ME CIRCONSCRIPTION DE BREST
Messieurs,
Il y a un an, vous m'avez fait l'honneur de me choisir pour vous représenter à la Chambre des Députés. Devant les graves intérêts qui se trouvaient en jeu, il vous avait para que la présence d'un Évêque au Parlement pouvait être utile à la défense de vos droits et de vos libertés. Suivant vos prévisions et les miennes, je n'ai eu que trop souvent l'occasion d'intervenir dans les débats de l'Assemblée. Ai— je été, dans ces
différentes circonstances, l'interprète fidèle de vos propres sentiments? A vous d'en juger, au moment où je viens vous demander le renouvellement de mon mandat. Pour vous mettre en état de vous prononcer en pleine connaissance de cause, je ne saurais mieux faire que de vous rappeler purement et simplement quelle part il m'a été donné de prendre aux travaux de Tannée parlementaire. C'est le devoir de tout député envers les électeurs qui l'ont honoré de leur confiance. Mon premier acte, dès mon entrée à la Chambre, a été de protester en votre nom et au mien contre l'exécution des décrets du 29 mars 1880, qui me semblaient violer dans la personne de plusieurs milliers de citoyens français la liberté individuelle, la liberté religieuse, la liberté d'association, la liberté d'enseiguement, le droit de pro-
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priété et de domicile, en un mot, tous les droits et toutes les libertés que les pays civilisés se font gloire de compter parmi leurs biens les plus précieux. (Séance du 2 juillet 1880.)
Cette protestation, je me suis fait un devoir de la renouveler chaque fois que Ton a proposé, soit d'accabler sous des charges exorbitantes des associations toutes de bienfaisance et de charité, telles que les Filles de Saint- Vincent de Paul et les Petites Sœurs des pauvres, soit de rompre les engagements de l'État envers des communautés religieuses qui rendent à la société les plus grands services, soit enfin de refuser, sur un budget de trois milliards, le moindre secours aux missionnaires qui portent au loin7 avec les lumières de l'Evangile, l'influence et l'honneur du nom français. (Séances, du
9 et du 11 décembre 1880, du 12 février, du 15 mars et du 21 juin 1881.)
Partant de ce principe que la justice est, avec la religion, le premier bien des peuples, j'ai défendu l'inamovibilité de la magistrature, dans l'intérêt des justiciables comme dans celui des magistrats eux-mêmes, parce que, sans elle, il ne saurait y avoir ni garantie suffisante pour les uns, ni dignité et véritable indépendance pour les autres. (Séance du 18 novembre 1880.)
Sans méconnaître les services que peut rendre une presse libre, dans le sens juste et élevé du mot, je me suis refusé à confondre la liberté avec la licence et à attribuer au premier venu le droit d'outrager impunément Dieu et la religion, d'attaquer, sans répression possible, la famille et la propriété, c'est-à-dire tout ce que les gouvernements
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ont le devoir de respecter et de faire respecter. (Séance du 11 février 1881.)
Les projets de loi sur renseignement primaire ont absorbé une grande partie des travaux de la Chambre. Malgré mon vif désir de voir s'étendre et se développer l'instruction populaire, je n'ai pas hésité un instant à combattre la gratuité absolue de l'enseignement comme une pure fiction qui se réduit tout simplement à imposer de nouvelles charges aux contribuables, à demander aux familles indigentes ou peu aisées, par la voie de l'impôt, les 18 millions de rétribution scolaire que les familles riches étaient seules à payer jusqu'à présent : véritable injustice, que l'on dissimule vainement sous le nom d'égalité, parce qu'elle diminue les charges des riches et augmente celles des pauvres. (Séance du 13 juillet 1880).
A plus forte raison ai-je dû m'élever contre un système de vexations qui, sous le nom d'enseignement obligatoire, contraint le père et la mère de famille à envoyer leurs enfants dans telle ou telle école, et cela sous peine d'amende ou de prison : système qui nra paru aussi contraire à l'autorité naturelle et divine des parents qu'aux véritables intérêts de l'instruction primaire dont le progrès est infiniment mieux assuré par les moyens moraux et de persuasion que par des mesures blessantes pour la dignité du père de famille, (Séance du 14 décembre 1880.)
Ai-je besoin de vous rappeler, Messieurs, que c'était mon devoir de combattre avec plus de force encore un programme d'études d'où Ton prétendait exclure l'enseignement religieux, celui qui doit tenir la première
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place dans une école chrétienne, de telle sorte que, si la loi projetée venait à être mise en pratique, il ne serait plus possible à l'instituteur d'enseigner à vos enfants leurs devoirs envers Dieu, de leur faire réciter une prière au commencement ou à la fin des, classes, de conserver aucun signe religieux dans Técole qui deviendrait ainsi, dans toute la force du terme, une école sans Dieu? (Séance du 21 décembre 1880 et du 23 janvier 1881.)
Ce que Ton se proposait à l'égard de la moindre école de village, on Ta réalisé pour la plus haute école scientifique et littéraire du pays : l'École normale supérieure. Déplorable mesure, contre laquelle j'ai dû élever la voix, pour réclamer le maintien de l'aumônier, estimant, non sans raison, qu'il y avait là une menace pour le culte et l'eu-
seignement religieux dans nos écoles normales primaires, peut-être même dans tous les lycées et collèges de l'Etat. (Séance du 9 juillet 1881.)
