien! à droite.)

Ma conclusion est donc celle-ci : Du moment que de votre propre aveu vous avez une armée assez forte et assez redoutable pour soutenir la lutte avec honneur et sécurité, ne touchez pas à son organisation, sinon pour l'améliorer; ne la bouleversez pas de fond en comble, ne vous lancez pas dans l'inconnu, ne sacrifiez pas le certain pour l'incertain, ne restez pas en suspens, comme je le disais tout à l'heure, pendant plusieurs années peut-être, entre deux systèmes, dont l'un serait détruit, tandis que l'autre n'aurait pas encore produit de résultats sérieux : car, pendant tout ce tempslà, vous seriez à la merci des événements, ce qui serait à mes yeux un grave danger.

Conservez intact le principe de l'équivalence des charges, qui seul peut assurer l'avenir intellectuel et scientifique du pays.

sauvegarder les intérêts de l'art, du commerce, de l'industrie, de l'agriculture, et maintenir la France à la tête de la civilisation.

L'introduction du militarisme prussien dans notre pays en serait la ruine et l'abaissement.

Restez ce que vous êtes, car vous êtes suffisamment armés pour défendre l'honneur et l'indépendance de la patrie. (Vifs applaudissements à droite, auxquels se mêlent des applaudissements à gauche.)

(séance du 10 mai 1884)

Pour demander la dispense du service militaire en faveur des élèves ecclésiastiques.

M. le Président. M. Freppel propose en addition à l'article 18 la disposition suivante : « Sont, à titre conditionnel, dispensés du service militaire les élèves ecclésiatiques désignés à cet effet par les archevêques et évêques, sous la condition qu'ils seront assujettis au service militaire s'ils cessent les études en vue desquelles ils auront été dispensés, ou si, à vingt-six ans, ils ne sont pas entrés dans les ordres majeurs » .

La parole est à M. Freppel.

M. le Rapporteur. Cette disposition additionnelle devrait plutôt venir après l'article 19.

M. le Président. J'en ai fait l'observation à M. Freppel, qui m'a répondu qu'il préférait rattacher son amendement à l'article 18,

MGR Freppel. L'article 19 s'occupe des ajournements et l'article 18 des dispenses : voilà pourquoi j'ai cru pouvoir donner cette place à mon amendement. (Très bien! très bien!) D'ailleurs, si la Chambre le désire... (Non! non! — Parlez! Parlez!)

M. le Rapporteur. La commission ne fait aucune objection.

M. Paul Bert. On s'étonnait de ne pas voir venir ce débat.

MGR Freppel. Messieurs, ce n'est pas la

première fois que je viens soutenir à cette tribune la légitimité de la dispense conditionnelle du service militaire, accordée aux élèves ecclésiastiques par tous les gouvernements qui se sont succédé en France depuis quatre-vingts ans.

A trois reprises différentes, il y a trois ans, j'ai eu l'occasion de soutenir que cette dispense est fondée sur des principes de Tordre le plus élevé, sur les droits et les intérêts religieux de 35 millions de vos concitoyens (Oh! oh! à gauche), sur le respect des conventions, sur tout ce qu'il y a de plus profond dans la conscience humaine et de plus sacré dans la vie des peuples. (Très bien! très bien! à droite.)

Mon intention n'est pas de refaire ces discours, dont quelques-uns d'entre vous n'ont peut-être pas complètement perdu le

souvenir. Il m'est pourtant impossible de ne pas rappeler quelques-unes des raisons qui militent en faveur d'une dispense si ancienne et si bien justifiée.

Je le ferai en m'attachant surtout à répondre aux objections qui ont été présentées dans le cours de ce débat.

Et d'abord, Messieurs, qu'il y ait une incompatibilité réelle entre le ministère ecclésiastique et le service des armes, entre le ministère d'un homme dont c'est la fonction essentielle de prêcher à ses frères la paix, l'union, la douceur, la mansuétude, la charité... (Exclamations à gauche)... et le service d'un autre homme appelé par une triste nécessité à faire son étude spéciale, son étude de tous les jours des moyens les plus sûrs, les plus prompts, les plus énergiques, les plus efficaces d'oter la vie à ses

semblables, ~ car il faut appeler les choses par leur nom, — qu'il y ait, dis-je, entre ces deux services une véritable opposition, une contradiction dans les termes, une incompatibilité réelle, c'est là une de ces idées simples, claires, faciles à comprendre, qui saisissent tout le monde, qui se sont imposées de tout temps à la conscience de tous les peuples, môme des peuples païens.

