M. LE COMTE DE DOUVILLE - MAILLEFEU
Qu'est-ce que la noblesse a à faire là dedans?
MGR Freppel. Il s'agit des professions libérales, de celles qu'embrassent le plus
souvent la noblesse et la bourgeoisie.
M. le comte de Douville-Maillefeu. Comment! les professions libérales! Mais elles le sont toutes! Il n'y a pas de sot métier; il n'y a que de sottes gens!
M. le Président. N'interrompez donc pas, Monsieur de Douville-Maillefeu !
MGR Freppel. Vous comprenez très bien ce que je veux dire; je n'ai pas besoin de m'expliquer davantage.
Seraient-ce les nécessités du service militaire qui vous obligeraient d'incorporer les séminaristes à l'armée?
Mais, Messieurs, du moment qu'il a été constaté à cette tribune — car personne n'a répondu sur ce point — que vous êtes bien obligés de laisser chaque année, en dehors du contingent réel, 70 ou 90,000 hommes qu'il vous est impossible d'incorporer, faute
de ressources budgétaires, vous ne pouvez pas prétendre raisonnablement que vous avez besoin de nos 1,500 ou 2,000 séminaristes pour. compléter vos contingents; personne ne vous croira...
M. Vernhes. On vous le prouvera!
MGR Freppel. ... parla raison bien simple que vous ne le croyez pas vous-mêmes!
(Rires et marques d'approbation à droite. — Interruptions à gauche.)
Si donc, après avoir accordé toutes ces dispenses, toutes ces exemptions, tous ces sursis d'appel, vous persistez à imposer aux séminaristes le service militaire de trois ans, il n'y aura qu'une voix dans le pays pour dire que, sous prétexte de faire une loi sur l'armée, vous avez voulu tout simplement faire une loi contre le clergé.
Voix à droite. C'est la vérité !
M. Martin (d'Auray). Et le pays ne s'y trompera pas!
MGR Frëppel. Vous vous en défendrez, mais les faits seront là plus éloquents que vos protestations pour établir que ce que vous visez par votre loi, ce n'est pas l'étranger, ce n'est pas l'ennemi, c'est le clergé catholique. (Applaudissements^ à droite.) Pour ma part, je n'en ai jamais douté. Mais il est bon, il est utile que vos desseins se manifestent avec une clarté qui dissipe toutes les illusions, afin que tous les catholiques de France sachent parfaitement ce qu'ils ont à attendre de cette loi. (Très bien! très bien! à droite.)
Un mot encore, Messieurs, et j'ai fini.
Dans le projet de loi que nous discutons, comme en général dans la question militaire, telle qu'elle se pose en face du monde
moderne, il y a, permettez-moi de vous le dire, une véritable antinomie.
D'une part, dans toute l'Europe, j'entends dire : Tout le monde sur pied! tout le monde armé! tout le monde à la caserne! Il nous faut des armées innombrables ! Et quand, d'autre part, j'interroge la conscience des peuples, quand je consulte leurs vœux, leurs tendances, leurs aspirations, quand je suis le mouvement et le progrès des idées, je vois que l'opinion — je ne parle pas seulement des penseurs et des philosophes, mais des masses — se détourne, s'écarte de plus en plus de ces tueries d'hommes qui ne dénouent rien, qui ne décident rien, qui laissent tous les problèmes debout sans en résoudre un seul. (Applaudissements à droite.)
Voix à gauche. Vous avez approuvé l'expédition du Tonkin!
MGR Freppel. Voulez-vous me dire ce que la guerre de 1870, avec ses épouvantables boucheries, a tranché, a terminé? Rien du tout! La question reste absolument ce qu'elle était auparavant... (Très bien! très bien! à droite. — Interruptions à gauche.)
M. Paul Bert. Ce n'est pas nous qui avons inventé le Dieu des armées!
MGR Freppel. ... et vous n'allez y apporter aucun élément de solution; car si vous mettez sur pied, comme le demande M. Laisant, 1,300,000 hommes, et que vous vous entouriez de forteresses comme d'une ceinture de fer et de feu, votre voisin en fera autant.
Voix à gauche. Mais sans doute!
M. Laisant. C'est précisément parce qu'il le fait que nous sommes obligés de le faire !
MGR Freppel, Je vous répondrai tout à
l'heure. Laissez-moi suivre ma pensée.
A chaque pas en avant que vous ferez de votre côté, il en fera un du sien. Or, quand on ajoute un chiffre égal aux deux ternies d'une proportion, la proportion ne varie pas. Voilà pourquoi il y a pour moi entre le projet de casernement universel d'un côté, et le mouvement de l'opinion publique de l'autre, une véritable antinomie.
