RÉDACTEUR EN CHEF DU FIGARO
Angers, le 1er avril 1875.
Monsieur le Rédacteur en chef,
Je n'avais pas l'intention d'intervenir dans ce que vous appelez « la querelle entre F Univers et le Figaro, » laissant à des voix plus autorisées que la mienne le soin de se prononcer à cet égard. Mais en m'en voyant aujourd'hui un numéro de votre journal, vous m'autorisez par là-même et vous me provoquez en quelque sorte à vous donner mon avis. Car c'est dans ce but apparemment
que vous m'adressez le numéro du 29-30 mars dans lequel vous avez voulu traiter la question à fond. Ne reconnaissant pas à M. Veuillot une autorité suffisante pour décider quelles lectures peuvent convenir ou non à des ecclésiastiques, vous vous tournez vers les Evêques pour connaître leur jugement. C'est ainsi du moins que je dois interpréter un envoi auquel il me serait impossible d'assigner un autre motif. Si telle est, en effet, votre pensée, je ne puis que vous en louer, et vous me permettrez d'y répondre avec une entière franchise.
Je regrette, Monsieur le Rédacteur, d'être obligé de vous dire que j'estime la lecture du Figaro peu convenable, j'ajouterai même dangereuse, pour un ecclésiastique. Vous consacrez toute une partie de votre journal à
LETTRE A M. DE V1LLEMESSANT. 13
un ordre de matières auxquelles l'esprit et l'imagination d'un prêtre doivent rester complètement étrangers. Vous initiez vos lecteurs aux mœurs, aux habitudes, aux aventures d'un monde frivole et licencieux, qui n'a rien de commun avec la gravité de la vie sacerdotale. Il est extrêmement difficile, pour ne pas dire impossible, que le cœur d'un prêtre, dans lequel tout doit être chaste et pur, ne reçoive quelque atteinte à un pareil contact, et qu'il ne sorte plus ou moins souillé de toutes ces descriptions et de toutes ces intrigues dont votre journal semble s'être fait une spécialité ; et si vous dites à ce lecteur imprudent de passer outre et de ne pas tout lire, vous rendez par là-même justice à votre feuille en avouant qu'elle n'est pas faite pour lui. Gela est si vrai que je
n'ose même pas désigner davantage ce qui fait l'objet de mon blâme, tant il est des noms et des choses qui ne doivent pas se trouver sous la plume d'un prêtre; et c'est là, paraît-il, votre thème habituel. Que dire, par exemple, de cette étrange correspondance mise au service des plus mauvaises passions et dont Y Univers nous a révélé l'existence ? Permettez-moi de vous faire observer que, dans votre long plaidoyer, il n'y a pas un mot d'explication à cet égard ; et c'est pourtant là un point capital, car je ne sache pas qu'il y ait eu jamais dans la presse un exemple d'excitation aussi directe et aussi peu voilée au vice que saint Paul défend même de nommer parmi les chrétiens. Et voilà le journal que vous servez à des prêtres comme lecture quotidienne !
Il ne saurait assurément, Monsieur, entrer dans ma pensée de vouloir transformer les journaux en recueils d'homélies et de méditations. Ce n'est point là ce qu'on leur demande, et il leur est bien loisible de viser à un autre but. Mais encore faut-il qu'un lecteur honnête puisse y jeter les yeux sans rougir de lui-même, surtout quand ils affectent la prétention d'avoir des abonnés ecclésiastiques. Or, dans le numéro même que vous avez cru devoir m'envoyer, comme spécimen sans doute, je trouve, au bas de la deuxième page, un roman profondément immoral, où il y a des détails d'une crudité tellement révoltante qu'ils me semblent relever de la police correctionnelle plus encore que de la conscience chrétienne. Et ce sont là, je le répète, les lectures que vous offrez
à nos prêtres î En vérité, Monsieur, je ne sais quelle idée vous vous formez du sacerdoce catholique ; mais en l'invitant à lire ou à favoriser par l'abonnement de pareilles productions, vous lui faites, à votre insu sans doute et malgré vous, la plus sanglante des injures.
Aussi ai-je besoin de votre affirmation pour me faire à l'idée que vous puissiez compter parmi vos abonnés 4,200 ecclésiastiques. Pour ma part, je pense bien que vous n'en avez pas un seul de mon diocèse; et si, par malheur, il devait en être autrement, je n'hésiterais pas un seul instant à élever la voix et à remplir mon devoir pour l'honneur du sacerdoce et dans l'intérêt des âmes qui me sont confiées. Quelques ecclésiastiques, trop confiants dans vos promesses, ont pu
s'abonner à votre feuille, par suite des avantages qu'elle offrait à leur bourse, malheureusement trop légère, et ils ont été à coup sûr fort excusables, mais ils cesseraient dé l'être, après une expérience qui doit leur paraître complète. Il n'y a pas de réduction de prix qui puisse entrer en ligne de compte, lorsqu'il s'agit d'éviter le scandale, de sauvegarder la pureté et la délicatesse de la conscience.
Ce serait de votre part, Monsieur le Rédacteur, un acte de justice et de loyauté, que de vouloir bien faire connaître mon jugement à vos lecteurs. Vous pouvez bien récuser l'autorité de M. Veuillot, quoiqu'il use à votre égard du droit que le baptême confère à tout chrétien ; mais il n'en saurait être de même des Évêques, que Dieu et l'Église ont
constitués les juges naturels de vos lecteurs et abonnés ecclésiastiques. Ceux-ci ont le droit de savoir ce que nous pensons de leurs actes, et vous avez le devoir de les en instruire. Le débat a pris d'ailleurs un tel caractère de publicité que le silence nous devient impossible, et, pour ma part, je suis bien décidé à le rompre, afin de décharger ma responsabilité. Mais j'aime mieux demander à votre impartialité l'insertion de cette lettre, à laquelle vous avez dû vous attendre en me faisant un envoi que je ne m'expliquerais pas autrement.
Agréez, Monsieur le Rédacteur en chef, etc.
f Ch. -Emile,
Évêque d'Angers.
A M. LÉON HARMEL