Je ne comprendrais donc pas que le sentiment moral, dans ce qu'il a de plus profond et de plus délicat, en fût arrivé, dans le monde moderne, à un tel degré d'abaissement et d'obscurcissement qu'une idée aussi évidente par elle-même pût y soulever un doute ou une contradiction.

(Très bien! très bien! à droite.)

M. Henri de Lacretelle. Ce n'est pas un abaissement que de servir sa patrie.

MGR FreppeLc Ici, Messieurs, je m'empresse de me placer derrière une autorité que vous ne pourrez pas récuser.

Il y a trois ans, à cette tribune, je citais comme autant d'autorités imposantes pour des catholiques le droit canon, le concile de Trente, les constitutions des Souverains Pontifes, qui déclarent déchu de son grade tout clerc qui prend les armes. Je ne les citerai plus aujourd'hui, ne m'étant que trop aperçu que les canons de l'Église produisent peu d'effet sur la majorité de cette Chambre, (Sourires à gauche.)

Mais vous me permettrez au moins d'en appeler à une autorité que vous ne pourrez pas contester, à l'autorité d'une Assemblée que vous ne suspecterez sans doute pas de tendresse à l'égard du clergé : l'autorité de la Convention, qui a reconnu et proclamé

l'incompatibilité entre le ministère ecclésiastique et le service des armes. (Interruptions à l'extrême gauche.) Et dans quel moment, Messieurs? Au moment où sous l'empiïe d'une nécessité exceptionnelle, en face de la coalition européenne, dans un élan dont à certains égards, je n'ai jamais, pour ma part, méconnu la grandeur, .. (Très bien! très bien! à gauche.) la Convention déclarait la patrie en danger. Alors, comme aujourd'hui, quelques prédicateurs d'égalité à outrance avaient voulu comprendre le clergé dans la loi du recrutement. Eh bien, que fit la Convention? Elle repoussa une pareille énormité; et, sur le rapport de Barrère, elle rendit, le 13 mars 1793, le décret que voici :

« La Convention nationale déclare qu'elle n'a pas entendu comprendre dans la loi du

recrutement les évêques, curés et vicaires salariés par la nation, et, en conséquence, décide que ceux qui ayant ainsi concouru au recrutement, se trouveraient au nombre des citoyens qui doivent marcher, seront libres de rester ou de revenir. »

Voilà ce qu'a décrété la Convention le 13 mars 1793...

Voix à gauche. Ceux-là étaient reçus prêtres !

MGR Freppel. ... au moment où, je le répète, devant la coalition de toutes les cours de l'Europe, et par suite des lois des 25 et 26 février, elle venait de décider une levée immédiate de 300,000 hommes, tant cette Assemblée, pourtant si profondément hostile au clergé catholique, était convaincue,était pénétrée de l'incompatibilité du ministère ecclésiastique avec le service des

armes. (Très bien! très bien! à droite.) Vous me direz sans doute — et une interruption que je viens d'entendre me permet de le supposer : — Mais, pas plus que la Convention, nous ne prétendons faire endosser l'uniforme militaire aux évoques, aux curés, aux vicaires, ni les mêler aux luttes meurtrières des armées ; cela serait odieux, grotesque. Nous voulons simplement apprendre aux séminaristes le service militaire.

Mais, alors, ma réponse est toute prête. A quoi bon et dans quel but? Si c'est à cela que se bornent vos désirs, à quoi bon apprendre aux séminaristes un métier que, de votre propre aveu, ils ne devront jamais exercer? A quoi bon leur mettre en mains des armes dont ils ne devront jamais se servir?

Laissez-les donc se préparer dans leurs séminaires aux fonctions d'aumôniers de vos troupes : voilà leur véritable état, voilà leur vocation. Ils suivront vos soldats au milieu des dangers de la guerre, sous le feu de l'ennemi, pour leur donner les secours et les consolations de leur ministère : rien de mieux; mais à quoi bon, encore une fois, les détourner pendant trois ans, de leurs études^ dés exercices de leur profession, à moins que vous ne vouliez offrir au monde moderne ce triste, cet affligeant, ce scandaleux, j'oserai presque dire ce monstrueux exemple d'évêques, de vicaires, de prêtres abattant des chrétiens à coups de fusil ou à coups de canon...

