II. — Œuvres po!ém. et div
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souveraine, en face d'une royauté récalcitrante et captive, fit passer l'Espagne à travers tous les dangers et tous les excès du régime révolutionnaire, jusqu'au jour où une armée française, accueillie cette fois avec bonheur par la plupart des Espagnols monarchiques et religieux, et commandée par un prince généreux et modéré, vint délivrer le roi Ferdinand Vil et lui restituer la plénitude de son pouvoir. Mais en vain l'ordonnance d'Andujar, rendue par M. le duc d'Angoulème, avant la délivrance du roi, essaya-t-elle d'indiquer les voies de la sagesse et de la clémence à la royauté rétablie. Ferdinand ne sut user de son autorité reconquise ni pour fortifier son trône, ni pour calmer ou concilier les esprits, encore moins pour satisfaire aux exigences du temps par des institutions modératrices, par des garanties légales. Mais sa troisième femme venait de le rendre père d'une fille. Malgré la loi salique que son bisaïeul Philippe Y avait introduite en Espagne, il voulut que cette fille lui succédât sur le trône, au préjudice de son frère, l'infant don Carlos ; et par un acte de cette omnipotence royale dont l'Europe et la France avaient voulu Fmvestir de nouveau, il brisa le droit de succession de la maison de Bourbon, et reconnut pour héritière de la couronne sa fille Isabelle.
Avertis par un de ces instincts merveilleux qui sauvent et dirigent les partis auxquels appartient l'avenir, les libéraux espagnols comprirent que cette enfant et sa mère leur offriraient l'occasion et le moyen de reconquérir les garanties politiques qu'ils ne cessaient de regretter. Ils se prononcèrent tous pour la succession féminine, tandis que les partisans de la monarchie despotique, du rey neto, se groupaient d'avance autour de l'infant don Carlos, que la loi salique devait appeler au trône après Ferdinand VII. Cette loi salique, il ne faut pas l'oublier, était en Espagne une importation à la fois
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récente et étrangère. Ce fut alors qu'on vit un contraste bizarre, qui s'est prolongé à travers toutes les péripéties de cette guerre de succession. Les absolutistes, infidèles à la tradition et au vieux droit, s'insurgeaient contre la volonté solennelle de leur roi légitime, qui ne faisait autre chose que de défaire ce que son aïeul avait fait, toujours en vertu de cette souveraineté absolue du rey neto^ aussi complète apparemment chez Ferdinand YII que chez Philippe V. Par contre, les libéraux, avec qui se confondaient alors les progressistes ou révolutionnaires, remontaient au moyen âge. Ils plaçaient leurs aspirations à la liberté et l'avenir de leur politique sous la garde de l'érudition historique, des traditions nationales. Ils évoquaient tous les grands souvenirs de la monarchie espagnole au profit de ce principe de la successibilité des femmes, qui avait déjà donné l'Espagne à la maison d'Autriche, puis à la maison de Bourbon, et qui surtout avait placé sur le trône de Caslille la plus noble créature qui ait jamais régné sur les hommes, Isabelle la Catholique. Les deux partis semblaient avoir changé de rôle. Au fond ils savaient parfaitement ce qu'ils faisaient; et personne ne s'y trompa. Il s'agissait là comme ailleurs, comme toujours, de la lutte entre le pouvoir illimité d'un seul et la liberté de tous, réglée par la loi. Malheureusement, là comme ailleurs, comme presque toujours, la lutte devait enfanter de cruels mécomptes, servir de prétexte à des crimes odieux, et n'aboutir qu'à des résultats incomplets et fragiles.
Le jeune Donoso, désireux d'élargir le cercle trop restreint de ses travaux littéraires et oratoires en Estramadure, fit parvenir à Ferdinand YII un savant et éloquent mémoire en faveur de l'abolition de la loi salique. Le roi remarqua cette œuvre si conforme à ses passions de mari et de père, et voulut récompenser l'auteur. Il le fit venir à Madrid et lui conféra
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un poste élevé dans le ministère de grâce et de justice : c'était en 1832. A vingt-trois ans, le voilà lancé dans le chemin des honneurs et des luttes politiques, qu'il ne devait plus quitter.