Il y a là un problème d'histoire contemporaine auquel je ne comprends rien; car enfin contestez-vous cette répulsion toujours croissante contre l'idée de la guerre? Quand aujourd'hui un savant, au fond de son laboratoire, fait une découverte utile à l'humanité, cette découverte fait tressaillir le monde autant qu'aurait pu faire autrefois la bataille de Zurich ou de Rivoli! (Très bien! très bien ! à droite et sur plusieurs bancs à
gauche.) Je le dis à l'honneur de mon temps. Aussi, je ne vous le dissimule pas, si vous n'aviez fait des déclarations qui pouvaient inquiéter mon patriotisme, je me serais empressé, dès l'ouverture de cette discussion, de déposer sur le bureau de la Chambre une proposition de désarmement partiel. ( Mouvements divers.)
Voix à gauche. Faites-le! Nous vous suivrons.
MGR Freppel. Je ne dis pas que je ne le ferai pas à la seconde lecture; car, en vérité, je regretterais qu'une telle idée ne partît pas de ce noble pays d'où sont sorties tant de grandes, de généreuses initiatives. Je suis convaincu que, s'il se trouvait un gouvernement pour prendre une telle initiative devant l'Europe et devant les nations civilisées, il serait salué par les acclamations
du monde entier, et qu'il n'y aurait pas en Europe un seul peuple qui, à son tour, ne forcerait son gouvernement à entrer dans la même voie et à suivre le même exemple; ce serait de la grande, de la haute politique. (Applaudissements.)
Mais enfin, si, à mon grand regret, à ma profonde douleur, ce casernement général, cet embrigadement universel est destiné à devenir la loi du monde moderne, eh bien! qu'il y ait au moins un homme que son caractère et sa fonction défendent et protègent contre une loi aussi exorbitante, un homme en qui puisse s'incarner, se personnifier l'idée que j'exprime, un homme qui reste au milieu de vous le signe, le symbole de cette fraternité universelle; et qui sait si cette exception, justifiée à tant de titres, ne sera pas le germe fécond d'un avenir que
nous devons appeler de tous nos vœux pour l'honneur du peuple français et comme le résultat le plus élevé de la civilisation. (Très bien! très bien! et vifs applaudissements à droite* — L'orateur, en retournant à son banc, reçoit les félicitations de ses amis.)
(séance du 27 juin 1885)
Sur la politique du ministère dans la question d'Egypte.
Messieurs, si je me permets d'intervenir dans ce débat, auquel je n'avais aucunement l'intention de prendre part, c'est que M. le Président du Conseil a bien voulu m'appeler à cette tribune. Je viens répondre à son invitation, d'ailleurs très courtoise, et vous dire en très peu de mots ce que je pensé de la question.
J'ai toujours estimé pour ma part, que dans les questions de politique extérieure,
de politique étrangère, le plus ou le moins de sympathie qu'on peut éprouver pour un cabinet — et assurément je n'en ressens pas une bien grande pour le cabinet qui siège sur ces bancs... (On rit.)
Une voix à gauche. Heureusement.
MGR Freppel. ... Le plus ou moins de sympathie que l'on peut éprouver pour un cabinet ne doit entrer en ligne de compte que dans une très faible mesure, et qu'il faut avant tout se préoccuper de l'honneur et des intérêts du pays. (Très bien ! à droite et sur divers bancs de la gauche.)
Ce sentiment, je crois l'avoir manifesté suffisamment dans une circonstance dont quelques-uns d'entre vous' n'ont peut-être pas complètement perdu le souvenir. Mais précisément parce que tel est mon sentiment, parce que telle est ma ligne de
conduite dans toutes les questions qui ont rapport à la politique extérieure, à la politique vis-à-vis de l'étranger, c'est précisément pour cette raison que je ne saurais approuver en aucune façon la conduite et l'attitude du gouvernement dans les affaires d'Egypte.
Oui, sans doute, comme le disait l'autre jour et comme vient de le répéter tout à l'heure, M. le Président du Conseil, tous les arrangements de ce monde sont fails de concessions réciproques.
Mais la question est précisément de savoir si dans l'arrangement dont vous nous avez fait connaître les bases, les concessions ont été réciproques. (Très bien! très bien! à droite.) Je prétends, au contraire, que les concessions n'ont été faites que d'un seul côté, du vôtre : je prétends, que dans cette
question d'Egypte, vous avez tout cédé, tout abandonné, et qu'en retour vous n'avez rien obtenu, absolument rien. (Très bien! très bien! à droite.)
M* Le Président du Conseil. C'est ce qu'on dit aussi de M. Gladstone, en Angleterre.