Voix à gauche. Cela s'est vu !

MGR Freppel. ... au mépris de leur devoir et de leur vocation? Il y aurait là une souveraine

inconséquence. Ce ne serait pas seulement une pure vexation, une persécution odieuse, mais ce serait encore un non-sens et une absurdité. (Très bien! très bien! à droite.)

Je n'ignore pas, comme on le rappelait tout à l'heure dans une interruption, qu'en remontant aux siècles du moyen âge vous pourriez me citer des ecclésiastiques qui ont porté les armes, contrairement aux prescriptions du droit canonique. Vous pourriez me citer l'exemple bien connu de cet évêque de Beauvais qui, à la bataille de Bouvines, assommait les Allemands avec une masse de fer, afin, disait-il, de ne pas verser le sang* (Rires et mouvements divers.)

M. Laisant. C'est, en effet, une nuance!

MGR Freppel. Ces exemples, vous pourriez me les citer, et d'autres encore; mais, à de pareilles citations, ma réponse serait toute

prête : Voulez-vous nous ramener à ces temps-là? Youlez-vous ressusciter, voulezvous faire revivre le régime féodal sous lequel les évêques, les abbés des monastères étaient en même temps seigneurs temporels et tenus, en cette qualité, de se mêler aux guerres de leur époque. Si vous ne le voulez pas, et vous avez raison de ne pas le vouloir, car ce serait un recul dans la civilisation... (Très bien! très bien! à droite) alors votre objection est sans portée. (Approbation sur les mêmes bancs.)

M. LE COMTE DE DOUVILLE-MAILLEFEU. Et

Richelieu?

MGR Freppel. Richelieu a commandé des armées, et admirablement, mais il ne s'est jamais servi d'aucune arme.

M. Saint-Romme. Il faisait tuer, s'il ne tuait pas lui-même.

M. Laisànt. C'est une autre nuance!

MGR Freppel. Il existe donc, à prendre les deux services en eux-mêmes, une incompatibilité réelle entre le ministère ecclésiastique et le service des armes : personne ne le contestera sérieusement ; si on le contestait, je dirais tant pis, car cela prouverait combien nous avons encore de chemin à parcourir pour faire triompher dans les esprits Tidée du véritable progrès. (Très bien! très bien! à droite.)

Mais, Messieurs, — et c'est la seconde considération que je voulais avoir l'honneur de faire valoir devant vous, — il n'y a pas une moindre incompatibilité entre la préparation au sacerdoce et le régime de la caserne.

Là-dessus tout a été dit de part et d'autre, et il ne me reste guère rien à ajouter.

L'autre jour, un honnête homme, un homme à qui son âge et son expérience permettaient de parler de la sorte, l'honorable M. Laroche-Joubert, est venu vous dire avec une grande franchise, avec une parfaite sincérité à quels dangers pouvait se trouver exposée la jeunesse pendant ces trois années de caserne, non pas au point de vue des qualités militaires, qui ne sont pas en question, mais au. point de vue des vertus morales, des vertus évangéliques, et encore plus des vertus sacerdotales... (Exclamations à gauche.)

Comment! vous vous récriez!

M. Laisant. Certainement, nous nous récrions !

MGR Freppel. Eh bien, alors, oui, j'ai tort et vous avez raison : vos casernes sont autant de couvents du Sacré-Cœur... (Rires à droite.)

M. Laisant. Non! heureusement!

MgrFreppel. ... et M. le général Campenon est à la tête de congrégations de pénitents blancs ou gris. (Hilarité générale.)

M. Saïnt-Romme. Ils valent les yôtres; ils ont bien autant de dévouement.

M. Laisant. Nous ne pouvons laisser dire ces choses-là!

MGR Freppel. Parlons sérieusement, Messieurs. Comment! vous allez jeter pendant trois ans au milieu des libertés, je pourrais dire des licences de la caserne, de cette caserne dont vous avez banni la religion dans la personne de l'aumônier, de cette caserne où il n'y a plus aucune marque de religion, où il n'est plus possible de faire une prière, un signe de croix sans s'exposer à des désagréments... (Très bien! très bien! à droite), vous allez jeter dans un pareil

Ci DISCOURS

milieu pendant trois ans ces jeunes hommes dont la vie tout entière devra se passer dans le recueillement, dans la prière, dans la méditation, de telle sorte que leur vertu puisse rester pour toujours même à l'abri du soupçon; car c'est à cette condition seulement que les populations leur accorderont leur confiance dans l'exercice du plus délicat et du plus redoutable des ministères.