Ferdinand VII mort, M. Donoso Cortès se dévoua à la cause de la reine Isabelle et de sa mère, la régente Marie- Christine, avec l'ardeur et le dévouement de son âge. Ce zèle et sa rare aptitude pour les affaires le signalèrent bientôt à l'attention des chefs du nouveau gouvernement. Il fut élu député aux cortès, et appelé au poste important de secrétaire du conseil des ministres en 1835, sous la présidence du trop fameux Mendizabal. Dès lors éclata parmi les libéraux espagnols la même scission qui déjà en France avait partagé en deux camps hostiles et implacables les vainqueurs de 1830. Les modérés^ dont la reine-régente était le chef naturel, et M . Martinez de la Rosa l'organe le plus accrédité, voulaient, comme leur nom l'indique, une liberté contenue, réglée, plongeant ses racines et puisant sa force dans ce que les vieux souvenirs de l'Espagne offraient de pur et de populaire. Los progressistes^ au contraire , dominés par l'esprit révolutionnaire, sourds à toutes les leçons de 1812 et de 1820, méconnaissaient l'attachement inné de tous les Espagnols pour la royauté, et tenaient à créer en Espagne une démocratie sou- Yeraine sous le masque d'une monarchie dérisoirement limitée. Cependant, le courage et les armes ne manquaient pas au parti carliste ou apostolique ; car tel était le beau nom qu'amis et ennemis décernaient aux défenseurs de la monarchie absolue et des droits de don Carlos. Mais là aussi la division régnait, la division entretenue et suivie par la trahison. Ce fut au milieu de ces cruelles discordes, envenimées par les conflits à main armée, par les ravages des bandes errantes, par les supplices, par les émeutes, que la
malheureuse Espagne consumait ses forces , et que ses hommes d'État et de tribune durent tremper leur talent et leur âme. Le parti progressiste, dont M. Mendizabal était un des chefs, ayant fait à la fois éclater ses tendances destruc- .tives et prédominer son influence dans les conseils de la reine, M. Donoso Cortès refusa d'en être l'instrument. Il quitta le poste éminent où il avait été appelé si jeune encore. Il eut ainsi la gloire et le bonheur de ne prendre aucune part à la confiscation des biens ecclésiastiques, à la suppresiîion des ordres religieux, à tous ces attentats sacrilèges qui, sous le prétexte spécieux de punir le clergé espagnol de sa préférence pour don Carlos , rendirent le gouvernement de la régente complice des plus mauvaises passions de la révolution contre l'Eglise.
Éloigné ainsi pour un temps des fonctions administratives, il lui restait la tribune et la presse. Il usa de l'une et de l'autre avec une persévérance infatigable et un succès croissant; chaque jour, il consacrait ses talents à défendre la liberté avec ses conditions essentielles de force et de durée, à revendiquer la double autorité de la mère et de la reine dans la personne de Marie-Christine, et à seconder les efforts des bons Espagnols, pour se frayer une route et se créer un abri entre le retour du pouvoir absolu et les abîmes de la révolution. Il avait déjà fixé l'attention des esprits sérieux par son Essai sur la diplomatie européenne, depuis la Révolution de Juillet jusqu'au traité de la Quadruple Alliance.