La question du recrutement du sacerdoce n'avait pas moins d'importance que les projets de loi sur renseignement. Que deviendrait la religion catholique en France, s'il n'y avait plus dans vos paroisses un nombre suffisant de prêtres pour prêcher l'Évangile et administrer les sacrements? Voilà pourquoi j'ai dû, à différentes reprises, employer tous mes efforts à faire repousser des propositions de loi qui, en astreignant, contre toute justice et toute convenance, à un service militaire incompatible avec leurs études et leur profession, nos séminaristes et jusqu'à nos prêtres, étoufferaient les vocations sacerdotales dans leur germe,
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jetteraient le clergé hors de sa voie, et réduiraient un grand nombre de paroisses à n'avoir bientôt plus ni exercices religieux ni ministres du culte. (Séances du 5 avril, du 7 avril, du 27 mai, du 28 mai 1881.)
C'est un intérêt du même ordre qui me portait à réclamer le maintien des bourses pour nos séminaristes :* question de justice et d'équité pour l'État qui en confisquant, à la fin du siècle dernier, les biens des séminaires diocésains,, s'était formellement engagé à venir au secours de nos établissements par le moyen de ces modiques subventions. (Séance du 25 juin 1881.)
Tout se lie et s'enchaîne dans les projets de nos adversaires. Que signifie le dessein d'enlever à sainte Geneviève, patronne de Paris, l'église qui lui a été solennellement dédiée à la'fin du siècle dernier? Et lorsqu'on
aura fait, descendre la croix de ce dôme célèbre, n'est-il pas à redouter qu'une pareille profanation ne devienne le signal de beaucoup d'autres? C'est la crainte que j'exprimais, en réclamant contre une proposition de loi que le patriotisme, à défaut du sentiment religieux, aurait dû écarter d'une assemblée française. (Séances du S mars et du 19 juillet 1881.)
Enfin, il n'est pas jusqu'au champ du repos dont votre député n'ait eu à défendre le caractère religieux, pour le préserver de la profanation. Vos cimetières qui, dans la catholique Bretagne, sont l'objet d'un respect sacré, il a fallu revendiquer pour eux les bénédictions de l'Église qui en ont fait un lieu saint, et ne permettent d'y enterrer que les fidèles. Et quelle mesure plus attentatoire à nos droits et à nos libertés que la
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profanation de trente sept mille cimetières catholiques ouverts désormais, sans distinction de culte, à ceux-là mêmes qui, de leur vivant, avaient eu le malheur de se séparer volontairement de toute société religieuse? (Séance du 7 mars 1881.)
Voilà, Messieurs, le résumé pur et simple de mes actes parlementaires dans le cours de Tannée qui vient de se terminer. Je pourrais ajouter que vos intérêts matériels et économiques ont été l'objet de mes légitimes préoccupations; que j'ai uni mes efforts à ceux de plusieurs de mes collègues dans le but d'obtenir une diminution de charges pour l'agriculture si cruellement éprouvée depuis plusieurs années; que je me suis associé dès le premier instant à la généreuse pensée d'unifier les pensions de retraite des anciens soldais et marins, avec
le regret qu'une mesure si équitable n'ait pas été étendue aux officiers et à leurs veuves. Soucieux comme vous de l'honneur du drapeau français, mais convaincu que la paix est pour le pays un besoin impérieux, j'ai cru répondre à vos désirs en refusant d'approuver une expédition qui me semblait dépasser le but d'une répression légitime, et qui, par ses conséquences immédiates ou lointaines, m'a inspiré dès le début et m'inspire encore de vives inquiétudes.
ÉLECTEURS DE LA 3me CIRCONSCRIPTION
de Brest,
Votre Député n'est plus pour vous un inconnu. L'an dernier, après mon élection, je me suis fait un devoir de visiter toutes vos communes; et l'accueil si sympathique et si cordial que j'ai rencontré parmi vous
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est resté l'un des meilleurs souvenirs de ma vie. De tels liens ne se rompent pas facilement. Si, comme la première fois, je m'abstiens de paraître au milieu de vous avant le vote, c'est afin d'écarter tout ce qui pourrait ressembler de près ou de loin à une pression peu digne de mon caractère. Vous avez trop de cœur et d'intelligence pour ne pas sentir et comprendre par vous-mêmes ce que demandent en ce moment les intérêts de la religion et ceux du pays. En me confiant de nouveau la défense de toutes les grandes causes qui vous sont chères, vous pouvez être certains que je m'efforcerai de ne faillir à aucune. Quand on a pour soi le droit et la raison, il ne faut jamais cesser de combattre, lors même qu'on n'est pas sûr de vaincre; et quelque stériles qu'elles paraissent dans le présent, les revendications justes
et légitimes demeurent comme autant de semences fécondes pour l'avenir. Nos pères ont connu des situations plus difficiles que celle-ci, et ils n'ont pas perdu courage, estimant qu'avec le secours de Dieu on peut triompher des plus mauvaises passions de l'homme, et que l'espérance est toujours permise, quand on a la bonne fortune de parler à un pays comme la France.
f Ch. Emile Freppel, Évëque d'Angers.
(Député sortant.)