MGR Freppel. Vous avez tout cédé. Et, en effet, vous avez cédé tout d'abord ce qu'il n'eût fallu céder à aucun prix : vous avez aliéné d'avance votre liberté d'action. Cette liberté d'action, vous l'aviez pleine et entière, à partir du jour où l'Angleterre s'était engagée à ses risques et périls dans une aventure qui, jusqu'ici, ne lui a valu ni honneur ni profit.
Eh bien, cette liberté d'action, vous deviez la conserver sans aucun amoindrissement dans l'intérêt de la France. (Très bien! très bien! à droite.)
Que faites-vous, au contraire? Sans rime ni raison, permettez-moi de le dire, sans y être contraints par rien ni par personne, vous prenez l'engagement formel de ne procéder, en aucun cas — en aucun cas, entendez-votis bien — de ne procéder, dis-je, en aucun cas, à une intervention armée dans le delta du Nil, sans une entente préalable avec l'Angleterre. C'est-à-dire que, d'avance, vous vous liez les mains d'une manière absolue, vous enchaînez votre action dans n'importe quelle hypothèse, en vue de n'importe quelle éventualité, s'agirait-il même de défendre la liberté du canal de Suez, cette œuvre si éminemment française, car vous ne limitez rien, vous n'admettez aucune exception.
Est-ce là une politique sage et prévoyante, est-ce là une politique digne de
ce grand pays qui s'appelle la France? (Applaudissements à droite.)
Et que faites-vous encore? Il plaît à l'Angleterre, pour sortir d'embarras, pour se tirer du mauvais pas où elle s'est engagée par une politique égoïste et intéressée à l'extrême, il plaît à l'Angleterre d'imaginer une commission de la dette égyptienne composée d'un Anglais, d'un Français, d'un Autrichien, d'un Italien; mais à une condition : c'est que le président de cette commission sera à perpétuité un Anglais, et que cet Anglais aura la voix prépondérante. Et vous acceptez une pareille combinaison! Vous acceptez une combinaison qui vous subalternise, qui vous subordonne à l'Angleterre, qui vous met à sa remorque, qui vous place sous sa suprématie, et cela dans un pays où, vous l'avez
dit vous-même l'autre jour, la France a porté ce qu'elle a de meilleur : son génie, sa langue, ses capitaux, une colonie laborieuse, riche, puissante. Vous acceptez cette situation humiliante, inférieure, abaissée, dans un pays où, au commencement de ce siècle, le général Bonaparte, avec la profondeur de son coup d'oeil militaire, apercevait ce qu'y avaient vu avant lui les plus grands hommes d'État, les hommes de génie les plus célèbres, depuis Alexandre jusqu'à Albuquerque, une des clefs de l'empire du monde, et j'ajoute, la propre clef de la plupart de vos colonies, en particulier de vos colonies de l'Indo- Chine et de l'Extrême-Orient. (Applaudissements à droite.)
Eh bien, je le répète, cette politique d'effacement, d'abandon, de défaillance, peut-
i02 DISCOURS
elle être celle d'un pays comme le nôtre? (Applaudissements à droite.)
J'ai donc eu raison de dire que dans la question égyptienne, par vos engagements imprudents et prématurés, vous aviez tout cédé, que vous aviez tout abandonné.
Et maintenant, qu'avez-vous obtenu en retour! Vous n'avez rien obtenu, sinon des promesses absolument illusoires et chimériques. L'Angleterre s'engage à retirer ses troupes au commencement de l'année 1888, mais à une condition : c'est que les puissances européennes seront alors d'avis que l'évacuation peut se faire sans compromettre la paix et l'ordre en Egypte. Mais qui ne voit que de cette manière l'Angleterre reste maîtresse absolue de la situation? Qui ne voit que quelqu'un, pour elle, si ce n'est pas elle-même, sera toujours libre de faire
naître un état de choses qui ne permettra pas aux puissances d'affirmer que Tordre et la paix régnent en Egypte? (Très bien! très bien! à droite.)
Pour cela, que faut-il? pour cela, de quoi suffit-il? Il suffit d'une émeute, d'une visite de quelques colonels égyptiens au khédive, comme nous l'avons vu il y a deux ans (Très bien! très bien ! à droite); il suffit de la marche en avant d'un mahdi quelconque ; il suffit d'un de ces événements qu'on peut toujours provoquer du moment qu'on y met quelque bonne volonté. Il s'ensuit que l'Angleterre prend vis-à-vis de vous un engagement hypothétique, un engagement conditionnel, un engagement subordonné aux événements, un engagement dont l'observation, dont le respect dépend absolument d'elle-même... (Très bien! très bien! à
droite), tandis que vous, au contraire, vous prenez envers elle un engagement absolu, un engagement irrévocable, l'engagement de n'intervenir militairement en aucun cas — pesez bien ce mot, en aucun cas — dans le delta du Nil, sans une entente préalable avec l'Angleterre; c'est-à-dfre, monsieur le Président du Conseil, que vous nous faites jouer un rôle de dupes, indigne de ce pays. (Très bien ! très bien ! à droite.)