Le journal Y Avenir^ dont il fut le fondateur, le Pilote^ le Courrier National, et surtout la Revue de Madrid, qui l'eurent successivement pour collaborateur, renferment de nombreux travaux historiques et politiques, dont le recueil sera un jour, il faut l'espérer, offert à la respectueuse curiosité de ses admirateurs. Il occupa vers le même temps une chaire à
TAthénée de Madrid , où il donna un cours sur le droit politique. Il y trouvait une occasion naturelle de répandre, à ses risques et périls, dans le public et la jeunesse de cette capitale alors si violemment agitée, les grands principes de tout ordre social et la théorie spéciale des devoirs réciproques des rois et des peuples. Il mêlait à d'énergiques protestations contre l'esprit de désordre et de faction l'exposé des conditions qu'il croyait dès lors indispensables au triomphe de la cause libérale, et qu'il a eu depuis le bonheur de voir reconnaître et pratiquer par la grande majorité de ses concitoyens. . Il continua cette laborieuse carrière , en grandissant de jour en jour dans l'estime publique, jusqu'au jour où Espartero profita de l'ascendant qu'il devait à sa victoire décisive sur don Carlos, pour se faire l'instrument du parti progressiste, et entreprit de dépouiller la reine Marie - Christine , nonseulement de la régence du royaume, mais encore de la tutelle de ses enfants. M. Donoso Certes consacra sa jeune renommée, son talent déjà mûr et son dévouement chevaleresque, à la cause de Christine. Lorsqu'elle eut été obligée de quitter l'Espagne en 1840, son généreux avocat ne craignit pas d'engager une lutte personnelle avec le dictateur. Il voulait le contraindre , par les armes de la discussion et de la publicité, à respecter les droits, sinon de la veuve et de la régente, du moins de la mère et de la tutrice de ses enfants en bas âge. Il succomba naturellement dans ce conflit inégal, et dut s'estimer heureux de ne pas expier par son sang^ comme son ami, l'intègre et courageux Montés de Oca, le crime d'avoir tenu tête au despote. Il lui fallut aller partager en France l'exil de la reine et des principaux chefs du parti modéré. Il y devint le secrétaire particulier de Christine, et c'est de sa plume que sortirent les manifestes publiés par elle à diverses époques, pour dénoncer
aux Espagnols l'ingratitude et les violences du duc de la Victoire.
En 1843, lorsque le maréchal Narvaez eut renversé la domination du maréchal Espartero, et rétabli une politique conservatrice appuyée par les sympathies de la France. M. Donoso Cortès retourna en Espagne avec la reine Marie- Christine, et échangea le poste de secrétaire de la reine mère contre celui de secrétaire et de directeur des études de la reine Isabelle, alors déclarée majeure. Il reprit en même temps sa place aux cortès, où des majorités triomphantes le rappelaient à chaque réélection. Le ministère lui fut plus d'une fois offert : il le refusa toujours, croyant mieux servir la cause qu'il aimait par ses discours et ses écrits que dans la pratique des affaires. Ce fut l'époque où il se plaça définitivement parmi les premiers orateurs de l'Espagne. On cite surtout son discours en faveur de ce que l'on a appelé en France les mariages espagnols^ c'est-à-dire l'alliance simultanée de la reine Isabelle avec son cousin germain, l'infant don François d'Assise, et de sa sœur et héritière présomptive avec M. le duc de Montpensier. Le roi Louis-Phihppe lui envoya à cette occasion les insignes de grand officier de la Légion d'honneur. Il avait déjà reçu un titre de Castille, par l'érection en marquisat de sa terre de Valdegamas. Peu après, il entra dans la carrière diplomatique, et alla occuper le poste de ministre plénipotentiaire d'Espagne à Berlin.
Ces détails sur les commencements de cette trop courte carrière ne nous semblent point indifférents. Il est bon de savoir au sein de quels travaux et de quelles luttes s'est formé ce noble esprit, et à quelle source il avait puisé cette contemplation si haute et si nette des hommes et des choses de son siècle. Il est bon de le rappeler à ceux qui nous prêchent chaque jour les avantages moraux du sommeil et du silence,
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et qui semblent ne rêver pour les nations catholiques d'autre rôle politique que de peupler une vaste antichambre, où chacun ne doit plus qu'attendre sans impatience et exécuter sans bruit les décrets du maître. Pour devenir tels que nous les avons aimés et admirés , Balmès et Donoso Cortès ont eu besoin d'une autre école.