Mais, Messieurs, si vous vouliez, de propos délibéré, empêcher le recrutement du clergé, faire le vide dans les séminaires pour le faire plus sûrement dans les églises, comment donc vous y prendriez-vous? (Très bien! très bien! à droite.)

M. Paul de Cassagnac. C'est uniquement le but de la loi!

MGR Freppel. M. le ministre de la guerre vous disait l'autre jour : « La caserne est

le lieu où doit s'opérer le relèvement du pays, w

A Dieu ne plaise que je veuille le contredire sur ce point. Je le prierai cependant de ne pas oublier que pour le relèvement du pays il faut autre chose encore, et que, si la caserne est le lieu où s'acquièrent et se forment les qualités militaires, il est un autre lieu où s'affermit et se ranime l'esprit de sacrifice et d'abnégation qui est l'essence même du patriotisme... (Très bien! très bien! à droite), un lieu où, au nom des principes les plus élevés, où par les mobiles les plus puissants de l'âme humaine, on apprend aux jeunes hommes à se dévouer pour leur pays, à placer le devoir plus haut que le plaisir, à înépriser les souffrances, quand il s'agit d'obéir à la loi et à ne pas craindre la mort quand c'est Dieu qui com-

mande par la voix de la patrie. (Applaudissements à droite.)

Messieurs, pour le relèvement national, c'est bien quelque chose que cela. Si vous faites le vide dans les séminaires, vous le ferez dans les églises; et si vous faites le vide dans les églises, tôt ou tard vous le ferez dans les casernes et dans les camps, ou du moins vous n'y aurez plus ces hommes à forte trempe, à trempe vigoureuse, énergique, que vous voudriez y voir. (Très bien ! Très bien! à droite.)

Je sais bien qu'il y a des stoïciens, comme M. Ballue, comme M. Laisant, qui se battront très bravement sous l'empire de l'idée abstraite du devoir, poussés par les mobiles de l'honneur et de la gloire; mais les masses, elles, ne sont pas stoïciennes... (Très bien! très bien! à droite); la gloire les

touche peu, les abstractions les laissent indifférentes; elles se battent quand elles croient, et, quand elles cessent de croire, elles cessent de se battre... (Exclamations à gauche), ou bien, si elles continuent à se battre, elles cessent de vaincre. (Applaudissements à droite. — Rumeurs à gauche.)

Tenez, Messieurs, laissez-moi vous faire part d'un souvenir.

Il y a seize ans, je me trouvais à Cologne; je passais vers le soir devant une caserne. C'était l'heure où Y Angélus sonnait dans cette ville si profondément catholique. Je vis le poste sortir, et j'entendis l'officier dire ce simple mot : « Zum Gebet! — la prière ! » A l'instant même je vis ces mâles fronts s'incliner, je vis ces jeunes hommes se recueillir dans le sentiment, dans le respect de la divinité, et à l'aspect de cette chose si

simple et si grande, ah! laissez-moi vous le dire, ce soir-là je me suis surpris, pour la première fois, à trembler pour mon pays. (Applaudissements à droite.)

Mais, Messieurs, si vous n'aviez que des soldats comme ceux qui se sont battus à Patay, vous seriez invincibles! (Très bien! très bien ! à droite. — Interruptions à gauche.)

Ne cherchez donc pas à faire le vide dans les séminaires et dans les églises, vous ne tarderiez pas à le faire dans les casernes et dans les camps.

Mais, vous disait l'honorable M. Lockroy, — je lui demande pardon de le prendre ainsi à parti; cela prouve tout simplement l'importance que j'attache à son discours et, d'ailleurs, il est le seul orateur qui, jusqu'à présent, ait traité cette question, — mais, vous disait M. Lockroy, nous ne voulons pas

faire le vide dans les séminaires, bien au contraire; en passant par la caserne, la vocation des séminaristes ne sera que mieux éprouvée. Et notre honorable collègue allait jusqu'à prétendre qu'il leur convient de connaître les passions du monde. (Rires à l'extrême gauche.)