Eh bien, en cet état de choses — car je ne veux pas entrer plus avant dans la discussion — en cet état de choses, j'estime que si le gouvernement se présentait à la conférence de Londres avec de pareils engagements, il trahirait l'honneur et les intérêts de la France. (Vifs applaudissements à droite. — L'orateur, en regagnant sa place, est félicité par ses amis.
(séance du 3 JUILLET 1884) Pour le maintien des prières publiques.
Je viens demander la suppression du dernier paragraphe du projet de résolution et, par suite, le maintien du paragraphe 3 de l'article 1er de la loi constitutionnelle du 16 juillet 1875 sur les rapports des pouvoirs publics, paragraphe ainsi conçu :
« Le dimanche qui suivra la rentrée, des prières publiques seront adressées à Dieu dans les églises et dans les temples, pour
appeler son secours sur les travaux des Assemblées. »
On vous demande de déclarer qu'il y a lieu de réviser cet article, c'est-à-dire de le supprimer, car, sur ce point révision et suppression signifient exactement la même chose.
Depuis quelques jours, on dit beaucoup de mal, dans cette enceinte, de la constitution de 1875.
M. Tojst-Révillon. On a eu bien raison.
MgrFreppel. Et, pour ma part, je ne me sens pas plus porté que bien d'autres à vouloir en exagérer les mérites. Il y avait cependant dans ce pacte conclu sous l'empire de circonstances que l'on a rappelées devant vous bien des fois, trois points où l'on ne pouvait s'empêcher de reconnaître une certaine sagesse politique. Eh bien, chose
étrange, c'est précisément sur ces trois points qu'on vous a demandé plus particulièrement de faire porter la révision.
Le premier de ces points, c'était la faculté de changer la constitution totalement, et c'est peut-être ce qui s'y trouvait de meilleur. (Très bien! très bien! et rires à droite.) Cette faculté va se trouver considérablement réduite par les modifications que subira l'article 8.
La seconde bonne disposition que je trouvais dans la constitution de 1875, était relative au Sénat, qu'elle tendait à fortifier; et, pour vous dire à cet égard toute ma pensée, je trouve que vous êtes bien ingrats envers le Sénat.
M. le coMte de Lanjuinaïs. C'est bien vrai.
M^Freppel. Car sans le Sénat, sans ce
pouvoir modérateur qui a pour but de contenir les vivacités, les ardeurs, les entraînements, je n'ose pas dire les emportements toujours possibles de cette Assemblée, il y a longtemps que la République serait en danger de mort, ce dont, pour ma part, je ne me plaindrais pas beaucoup. Et si je ne craignais d'employer une expression un peu triviale, je dirais volontiers que le Sénat, tel qu'il est organisé, est le garde-fou de la République. (Très bien! très bien! à droite. — Bruits et rires à gauche et au centre.)
M. Papinaud. Il n'a pas été le garde-fou des monarchies.
MGR Freppel. Si vous trouvez cette expression un peu trop pittoresque, je dirai que le Sénat est le serre-frein de la République, et il n'est peut-être pas téméraire de penser que là-dessus vous n'êtes pas trop éloignés
de partager mon avis, puisque je vois tant de députés, à commencer par M. Naquet, devenir infidèles à cette Chambre, divorcer avec elle si facilement et aller contracter avec le Sénat une union qu'ils espèrent indissoluble. (Hilarité générale. — Très bien ! très bien! à droite.)
Enfin, Messieurs, le troisième point de la constitution où je ne pouvais m'empêcher de reconnaître la sagesse politique de ses auteurs est précisément celui que je vous demande la permission de discuter très brièvement, car je sens que l'Assemblée commence à être fatiguée de ce débat, et cette disposition, je la partage moi-même. (Parlez ! parlez !)
Messieurs, je ne crois pas rencontrer un seul contradicteur sur les bancs de cette Chambre en affirmant qu'il ne faut jamais
toucher à la loi constitutionnelle d'un pays sans de graves motifs. Ces motifs, en ce qui regarde le paragraphe dont il s'agit, je les ai vainement cherchés dans le rapport de la commission.
Je ne les y ai pas trouvés par une raison bien simple, c'est que la commission ne pouvait pas en donner de sérieux sans se mettre en contradiction avec elle-même.