C'est à Berlin que vint le surprendre la révolution de Février, ou pour mieux dire la catastrophe européenne de 1848. Mais auparavant son âme avait subi une révolution aussi radicale que bienfaisante. Nous l'avons déjà indiqué : au milieu des labeurs et des succès de sa jeunesse, il était resté étranger à toute pensée sérieusement chrétienne. Il n'avait jamais renié la foi de son enfance. Son langage était toujours respectueux; ses mœurs étaient restées pures; son ûme, comme nous l'avons vu, avait même été conviée de bonne heure à goûter le calice salutaire de la douleur. Mais ni la majesté, ni la miséricorde de Dieu , ni la triomphante vérité de l'Église ne s'étaient encore révélées à lui. L'heure du réveil sonna pour cette âme prédestinée, un peu avant qu'elle semblât sonner le deuil de toutes les monarchies du continent.
Notre Juan avait un frère nommé Pedro, plus jeune que lui d'une année, compagnon fidèle de ses études et tendreluent aimé depuis l'enfance. La communauté de leurs premières études n'avait pas enfanté l'uniformité de leurs opinions. Pedro avait montré plus de goût pour la théologie que pour la politique : il était resté chrétien sincère et pratiquant. 11 avouait sa préférence pour la monarchie absolue et pour la cause de don Carlos. Ces dissentiments n'altéraient en rien l'union des deux frères. « Je l'aimais, disait Donoso, (( autant et peut-être plus qu'il n'est permis d'aimer une « créature humaine. » En 1847, Pedro tomba mortellement
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malade. Juan, alors absent de Madrid, vola auprès de son frère. Les souffrances et le danger du malade amenèrent naturellement l'entretien sur ce terrain où la vérité suprême attend tôt ou tard les esprits faits pour elle. Au milieu de ses anxiétés, Juan raconta à son frère sa rencontre à Paris avec un compatriote dont la vertu, la charité, la simplicité l'avaient singulièrement frappé, et lui donnaient à penser qu'il y avait dans la profession d'honnête homme un degré dont il restait encore éloigné, tout fier qu'il se croyait de son honneur et de sa vertu. Il s'était senti subjugué par cette vertu différente de toutes les vertus de sa connaissance. Il en avait parlé à l'Espagnol et celui-ci lui avait tout simplement répondu : « En effet, vous êtes un honnête homme, et moi aussi : mais a il y a quelque chose, dans mon honnêteté, de supérieur à la <( vôtre. — A quoi cela peut-il tenir? — A ce que je suis (( resté chrétien, tandis que vous ne l'êtes plus. » En entendant ce récit, le moribond se tourna vers le narrateur, et lui dit : <( Oui, mon frère, il t'a donné la vraie raison. » Et làdessus, avec la double autorité de l'amour et de la mort, il se mit à lui expliquer le sens de cette parole. La grâce parla en même temps à ce grand cœur trop longtemps dépaysé. Pedro mourut le lendemain, en léguant à son frère la vérité, la foi et son confesseur.
L'ambassadeur d'Espagne racontait lui-même ces détails avec une naïve et noble franchise, dans un salon de Paris, au mois de mars dernier ^ Quelqu'un lui dit : « En vérité, a Dieu vous a fait là une grande grâce , en vous éclairant a ainsi subitement au milieu de votre carrière, et quand
' Je les emprunte au récit qu'en a rédigé l'un des auditeurs, M. le comte de Bois-le-Comte, ancien ambassadeur du roi Louis-Philippe en Suisse, qui avait obtenu de M. Donoso Corlès la confirmation écrite de son texte et l'aulorisalion d'en faire l'usage qu'il jugerait convenable.
