LES DÉLATIONS CONTRE LA MAGISTRATURE
Angers, le 25 janvier 1879.
Monsieur le Ministre,
Permettez-moi de vous exprimer l'indignation dont j'ai été saisi en lisant dans un journal que je n'ai pas besoin de désigner, parce que tout le monde le connaît, les noms des vingt-six Premiers Présidents et des vingtsix Procureurs généraux des Cours d'Appel de France suivis de qualifications par lesquelles
on prétend les signaler, à peu d'exceptions près, aux coups du pouvoir et à la défiance du public. Je crois avoir lu avec quelque attention l'histoire de mon pays depuis quatre-vingts ans, je ne me souviens pas d'y avoir jamais trouvé un fait pareil. Aussi suisje convaincu d'être auprès de vous l'interprète, quoique très faible, du sentiment général, en appelant votre attention sur des procédés aussi révoltants, et qui, s'ils pouvaient se renouveler sans obstacles, n'arriveraient à rien moins qu'à discréditer et à mettre en péril l'une des premières institutions du pays.
Eh quoi, Monsieur le Ministre , voilà des hommes, parmi les plus honorables qu'il y ait en France, les chefs suprêmes de la justice, des magistrats qui méritent toute estime
et toute vénération, non moins par leurs longs services que par la dignité de leur vie. Pour l'accomplissement de leurs hautes et délicates fonctions, ils ont besoin du respect et de la confiance de tous. En eux, se personnifie ce qu'il y a de plus nécessaire et de plus élevé dans la société civile : la loi et le droit. Et il pourrait être loisible au premier journaliste venu de les citer à sa barre, de les traiter en suspects, d'accoler à leurs noms telles épithètes qu'il lui convient, et crappeler ainsi sur eux, avec les défiances de leurs justiciables, l'animadversion et la haine des partis ! Non, Monsieur le Ministre, de tels excès , à l'égard des premiers présidents et des procureurs généraux de nos cours d'appel, c'est-à-dire des représentants les plus élevés de l'ordre judiciaire, ne sont
pas tolérables dans un pays civilisé. S'ils pouvaient jamais passer en règle, c'en serait fait de l'idée même de la justice et de la magistrature.
Car il ne saurait échapper à votre esprit, si lucide et si pénétrant, que ce qui est permis envers les magistrats d'aujourd'hui, on se le permettra dans la même mesure envers les magistrats de demain. Et alors, que deviendra le respect dû aux tribunaux? Tous, tant que nous sommes, nous avons le plus grand intérêt à ce qu'une institution aussi tutélaire ne perde rien de l'autorité qui lui est propre. La chose publique est faite avant tout de respect : il n'y a pas d'autre force qui puisse en tenir lieu. Si la presse est libre de mettre en suspicion les chefs de la justice, de dresser contre eux des listes de
proscription en masse, de les dénoncer publiquement pour des actes qui ne relèvent que de leur foi et de leur conscience ; si c'est ainsi que Ton comprend la liberté de penser et d'écrire, il n'y aura bientôt plus rien parmi nous de légitime ni de sacré.
Ah ! Monsieur le Ministre, que. nous sommes loin des temps où Bossuet pouvait, aux applaudissements de son siècle, appliquer aux magistrats ces paroles de la Sainte Écriture : Vos dii estis et filii Excelsi omnes (1); où Montesquieu, ne trouvant pour leur charge aucun autre honneur qui fût digne d'elle, disait : « Le respect et la considération sont pour ces magistrats qui, ne trouvant que le travail après le travail,
{{) Politique tirée de l'Écriture sainte, liv. VIII, art, 1.
veillent nuit et jour pour le salut de l'empire (1). »
J'ignore, Monsieur le Ministre, si vous êtes désarmé en face de si graves abus, et je n'ai aucune qualité pour le rechercher ; mais vous me pardonnerez d'avoir cédé à un besoin du cœur, en protestant auprès de vous, qui êtes le gardien de l'honneur de la magistrature française, contre l'affront fait à ce grand corps, si digne de tous nos respects, et qui , quoi que l'on puisse dire ou faire, est l'une des forces et des gloires de la France.
Agréez, Monsieur le Ministre, l'assurance de ma haute considération.
f Ch. -Emile,
Évêque d'Angers.
(1) Esprit des Lois, liv. XIII, ch. xx.