Quelle est, en effet* la raison, la seule et unique raison sur laquelle la commission se fonde pour vous proposer de modifier certains articles delà constitution?
Cette raison, la voici :
« Toutes les dispositions positives et claires que contenait la Constitution ont tourné au profit de la République... les seuls périls révélés par l'expérience naissent de l'équivoque, volontaire Ou non, de certains
A LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS lll
articles, qui portent trop clairement la trace des aspirations oligarchiques de leurs auteurs. »
Or, Messieurs, s'il est dans la constitution un article qui ne prête pas à l'équivoque, qui renferme une disposition claire et précise, c'est précisément Farticle concernant les prières publiques, et si, d'autre part, comme vous l'affirmez, toutes les dispositions, claires, positives de la Constitution ont tourné au profit de la République, l'article dont il s'agit étant ce qu'il y a de plus clair et de plus positif n'a évidemment pas pu tourner à son détriment. (On rit. — Applaudissements à droite.) Par conséquent, de votre propre aveu, vous n'avez aucune raison de réviser cet article. (Très bien! très bien! sur les mêmes bancs.)
M* Clemenceau. Nous croyons que vous
ne priez pas sincèrement pour la République.
M. Paul de Cassagnac. Vous n'avez peutêtre pas tort.
MGR Freppel. Si ce n'est pas dans le rapport de la commission que l'on peut trouver les raisons de cette suppression, est-ce peut-être dans l'exposé des motifs du gourvernement qu'il faut les chercher?
Car je ne veux pas parler de la raison alléguée avant-hier à cette tribune par M. Floquet, que les prières publiques seraient tombées en désuétude. J'en demande pardon à noire honorable collègue, mais chaque année les prières publiques se font régulièrement dans les 50,000 paroisses de France, et ce jour-là toutes les églises sont pleines de fidèles. (Très bien! très bien ! à droite !)
Je me vois donc obligé de m'en tenir à
l'exposé des motifs du gouvernement pour y chercher le véritable motif de la suppression des prières publiques. Oui, sans doute, dans ce document on y touche, on y fait allusion, par une phrase jetée là comme en passant : « Nous croyons, dit M. le Président du Conseil, que la clause relative aux prières publiques est par son caractère et sa nature étrangère aux lois constitutionnelles, et qu'elle ne doit plus y figurer. »
J'en demande pardon à M. le Président du Conseil, mais tel ne saurait être le véritable motif de la suppression des prières publiques : car si la clause relative aux prières qui devaient être adressées à Dieu dans les églises et dans les temples, pour appeler son secours sur les travaux des Assemblées, si, dis-je, cette clause doit figurer quelque part, c'est bien dans la loi qui règle les tra-
vaux et les attributions de ces Assemblées, la nature, l'étendue et la durée de leurs pouvoirs, la date de leur convocation, en un mot tout ce qui se rapporte à leur fonctionnement. En d'autres termes, cette clause ne doit figurer nulle part...
M. Papinaud, Non, nulle part,
MGR Freppel... ou bien elle a sa place marquée dans la loi constitutionnelle, (Très bien! très bien ! à droite.)
Oui, c'est bien là qu'elle a sa place marquée, parce que c'est le propre de la loi fondamentale d'un pays d'énoncer, d'exprimer, de formuler, de consacrer les principes supérieurs, ceux qui doivent dominer la vie nationale.
Or, parmi tous ces principes, il n'en est pas de plus élevé, de plus général, de mieux enraciné dans la conscience d'un peuple que
Thommage public rendu à la divinité. (Très * bien! très bien! à droite.)
L'exception invoquée par M. le Président du conseil pour la loi constitutionnelle ne saurait donc être le véritable motif de la suppression des prières publiques. Ce motif, il faut le chercher ailleurs.
A droite. C'est cela.
MGR Freppel. Quel est-il, Messieurs?
Il faut aller au fond des choses, il faut dissiper toutes les équivoques. En vous proposant de supprimer les prières publiques, on vous demande de faire, à la face du peuple français et du monde entier, un acte qui équivaut à une déclaration publique d'athéisme, (Très bien! très bien! à droite. — Protestations sur divers bancs à gauche et au centre.)
M. Pieyre. C'est ce qui tuera la République.
MGU Freppel. Vous vous récriez, Messieurs.
M. Clemenceau. Non! non! je ne me récrie pas.
MGR Freppel. Vous ne vous récriez pas, monsieur Clemenceau, mais d'autres que vous pourraient être tentés de me répondre : « Non, ce n'est pas là une déclaration d'athéisme, mais une simple déclaration de neutralité. »
M. Clemenceau. C'est la même chose!
MGR Freppel. Vous avez parfaitement raison de dire que c'est la même chose, car la neutralité à l'égard de Dieu, c'est encore l'athéisme. (Très bien! très bien! à droite.)