a TOUS ne pensiez plus à le chercher. Il faut qu'il y ait eu c( dans votre vie quelque circonstance particulière qui vous c( ait mérité une telle faveur. — Je ne m'en rappelle auc< cune, » répondit M. Donoso Cortès; mais après avoir réfléchi un instant, il ajouta : a Peut-être, un sentiment a c( pu y être agréable à Dieu. Je n'ai jamais regardé le pauvre « assis à ma porte, sans penser que je voyais en lui un (( frère. ))
Lui-même écrivait à un ami, en lui envoyant le récit de sa conversion : « Comme vous le voyez, le talent et la raison c( n'y ont aucune part ; avec mon faible talent et ma misece rable raison, je serais arrivé à la tombe avant d'atteindre à c( la vraie foi. Le mystère de ma conversion (car dans toute (( conversion il y a un mystère) est un mystère d'amour. « Je n'aimais pas Dieu, il a voulu être aimé de moi, et je (( l'aime; et je suis converti, parce que je l'aime '. »
Ainsi converti à trente-huit ans, il entre à la fois en pleine possession de la vertu et de la vérité , sans avoir été condamné aux longues luttes, aux fatigantes incertitudes, aux mortelles hésitations par où ont dû passer tant d'autres chrétiens de la dernière heure, et où tant d'âmes ont usé l'énergie nécessaire au salut. A peine a-t-il mis le pied dans le domaine du catholicisme, qu'il s'y précipite en conquérant. Rien n'échappe à son ardeur, à sa soif de connaître la vérité, d'en jouir, de combattre pour elle. A peine assis sur les bases élémentaires du catéchisme, il se plonge dans la théologie mystique, dans les grands écrivains ascétiques que
' Lettre du 21 juillet 1849 à M. Albéric de Blanche-Raffin, traducteur do Balmès. — Celte lettre renferme un jugement éloquent et affectueux sur Balmès, que Donoso n'avait jamais rencontré, mais qu'il avait fini par apprécier à sa juste valeur, et qu'il qualifie d'esprit « lumineux, pénétrant, solide, < ferme dans la foi, agile dans la lutte, grand par la polémique et par la « doctrine, écrivain et philosophe. »
sa patrie a donnés à l'Eglise, surtout dans sainte Thérèse et Louis de Grenade. Il ressort de ces profondeurs lumineuses comme pour reprendre haleine, promène un regard ferme et rapide sur l'Europe boulcYersée, et prête l'oreille à ces terribles coups que Dieu frappait alors sur les trônes et sur les constitutions de l'Europe. Ils achèvent son éducation et commencent celle de ses contemporains.
Alors il se recueille et s'examine : il se sent prêt à de nouveaux combats, abandonne pour un temps son poste diplomatique, va reprendre sa place aux cortès, et, le 4 janvier 1849, il prononce le célèbre discours sur la dictature et la révolution, qui lit franchir les Pyrénées à son nom, et le plaça du premier coup au rang des grands orateurs de l'Europe.
On peut dire de lui, comme de Burke, qu'il entra d'un seul bond dans la gloire, ou avec l'intraduisible énergie de l'anglais : He darted into famé.
Deux lettres rendues publiques dans le courant de cette même année 1849, et une seconde et dernière harangue prononcée au commencement de 18S0 sur la situation générale de l'Europe, lui servirent à développer, avec une hardiessç croissante et une éloquence magique, ses convictions religieuses appliquées à la politique. Elles consolidèrent l'édifice de sa réputation européenne et l'influence considérable qu'il exerça dès lors sur les catholiques du monde entier/.
Il faut avouer que jamais circonstances ne furent plus favorables que celles où il se trouvait. Jamais de tels événements n'étaient venus préparer et justifier un tel début. La lumière qui s'était faite pour lui, éclatante et invincible, se
' Ces deux discours, avec ses lettres du 26 mai et du 6 juillet 1849, à M. de Montalembert, ont été publiés par les soins du Comité tîecloral de la liberté religieuse, chez Lecofifre, 1 vol. in-18.