Permettez! connaître les passions du monde sans en avoir été la victime, oui; connaître les passions du monde pour en avoir fait la triste expérience, non, cela n'est pas bon, cela n'est ni utile, ni convenable pour les futurs prêtres. Ce tribut payé aux passions du monde, ce serait une tache, ce serait une flétrissure qui les suivrait dans tout le cours de leur carrière. (Très bien! très bien! à droite.)

M. Saïnt-Romme. Et saint Augustin?

MGR Fheppel. Quelle est donc cette nou-

velle, celte singulière théorie psychologique et morale qui consiste à dire qu'il faut jouer avec le feu pour n'en recevoir aucune atteinte; qu'il faut rechercher les occasions du vice pour s'affermir dans la vertu et que, pour guérir les maladies des autres, il faut les avoir éprouvées soi-même? C'est absolument comme si l'on disait que, pour prêcher efficacement le respect de la justice, il faut avoir commencé par pratiquer quelques entailles au droit de propriété. (Rires approbatifs à droite.)

Car c'est à cela que tendrait votre raisonnement. Eh bien, non : une triste expérience personnelle n'ajoute rien à l'autorité du prédicateur de la morale; elle ne peut que lui faire subir aux yeux des peuples un amoindrissement et une diminution. (Très bien! très bien! à droite.)

Mais, me direz-vous, il ne faut pas que vos séminaristes puissent être soupçonnés d'obéir à Ja peur et à Pégoïsme en s'engageant dans les rangs du clergé.

Je suis absolument de votre avis. Mais qui donc peut raisonnablement leur prêter un pareil mobile? La peur ! quand il s'agit d'une classe d'hommes voués par état à braver, nuit et jour s'il le faut, les épidémies, les maladies contagieuses, à ne pas reculer un instant devant un danger de mort en présence du devoir. L'égoïsme! lorsqu'il s'agit d'embrasser une vie d'abnégation, de sacrifices, de privations, de renoncement à ce que vous appelez les joies de la terre et les plaisirs du monde ; lorsqu'il s'agit d'embrasser une vie qui présente en perspective, au point de vue des intérêts matériels, une situation inférieure à celle du dernier commis de magasin ^

A droite. C'est évident!

MGR Freppel. Je n'insisterai pas sur de pareilles objections : elles tombent d'ellesmêmes. (Très bien! très bien! à droite.) Ce qui domine tout ce débat, Messieurs, c'est l'incompatibilité réelle qui existe entre la préparation au sacerdoce et le régime de la caserne. Trois ans de ce régime-là, trois ans passés dans un milieu si contraire aux sentiments et aux devoirs de la vocation ecclésiastique, c'est la mort sans phrases du clergé français.

M. Paul de Cassagnac. C'est ce qu'ils veulent.

M. Clemenceau. Vos prêtres n'ont donc pas la grâce?

MGR Freppel. Vous protestez : eh bien, laissez-moi vous lire quelques lignes d'un journal très considérable, et cette fois bien

avisé. Je les lis d'autant plus volontiers que l'article contient quelques conseils à l'adresse de certaine commission financière qui, si je suis bien informé, est en train de faire des rognures au budget des cultes.

Un membre. Pas assez!

M. le comte de Douville-Maillefeu. Elle a failli le supprimer! Il n'y a eu que deux voix d'écart!

MGR Freppel. « Si la Chambre ne croit pas — et nous sommes de son avis — que l'heure de la séparation des Églises et de l'État soit encore venue, il faut vivre avec le Concordat et respecter l'esprit de ce traité. Il ne faut point le considérer comme définitif, il faut se garder d'en faire un instrument de protection pour l'Église ou de réconciliation avec elle; mais il ne faut pas davantage le considérer comme un instrument de perse-

cution. Cette politique ne serait ni digne d'un grand parti, et encore moins d'une grande nation.

« La guerre à l'Église, il faut la faire à grands coups, par l'abolition des privilèges ecclésiastiques et par la diffusion de l'enseignement, en tarissant les sources de son recrutement, en lui retirant l'éducation de nos fils et de nos filles. Mais aller lui chicaner quelques centimes lorsqu'on reconnaît expédient de lui accorder des millions encore pendant quelques années, ce n'est plus de la politique, c'est une guerre pour rire et qui rend les vainqueurs plus ridicules que les vaincus. Le service militaire de trois ans obligatoire pour tous les citoyens, voilà ce qui portera au cléricalisme uti coup plus rude et autrement décisif que toutes les réductions de crédits qu'on pourrait

faire aujourd'hui au budget des cultes. » Le Siècle a raison. Le moyen qu'il indique est le plus efficace pour détruire l'Église de France.

