INTITULÉ
MANUEL DE Là CORPORATION
Angers, le 14 juin 1877.
Cher Monsieur,
J'ai bien tardé à répondre à votre bonne lettre ; mais veuillez excuser ce délai en raison de mes nombreuses occupations. C'est hier seulement que j'ai pu lire avec attention votre Manuel de la Corporation chrétienne ; et je m'empresse de vous dire là-dessus mon sentiment.
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Votre plan est excellent dans l'ensemble et dans les détails, et je ne puis que l'approuver. Ce réseau d'associations de piété, enlaçant tous les membres de la famille, suivant les âges et les sexes ; cette union des âmes cimentée par des œuvres économiques qui ont pour but d'améliorer le sort des ouvriers ; toute cette organisation, en un mot, me semble conçue suivant les vrais principes de la doctrine sociale.
Car, vous, avez bien raison de le penser, c'est la doctrine qui donne la vie et la fécondité aux œuvres. Faute de principes, beaucoup d'efforts, louables d'ailleurs, restent frappés d'impuissance et de stérilité. Gomment peut-on prétendre que l'Eglise n'ait pas de doctrine sociale? Si l'on veut dire par là qu'elle n'entre pas dans les détails toujours
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variables des associations diverses et qu'elle n'en règle pas les formes extérieures,, à la bonne heure. Mais il y a une morale sociale comme il y a une morale individuelle, et la doctrine chrétienne comprend l'une et l'autre. L'Église pose des principes et proclame des devoirs, d'où découle tout le reste. Elle pose en principe que le chef de toute association, soit de droit naturel, soit de droit positif, participe dans une certaine mesure à la paternité sociale, et par conséquent qu'il doit en remplir la charge. Il en résulte des devoirs pour le chef de la corporation à l'égard des membres, et réciproquement.
Ce serait, en effet, une erreur de prétendre qu'il n'y a ni paternité sociale, ni charge d'âmes en dehors des trois sociétés constituées par le droit divin, naturel ou positif,
je veux dire la famille, l'État et l'Église. Aucune association, même arbitraire ou conventionnelle, ne peut subsister sans pouvoir; et qui dit pouvoir, dit responsabilité. Cette responsabilité ne saurait se limiter aux intérêts matériels ; car les intérêts matériels peuvent bien se distinguer, mais non pas se séparer des intérêts religieux et moraux, pas plus que l'âme ne peut se séparer du corps, sans entraîner la mort de l'homme. Ainsi, le chef d'une usine, par exemple, a sa responsabilité envers tous ceux qui la composent, au point de vue de la religion et des mœurs ; et cette responsabilité n'est pas seulement négative, en ce sens qu'il ne doit mettre aucune entrave à leurs pratiques religieuses ; mais elle est positive, c'est-à-dire qu'il est tenu de faire tout ce qui est en son
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pouvoir pour améliorer leur condition religieuse et morale.
Ces principes sont incontestables. Si l'Ecriture sainte nous dit « que Dieu nous ordonne à chacun de veiller sur son prochain , unicuiqice mandavit de proximo suo (Eccl., xvii? 12), » à plus forte raison cette obligation incombe-t-elle aux chefs d'association. Sans doute, je ne le sais et ne le vois que trop, ce devoir n'est guère compris ni pratiqué de nos jours. Je connais tel industriel qui remplit personnellement ses devoirs religieux, et qui ne s'occupe en aucune façon de fortifier ni de développer la foi dans la famille ouvrière placée sous sa direction, comme s'il n'avait pas la moindre responsabilité à cet égard.
C'est la conséquence de la grande erreur
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de notre temps qui est le libéralisme. Sous prétexte que la religion est une affaire purement personnelle et de for intime, qu'il faut laisser à chacun pleine et entière liberté de croire ce qu'il veut et de pratiquer ce que bon lui semble, des industriels, même catholiques, se désintéressent complètement de la situation religieuse et morale de leurs ouvriers. Pas d'œuvres catholiques dans l'intérieur de leurs usines, pas d'association de piété, pas même de signe chrétien, pour ne froisser la susceptibilité de personne ; tout au plus une école pour donner aux enfants l'instruction primaire : c'est ainsi qu'ils mettent en pratique le vœu qui, chaque matin, revient sur leurs lèvres : « Que votre règne arrive sur la terre comme au ciel î »
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L'Eglise n'a jamais entendu les choses de cette façon. De là ces Corporations chrétiennes d'ouvriers qui se sont inspirées de son esprit pendant les siècles de foi, et qui, toutes, avaient un caractère religieux, car elles formaient de véritables confréries.
Ces sortes de communautés industrielles ou commerciales, l'Eglise les a constamment favorisées, encouragées, bénies, sachant fort bien que l'association est tellement dans la nature des choses, que, faute de bonnes et de légitimes, il s'en forme d'illicites et de perturbatrices, comme on le voit aujourd'hui. Et de plus, à ces Associations ouvrières, elle a offert un idéal permanent dans les ordres religieux voués au travail manuel. Là, la paternité sociale s'affirme dans toute sa plénitude; et c'est sur ce modèle, en tenant
compte de la diversité des conditions, que doivent se former ces groupements de travailleurs appliqués à une même industrie.
Il faut partir de ce principe, que le Christianisme est venu restaurer et régénérer toutes choses, l'homme social comme l'homme individuel : instaurare omnia in Christo, disait l'Apôtre (Épître aux Éphésiens, i, 10).
C'est l'erreur fondamentale du libéralisme, de restreindre cette transformation à l'individu. C'est la famille qui doit être chrétienne, dans sa vie commune et collective, et non pas seulement les membres qui la composent, pris en eux-mêmes et isolément les uns des autres. C'est l'État qui doit être chrétien, dans sa vie publique et sociale, et non pas seulement les citoyens envisagés un à un et quant à leur situation individuelle.
J'en dirai autant des Corporations unies par la communauté des besoins et des intérêts : là aussi, la vie corporative, la vie sociale doit être une vie chrétienne, une vie réglée suivant les maximes de l'Évangile, et dirigée de telle façon que chaque membre atteigne plus facilement sa tin dernière par delà sa fin terrestre et immédiate.
Or, tout cela suppose l'intervention de l'Eglise, le respect de ses lois et la soumission à ses jugements. Car elle est la régulatrice suprême de la vie chrétienne; et si elle n'a pas à se mêler des rapports qui peuvent exister entre les membres d'une corporation , au point de vue purement commercial et industriel, elle est dans son domaine propre, partout où la morale et la conscience se trouvent engagées.
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C'est assez vous dire, cher Monsieur, que vous êtes absolument dans le vrai, en constituant votre Corporation sur des bases chrétiennes. Vous donnez là un grand et bel exemple, que je désirerais voir suivre à tous nos chefs d'industrie manufacturière. Ce serait la régénération des classes ouvrières, et la vraie solution des problèmes sociaux qui tourmentent nos contemporains, en face de l'égoïsme des uns et de l'insubordination des autres.
Pardonnez-moi cette longue lettre, cher Monsieur : elle vous prouvera toute l'importance que j'attache à votre Œuvre, l'une des plus considérables que Ton ait tentées de nos jours sur le terrain de l'économie sociale. Dieu veuille la bénir et vous bénir vousmême ! C'est le souhait que je forme du fond
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de mon cœur, en vous priant d'agréer l'assurance de ma haute estime et de mon affectueux dévouement.
f Ch. -Emile,
Évêque d'Angers.