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levait déjà dans l'ànie de tous, hormis des fauteurs et des complices de la barbarie socialiste. Quand il parut pour la proclamer, comme un pontife généreux et fidèle de la vérité, le plus fort était fait par la main de Dieu lui-même. Donoso n'eut point à lutter contre ces préjugés invétérés, ce mépris glacial et savant , cette outrecuidante confiance en la sagesse humaine, cette dédaigneuse impertinence qu'on a si longtemps opposés, en France et ailleurs, à ceux qui , dans les beaux jours de la prospérité philosophique et constitutionnelle, revendiquaient les droits, même les plus modestes, do l'Église, et entreprenaient de montrer quels liens enchaînent les destinées de la société à celles de la religion. L'Europe, partout soulevée, déchirée, sanglante; les rois, partout menacés, humiliés ou en fuite ; les peuples plus troublés par leur victoire imaginaire que par les plus cruels désastres; tout cela servait de préface irréfutable aux démonstrations de l'orateur catholique, lorsque sa parole vengeresse éclata au milieu du parlement espagnol. Les sages éperdus, les politiques en désarroi eussent été mal reçus à accueillir par des risées ou par des injures l'honnête homme éloquent qui, à côté de l'abîme ouvert devant tous les yeux, signalait avec assurance la seule voie ouverte pour le franchir, et proclamait, au milieu des morts et des mourants, le seul principe conservateur et vivificateur des sociétés humaines.
Sans doute il n'eut pas le bonheur d'ébranler et de convertir tous ceux qui l'admiraient. Sans doute, on aurait pu lui dire, comme au prophète Ezéchiel, et à bien d'autres interprètes de la vérité : Tu es eis quasi carmen musicum quod suarn dulcique sono canitur ; et audiunt verba tua, et non facient ea. Mais toujours est-il que cette levée de boucliers contre les opinions naguère souveraines n'entraîna pour lui aucune conséquence fâcheuse. A peine quelques contra-
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dicteurs timides se firent-ils entendre après la publication de ses lettres de Berlin. Pas une injure, pas une dérision, pas une récrimination ne vint l'assaillir. Il faut le dire à l'honneur de l'Espagne contemporaine : la conversion éclatante du plus illustre de ses fils n'a fait à celui-ci aucun tort pendant sa vie, et n'a rien ôté à l'unanimité des regrets que sa mort a suscités ' .
Il eût été, du reste, difficile à la mauvaise foi et à l'envie de contester la valeur et l'opportunité de son langage. Tout le monde se sentait intérieurement du même avis que lui, quand il proclamait qu'il fallait préférer la société à la légalité, la dictature à la révolution. Et ceux qui ont pu hésiter alors dans leur adhésion ont dû plus tard s'incliner devant la rare perspicacité de celui qui avait dit : « Le socialisme, en «dépouillant les propriétaires, éteint le patriotisme. Un (( propriétaire dépouillé n'est pas et ne peut pas être patriote ; <( car, dès que la question est poussée jusqu'à cette angoisse, « tout patriotisme meurt au cœur de l'homme. » Nous Tavons vu, hélas! ce n'est pas seulement le patriotisme qui s'évanouit devant les menaces du socialisme, c'est encore le sentiment de toute dignité politique et nationale : il pro-
' A peine la nouvelle de la mort du marquis de Yaldegamas fut-elle arrivée à Madrid, que l'on ouvrit aussitôt une souscription destinée à lui ériger un monument en même temps qu'à son illustre émule Balmés. La première liste de souscripteurs, publiée huit jours après la fatale nouvelle, la seule que nous ayons vue, se montait déjà à 115,000 réaux (environ 30,000 francs). Parmi les souscripteurs, on remarque, après la famille royale, les principaux noms de la grandesse et les chefs de l'ancien parti libéral, MM. Martinez de la Rosa, Pidal, le duc de Rivas, etc. Depuis, la reine, sur le rapport du président de son conseil des ministres, D. Francisco de Lersundi, a rendu un décret pour ordonner la translation, de Paris à Madrid, des restes du marquis, « à l'effet de rendre un témoignage public de la haute considération « que méritent les services signalés qu'il a rendus pendant sa vie à la reli- « gion, à la société et à la monarchie, par ses éminents talents et sa loyauté « éprouvée. »
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A^oque et aboutit à rabdicatioii de l'intelligence et de la virilité
des nations.