Dire : Je ne m'inquiète pas de Dieu, je ne m'occupe pas de Dieu, je fais comme si Dieu n'existait pas, c'est un aussi grand outrage envers la divinité que d'en nier l'existence. (Bruit à gauche.)
A droite. C'est évident.
MGR Freppel. Ainsi donc, que vous le vouliez ou non — car il est à peine besoin de dire que je ne m'attaque pas aux personnes, je ne m'en prends qu'aux choses elles-mêmes — le véritable but de la suppression des prières publiques, c'est de vous faire faire une déclaration légale, officielle d'athéisme, en face de la France et du monde civilisé, (Marques d'assentiment à droite.)
Et, en effet — car l'accusation est assez grave pour que je doive mettre tout mon soin à la démontrer — en supprimant les prières publiques qui devaient être adressées à Dieu dans les églises et dans les temples pour appeler son secours sur les travaux des Assemblées, qu'est-ce que vous allez déclarer? Vous allez déclarer, par le fait même, que vous n'avez pas besoin du secours
de Dieu, que vous pouvez vous en passer, que vous vous suffisez parfaitement à vousmêmes, que la Providence est de trop dans les affaires de la France. Eh bien, qu'est-ce que cela, sinon une déclaration expresse et formelle d'athéisme? (Très bien! très bien! à droite.)
Car, veuillez bien le remarquer, autre chose est... (Bruit à gauche.)
Un membre. On n'entend pas.
M. le Président. Si vous faites silence, vous entendrez, et vous montrerez tout au moins que vous pratiquez la tolérance. (On rit.)
MGR Freppel. Autre chose est d'inscrire les prières publiques dans la Constitution quand elles ne s'y trouvent pas, autre chose est de les en retrancher et de les supprimer quand elles s'y trouvent, et que, pendant
neuf ans, vous avez accoutumé les populations à cette grande et solennelle manifestation religieuse. (Très bien! très bien! à droite.)
Supprimer les prières publiques dans de telles conditions, ce n'est plus seulement un oubli, une omission, une prétention, ce n'est plus une abstention pure et simple, c'est une déclaration d'hostilité, c'est un acte positif d'irréligion ; c'est dire aux populations que désormais l'athéisme va devenir la règle de la vie nationale, comme il est devenu depuis plusieurs années Je principe fondamental de la franc-maçonnerie. (Bruyantes exclamations au centre et à gauche. — Très bien! très bien ! à droite.)
Eh bien, Messieurs, quel intérêt avez-vous à faire croire ou à laisser croire aux populations que république est synonyme d'irréli-
gion, d'impiété, d'athéisme? Quelles raisons avez-vous pour cela?
Je vous avoue que je n'en vois aucune. Aussi, je ne crains pas de le dire, si une pareille proposition devait venir d'un côté de la Chambre, ce serait plutôt de ce côtéci... (L'orateur désigne la droite.)
A droite. C'est vrai!
MGR Freppel. ... car enfin l'institution des prières publiques ajoute au prestige et à l'autorité de la constitution. Elle lui donne en quelque sorte, aux yeux des populations, une consécration religieuse, et c'est le sentiment qu'exprimait éloquemment, à l'Assemblée nationale, un homme que je regrette de ne plus voir dans nos assemblées parlementaires, où il avait sa place marquée par son talent et l'élévation de son caractère, M. de Belcastel. (Très bien! très bien! à droite.)
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« Certes, disait-il, on ne m'accusera pas d'être porté à cet acte par l'esprit de parti : car, si quelque chose pouvait fortifier le régime nouveau, que je n'ai pas voté parce qu'il n'est pas celui de la grandeur de la France, si quelque chose pouvait le consacrer, ce serait d'y introduire une pensée religieuse et chrétienne ; si quelque chose pouvait le rendre encore plus fragile, ce serait d'y laisser ce vide irréparable et de joindre cette constitution républicaine au cortège de ses sœurs aînées sans y écrire le nom de Dieu.
« Mais non, Messieurs, j'aime trop mon pays pour lui refuser, sous prétexte d'institutions défectueuses, un honneur pour lui et une force pour le bien public. Je vous respecte trop pour vous faire commettre par oubli une faute qui n'est pas dans vos
cœurs, et je viens vous dire : Pas plus que les monarchies, les républiques ne peuvent se passer de Dieu; les sociétés humaines, quels que soient leur âge, leurs formes et leurs progrès, en ont toutes un besoin égal. » (Très bien! très bien! à droite,)
Voilà de grandes et nobles paroles, des paroles inspirées par le plus pur patriotisme.