Afin d'atténuer la force de ces aveux, on viendra sans doute alléguer l'exemple des nations étrangères* Mais rien ne sera moins fondé; car il n'y a pas de nation étrangère où les élèves ecclésiastiques soient assujettis à un service militaire de trois ans. En Espagne, en Portugal, en Autriche-Hongrie, où pourtant le service militaire est obligatoire et personnel, les élèves ecclésiastiques sont complètement dispensés du service des armes. En Suisse, les ministres des cultes sbnt dispensés du service militaire en temps dé paix et, en cas de mobilisation, ils peuvent être incorporés au contingent comme aumôniers*

Voilà précisément ce que nous vous demandons. Si c'est là ce que vous désirez, il n'y a plus de contradiction.

Restent donc la Prusse et l'Italie. Mais veuillez bien remarquer qu'en Prusse et dans certaines parties de l'Italie, la dispense existe en fait sinon en droit. Chaque fois qu'il s'agit d'un séminariste, d'un élève ecclésiastique, l'autorité prussienne le déclare untauglich, impropre au service, ou bien elle lui accorde des sursis d'appel indéfiniment renouvelés ou prolongés; en d'autres termes, l'autorité prussienne tourne la loi, élude la loi pour ne pas avoir à l'appliquer.

Eh! bien, Messieurs, permettez-moi de vous le dire, cette manière de faire ne me semble pas conforme à la droiture et à la loyauté françaises. Il ne faut pas faire la loi ou bien il faut l'appliquer.

M. le comte de Douville-Maillefeu. C'est ce que nous ferons !

MGR FRErPEL. Vous n'êtes pas encore le législateur à vous tout seul.

M. le comte de Douville-Maillefeu. J'ai dit : nous; je suis trop poli pour dire : moi.

M. le Président. Veuillez ne pas interrompre*

MGR Freppel. 11 ne faut pas faire cette loi, disais-je, car l'État français n'a pas le droit de la faire sans violer les conventions les plus sacrées. (Applaudissements à droite.) C'est, Messieurs, le troisième ordre de considérations dans lesquelles je vais avoir Thonneur d'entrer pour quelques instants.

Ici, je trouve une nouvelle objection de M. Lockroy : elle consiste à dire que l'État français n'a pas plus à s'inquiéter du recrutement du clergé que du recrutement

de n'importe quelle société de géographie ou de statistique.

Voix à gauche. C'est vrai!

MGR Freppel. Eh bien, Messieurs, je reconnais qu'il n'est pas possible de mieux poser la question que ne Ta fait M. Lockroy. Si l'Église catholique n'a pas, en France, d'autre situation juridique, d'autre état légal que n'importe quelle société de statistique ou de géographie, il est clair, dans ce cas, que vous n'êtes pas tenus de dispenser les élèves ecclésiastiques du service militaire. Mais si l'Église catholique a en France d'autres droits que ceux dont vous parlez, il n'est pas moins évident que de votre côté vous avez d'autres devoirs à remplir envers elle.

Eh bien, est-ce qu'on prétendra sérieusement que l'Église catholique n'a pas parmi

nous une autre situation juridique, un autre état légal que n'importe quelle société de statistique ou de géographie? L'Église catholique, avec laquelle l'État français a conclu une convention solennelle, bilatérale, celle du 26 messidor an IX, l'Église catholique, dont chaque diocèse en France, chaque paroisse est un établissement officiel, public, légal, ce qui fait évidemment du service des cultes un service public, ou bien les mots n'ont plus de sens. Comment pouvez-vous assimiler une pareille situation au point de vue du droit public, à celle de n'importe quelle société de statistique ou de géographie? Si vous en êtes réduits à de tels arguments pour demander l'incorporation des séminaristes à l'armée, permettezmoi de vous dire que votre cause est perdue d'avance devant le droit, la justice et le bon

sens. (Très bien! très bien! à droite.) Mais, me répondez-vous, le Concordat ne s'explique pas sur le recrutement du clergé.