Dès lors aussi plus d'un de ses auditeurs a dû respirer comme un souffle de l'avenir en entendant ces paroles : « Si les gouvernements représentatifs vivent de discussions (( modérément longues , les discussions interminables les «tuent... Yous connaissez, messieurs, l'histoire des assemc( blées de l'Allemagne. Elles sont mortes, parce qu'elles (( n'ont rien fait et rien laissé faire, parce qu'elles n'ont pas (( gouverné et n'ont pas laissé gouverner... Elles aspirèrent à (( la dignité de reines : Dieu les rendit stériles, et leur retira c( jusqu'à la dignité de mères. Députés de la nation, veillez à « la vie des assemblées espagnoles ! »
Paroles aussi prophétiques que justes, mais que ni la pensée de l'auteur ni la raison des choses ne permet d'appliquer à toutes les assemblées politiques , pas plus que la réprobation inspirée par tel roi sanguinaire ou idiot ne peut devenir un titre de proscription contre la royauté même !
Je suppose que le mince volume qui contient les discours et les lettres de M . Donoso Certes est suffisamment connu de tous mes lecteurs : je m'abstiens donc de citer des pages qu'ils ont sous les yeux et qui sont dans toutes les mémoires. Je me borne à noter son éloquente démonstration de cette loi historique des deux répressions , ou , comme il disait , des deux thermomètres, dans leur marche parallèle mais en sens inverse : la répression politique ou la tyrannie de l'État , montant graduellement et partout à son apogée, à mesure que la répression religieuse ou l'empire de la foi sur les âmes baissait et diminuait d'intensité. Mais je ne résiste pas à extraire de son dernier discours le parallèle entre le prêtre et le soldat, qui justifiait la saisissante parole par laquelle il avait salué les victoires du général Cavaignac et du prince
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Windisclîgrœlz sur le socialisme : « Pour la première fois a depuis qu'il existe, le monde marche à la civilisation par a les armes, et à la barbarie par ks idées. »
Il continuait ainsi : a Je ne sais, messieurs, si votre attention a été frappée comme la mienne par la ressemblance, par la presque identité entre deux personnes qui paraissent les plus distinctes et les plus contraires, je veux dire entre le prêtre et le soldat. Ni l'un ni l'autre ne vit pour soi ; ni l'un ni l'autre ne vit pour sa famille ; pour l'un et pour l'autre la gloire est dans l'abnégation, dans le sacrifice. La charge du soldat est de veiller à l'indépendance de la société civile; la charge du prêtre est de veiller à l'indépendance de la société religieuse. Le devoir du prêtre est de mourir, de donner sa vie comme le bon Pasteur pour ses brebis. Le devoir du soldat est de donner, comme un bon frère, sa vie pour ses frères. Si vous considérez l'âpreté de la vie du prêtre, le sacerdoce vous paraîtra, et il l'est en effet, une véritable milice. Si vous considérez la sainteté du ministère du soldat, la milice vous paraîtra comme un véritable sacerdoce. Que deviendraient le monde, la civilisation, l'Europe, s'il n'y avait ni prêtres ni soldats? Et maintenant, messieurs, si, après l'exposé que je viens de faire , quelqu'un croit qu'on doive licencier les armées, qu'il se lève et le dise. »
Cette estime religieuse de la force militaire, cette assimilation du prêtre et du soldat sont devenues depuis lors une sorte de lieu commun, tant l'évidence en est ressortie des événements que nous avons traversés. Et il en a été ainsi pour beaucoup d'autres idées du marquis de Valdegamas , frappées à ce coin qui fait à l'instant adopter et circuler l'effigie vivante de la vérité. Ses vues toujours originales, et toujours revêtues d'une forme originale, acquéraient promptement force de loi. Que de gens ont répété après lui cet