Dira-t-on, pour justifier la suppression des prières publiques, qu'elle est dans les vœux du corps électoral, qu'elle a fait l'objet d'une de ces revendications du pays sur lesquelles vous vous appuyez, à tort ou à raison, pour demander la révision de certains articles de la constitution?
M. le Président du Conseil vous le disait l'autre jour, en réponse à l'honorable M. Goblet. Il vous disait : Vous n'avez pas le droit de réviser un article de la Constitution, si
vous ne pouvez pas vous appuyer mv une manifestation sérieuse du corps électoral. Eh bien, Messieurs du gouvernement et de la commissionT pouvez-vous citer une manifestation quelconque du suffrage universel en ce qui concerne le paragraphe dont je parle? pouvez-vous me citer une seule profession de foi, une seule circulaire?.., (Oui! oui!)
M. Clovis Hugues. Oui, la mienne!
MGR Freppel. Pouvez-vous me citer une circulaire d'un candidat au Sénat, fût-ce même M. Paul Bert.,. (On rit) ou d'un carç^didat à la députation, demandant la suppression des prières publiques?
Si vous pouvez m'en citer quelqu'une, ce sera une exception, et alors je n'en serai que mieux fondé à dire que nulle part ailleurs la question n'a été posée, ni dans les collèges électoraux, ni dans les professions
de foi des candidats ! (Très bien ! très bien! à droite.)
M. Papinaud. Parce que ce n'était pas sérieux, et que c'était inutile.
M. Bovier-Lapierre. Nous n'avons pas plus à nous en occuper que le corps électoral.
M. le Président. Messieurs, veuillez ne pas interrompre sans cesse. L'orateur a dit que, s'il s'en rencontrait quelqu'une, ce serait une exception. Cela doit vous suffire.
MGR Freppel. Ne venez donc pas prétendre qu'il y a lieu de réviser cet article de la constitution, puisque le suffrage universel dont vous êtes les mandataires ne vous demande rien de pareil, qu'il ne s'est même pas occupé de cette question, restée absolument étrangère aux vœux et aux manifestations du corps électoral en 1881 et en 1882. (Marques d'assentiment à droite.)
Encore si, pour justifier la suppression des prières publiques, vous pouviez mettre en avant le prétexte, si souvent invoqué dans cette enceinte, de la liberté de conscience!
Mais vous savez fort bien que, dans l'espèce, ce prétexte vous fait absolument défaut : sénateurs, députés, fonctionnaires de tout ordre, nul n'est tenu d'assister aux prières publiques; ceux qui ne veulent pas y prendre part s'abstiennent, personne ne songe à les y contraindre, et, si j'en crois ce que disait l'autre jour l'honorable M. Madier de Montjau, beaucoup d'entre vous ne se font pas faute de manquer à l'appel ce jourlà, sans que leur indemnité en ait jamais souffert le moins du monde. (Rires à droite.)
Quant aux militaires, depuis les derniers décrets, depuis les règlements interdisant à
l'armée toute participation collective et officielle aux cérémonies religieuses, il n'y a même plus de peloton pour servir d'escorte d'honneur aux corps qui s'y rendent.
Par conséquent, la liberté de conscience n'a rien à voir dans la question des prières publiques. (Très bien! à droite.)
Mais peut-être le paragraphe 3 serait-il en contradiction avec le principe, avec la nature et le caractère des institutions actuelles, des institutions républicaines?
Comment soutenir sérieusement une pareille thèse? Gomment prétendre avec la moindre apparence de raison que les prières publiques sont incompatibles avec la forme républicaine du gouvernement? Comment imaginer un pareil motif en présence des prières publiques inscrites dans le Concordat lui-même? Eh quoi! lorsqu'un infortuné
curé néglige de faire chanter le Domine salvam fac Rempublicam, M. le Ministre des cultes n'a rien de plus pressé que de lui enlever son traitement. (Très bien! très bien! à droite.) Et c'est le gouvernement lui-même qui va prendre l'initiative de la suppression des prières publiques! Tâchez donc d'être un peu plus logiques, un peu plus conséquents avec vous-mêmes. (Marques d'approbations sur les mêmes bancs,)
Il n'y a donc pas moyen de soutenir raisonnablement que les prières publiques sont incompatibles avec le principe, le caractère ou la nature des institutions actuelles, Comment, en effet, se permettre une pareille assertion, en présence de ce qui se passe, je ne dirais pas en Angleterre ou en Allemagne — vous me reprocheriez de citer des monarchies — mais aux États-Unis et en
Suisse, dans ces Républiques plus anciennes que la vôtre, où les prières publiques sont entrées depuis longtemps dans les mœurs et dans les habitudes des populations.