Je vous en demande bien pardon, le Concordat s'explique sur le recrutement du clergé par voie de conséquence nécessaire, rigoureuse. Car, du moment que, par l'article 1er de la convention du 26 messidor an IX, vous avez garanti à l'Église catholique le libre exercice de son culte, vous êtes tenus de ne pas prendre des mesures qui rendent l'exercice de ce culte absolument illusoire et impossible. (Rumeurs à gauche. — Marques d'approbation à droite.) Vous êtes tenus de ne pas reprendre d'une main ce que vous avez accordé de l'autre! Et, quand les quatre-vingt-dix évêques de France, assurément compétents en pareille

matière, viennent vous dire, comme il y a trois ans, que l'assujettissement au service militaire des jeunes séminaristes tarirait dans sa source le recrutement du clergé paroissial, et aussi — permettez-moi de l'ajouter — le recrutement de ces missionnaires qui sont votre avant-garde dans le monde entier (Interruptions à gauche, — Très bien! très bien! à droite.) et qui, hier encore, vous rendaient dans l'extrême- Orient de si grands et de si réels services. (Nouvelle approbation à droite.) Eh bien, vous ne pouvez pas aller à rencontre de ces déclarations sans violer le Concordat dans sa lettre et dans son esprit. (Vives marques d'approbation à droite.)

Le Concordat ne s'explique pas sur le recrutement du clergé?... Mais, messieurs, rien n'est moins exact. Il ne faut pas ou-

blier comment les pouvoirs publics en ont jugé dès l'origine.

Quand parut la loi sur la conscription, qui semblait ne pas faire d'exception, Pie VII crut v voir une atteinte au Concordat, et il s'en expliqua par l'organe du cardinal Caprara. Portalis s'empressa de calmer les appréhensions du Saint-Père par ces paroles, que je vous demande la permission de placer sous vos yeux :

« Une des principales demandes et observations de Votre Sainteté porte sur les obstacles que la conscription militaire offre aux candidats qui voudraient se vouer à l'état ecclésiastique. Sa Majesté, prenant cet objet en grande considération, donnera tous ses soins pour concilier les intérêts majeurs de la politique avec les besoins pressants de TÉglise.

« Elle aura égard à la situation de chaque diocèse, au nombre des prêtres qui y sont employés, à celui des candidats qui s'offriront pour entrer dans l'état ecclésiastique. . . »

Voix à gauche. Ce n'est pas la question!

MGR Freppel. « ... aux bons témoignages que les évêques rendront de la vocation éprouvée et de la capacité reconnue de ces candidats,, . » — c'est précisément ce que je demande par mon amendement; — « ... elle autorisera les ordinations que le bien du service rendra nécessaires. »

En conséquence et pour rester fidèle à la lettre comme à l'esprit du Concordat, l'empereur rendit le décret du 16 ventôse an XIII, qui vint confirmer ainsi la décision consulaire du 13 messidor an X, dispensant les élèves ecclésiastiques du service militaire, tant l'auteur du Concordat se reconnaissait

comme obligé par la convention conclue avec Pie VII à épargner aux séminaristes les conséquences de la conscription. Et vous savez que, là-dessus, sauf un acte de mauvaise humeur bien connu, Napoléon 1er n'a jamais varié.

M. Edouard Lockroy. Il a incorporé tous les séminaristes qui n'enseignaient pas la déclaration de 1682!

MGU Freppel. Quelles sont donc les raisons impérieuses qui vous porteraient à déroger au Concordat sur un point aussi grave?

Est-ce le principe d'égalité? Mais n'en parlons plus, de votre principe d'égalité...

Voix à gauche. Comment!

MQR Freppel. ... depuis les dispenses, exemptions, sursis d'appel qui sont venus modifier profondément l'idée primitive de

la loi, sans parler des propositions dont le Gouvernement va se faire tout à l'heure l'organe et l'éditeur responsable. (Très bien! très bien! à droite.)

Ne parlez plus du principe d'égalité, car nous allons arriver à cette singulière conséquence : qu'après avoir dispensé les fils de la noblesse et de la bourgeoisie, vous ne vous souviendrez plus du principe d'égalité que lorsqu'il s'agira des instituteurs et des séminaristes, c'est-à-dire des enfants du peuple. (Murmures à gauche.)

Voix à droite. C'est évident!

MGB Freppel. Voilà ce qui arrivera...

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