ingénieux rapprochement entre les grandes erreurs politiques et les grandes erreurs religieuses , où le progressiste , c'est-à-dire celui qui dans un gouvernement représentatif refuse à la couronne tout pouvoir, est mis en regard du déiste , le républicain du panthéiste, et le socialiste de l'athée. Il y a vingt ans que l'on avait commencé à signaler en France les conséquences désastreuses de la renaissance : mais il était réservé au grand orateur espagnol de promulguer cette vérité par quelques paroles souveraines : a La res- (c tauration du paganisme littéraire a amené successivement les c( restaurations du paganisme philosophique, du paganisme « religieux et du paganisme politique. Aujourd'hui le monde c( est à la veille de la dernière de ces restaurations : la res- « tauration du paganisme socialiste. »
Que s'il descendait des hauteurs de la contemplation historique et théologique à l'appréciation rapide et quelquefois satirique des événements contemporains, la lucidité de son jugement et de sa parole n'était pas moins saillante. Qui ne rendrait aujourd'hui un hommage, hélas! trop tardif à la perspicacité de l'orateur qui, deux ans avant le coup d'État du 2 décembre, disait du haut de la tribune : ce Là où le a salut de la société dépend de la dissolution de tous les parc( tis anciens et de la formation d'un nouveau parti composé (( de tous les autres, les partis s'efforcent de ne pas se dissouc( dre et ne se dissolvent pas. C'est ce qui arrive en France. (c Le salut de la France serait la dissolution des partis bona- « partiste, légitimiste, orléaniste, et la formation d'un seul (( parti monarchique. Eh bien! là, dans cette France, où le c( salut de la société dépend de la dissolution des partis , les (( bonapartistes pensent à Bonaparte, les orléanistes au comte (( de Paris, les légitimistes à Henri V. »
Au milieu de ses préoccupations politiques et diplomati-
ques, il fut appelé à prendre place à l'Académie royale d'histoire, qui est le premier corps littéraire de l'Espagne, et où, comme à l'Académie française , tout nouvel élu est tenu de faire un discours de réception. Le sien fut un chant de triomphe où éclate à chaque ligne le bonheur, l'admiration, le légitime orgueil du chrétien vainqueur de l'incrédulité. Il avait pris pour sujet les beautés littéraires de la Bible et l'expression donnée par les saintes Écritures aux trois sentiments les plus prononcés du cœur de l'homme, l'amour de Dieu, l'amour de la femme, et l'amour de la patrie. La page suivante, extraite de ce discours', fera connaître son talent et son âme sous un jour nouveau :
« Ne vous étonnez pas , messieurs , si immédiatement après vous avoir parlé de Dieu , je viens vous parler de la femme. Quand Dieu, épris de l'homme, sa plus parfaite créature, résolut de lui faire un premier don, dans son amour infini il lui donna la femme... L'homme fut le seigneur du paradis, la femme en fut l'ange.
« Quand la femme eut commis sa première faiblesse, et l'homme son premier péché. Dieu leur permit de demeurer ensemble. Ils sortirent ensemble de la resplendissante demeure, le pied chancelant, le cœur oppressé , les yeux obscurcis par les larmes. Ils ont traversé ensemble les siècles, la main dans la main l'un de l'autre , tantôt résistant aux tempêtes, tantôt se laissant aller sur la mer de la vie au souffle de la fortune adoucie. En frappant l'homme prévaricateur de la verge de sa justice, en lui fermant les portes du séjour délicieux qu'il avait préparé pour lui. Dieu, dans sa miséricorde, voulut laisser au coupable quelque chose qui put lui rappeler le suave parfum du bienheureux séjour; il lui
' Il a été inséré dans le recueil intitulé La Cruz, publié à Séville avec cer sure et approbation de l'autorité ecclésiastique.