En Suisse — car enfin il faut regarder quelque peu autour de nous et voir ce qui a lieu dans d'autres pays, — en Suisse, dis-je, la constitution fédérale de 1874 commence par ces mots :
« Au nom de Dieu, le Tout-Puissant. »
Dans les cantons suisses, à l'occasion de la réélection du grand conseil, chaque fois que le nouveau grand conseil se réunit pour la première fois, il y a une messe célébrée pour la circonstance et suivie de Tassermentation; il y a les prières publiques avant les débats de la Landesgemeinde chaque année.
Au mois de septembre, il y a un jour de
prières (Bett Tag) pour toute la confédération, un service divin solennel ordonné par la loi des cantons.
Voilà ce qui se passe dans la plus ancienne république de l'Europe.
Quant à l'Amérique, connaissez-vous un plus beau spectacle que celui de Washington prononçant au congrès ces grandes et nobles paroles, après avoir prêté serment à la constitution de son pays :
« Mon premier acte officiel sera d'adresser une prière fervente à l'Être tout-puissant qui gouverne l'univers, qui préside aux conseils des nations et dont le secours providentiel peut suppléer à toutes les faiblesses humaines; nous le prierons, afin que sa bénédiction fasse servir à la liberté et au bonheur du peuple des États-Unis le gouvernement que ce peuple a institué.
« En rendant cet hommage au grand Auteur de tout bien public et privé, je suis certain d'exprimer vos sentiments non moins que les miens, et ceux de tous nos concitoyens non moins que les vôtres. Aucun peuple n'est tenu plus que celui des États- Unis de reconnaître et d'adorer cette invisible main qui conduit les choses humaines* » (Très bien! très bien! à droite*)
Voilà comment parlent les véritables hommes d'État, ceux qui veulent fonder les lois et les institutions non pas seulement stir le sol mouvant de l'opinion publique, mais sur l'éternelle justice et l'éternelle vérité* (Très bien ! très bien ! à droite.)
À gauche. Aux voix! aux voix!
A droite. Non ! non! — Parlez ! parlez !
Mto Freppel. M. le Rapporteur de la commission disait l'autre jour que le pays veut
consolider et affermir l'édifice à l'abri duquel il vit et travaille depuis huit ans.
Singulière manière de consolider l'édifice politique et social que de renier celui de qui émanent tout pouvoir et toute autorité!
(Applaudissements à droite.)
L'exemple de Washington vous montre comment se fondent les républiques. Craignez, Messieurs, en effaçant le nom de Dieu du frontispice de la constitution, de montrer, dans un avenir plus ou moins rapproché, comment les républiques se détruisent. (Très bien! à droite.)
Et quel moment choisissez -vous pour déclarer en face du pays que désormais vous pouvez vous passer du secours de Dieu?
Vous savez, Messieurs, dans quelles circonstances l'Assemblée nationale a inséré le
paragraphe 3 dans l'article 1er de la constitution : c'était au lendemain de nos désastres, et quels désastres, grand Dieu! Les plus épouvantables dont l'histoire de ce pays ait gardé le souvenir. Comme aux chefs de la nation prussienne après la bataille d'Iéna, il avait paru aux représentants de la France que le moment était venu de se tourner vers « Celui qui règne dans les cieux et de qui relèvent tous les empires » . Grande pensée, encore plus patriotique que religieuse! Eh bien, Messieurs, nos désastres sont-ils réparés ! L'Alsace et la Lorraine sontelles rentrées au sein de la patrie française? (Bruit à gauche. — Très bien ! très bien ! à droite.)
M. Roque (de Fillol). Et le Pape a-t-il reconquis ses domaines par les prières?
MGR Freppel. Est-ce que M. le Ministre de
la guerre ne nous disait pas l'autre jour que nous traversons la crise la plus douloureuse de notre histoire! Est-ce que notre pays, plus que tout autre, est à l'abri de ces fléaux mystérieux et invisibles qui déconcertent la science et qui bravent la puissance publique? Choisir un pareil moment pour jeter un défi à la Providence, pour déclarer aux populations que vous n'avez pas besoin du secours de Dieu, ce serait une trahison envers la patrie!... (Très bien! très bien! à droite.) ...Ce serait une insulte à nos frères d'Alsace et de Lorraine! Ce serait un vrai scandale pour nos populations chrétiennes; vous ne le ferez pas !
Vous avez trop de patriotisme pour cela; vous montrerez, Messieurs, que, vous aussi, sous la République, comme sous la monarchie, vous savez répéter le vieux cri de nos
pères : « Dieu protège la France. » (Vifs applaudissements à droite. — L'orateur, en retournant à son banc, est félicité par ses amis.)