‹ Œuvres polémiques et diverses de M. le comte de MontalembertChapitre 23 sur 73 · N» IV · texte numérisé non relu

N» IV

LE GOUVERNEMENT PARLEMENTAIRE ET LA LIBERTE DE CONSCIENCE. Répoise à la Civiltà Caltolica.

La lettre suivante a été écrite à VVnivers en réponse à un article que ce journal avait reproduit d'après la Civiltà Cattolica, contre le li^re des Intérêts catholiques au dix-neuvième siècle,

Paris, ce 15 mars 1853.

Monsieur le Rédacteur,

Je n'ai ni l'intention ni le loisir de répondre aux diverses attaques que mon dernier écrit a soulevées et auxquelles vous avez ouvert vos colonnes depuis cinq mois. On y a sans cesse altéré ma pensée et travesti ma conduite : c'est le sort de tout écrivain qui a l'honneur de se mettre en travers de la passion du jour, et je m'y résigne sans peine quant à présent. Toutefois, je ne crois pas devoir passer sous silence une falsification matérielle de mon texte, qui se trouve dans le dernier article que vous avez extrait d'un journal italien intitulé : la Civiltà cattolica, publié à Rome et rédigé par des membres de la Compagnie de Jésus. Je consens volontiers à ce que Ton qualifie mes opinions comme l'on voudra, mais non à ce que Ton m'en impute qui sont le contraire de celles que je professe.

L'auteur de cet article cherche à tirer de mes propres paroles, étrangement mutilées et altérées, la condamnation de ce que j'estime et regrette le plus dans l'ordre politique. Il affirme que je reconnais que « le bien de la Constitution a été le mal de l'Église, « comme, au contraire, le bien de l'Église a été le mal de la Consti- « tution. » En lisant cette phrase, j'ai cru à une sorte d'hallucination passagère chez mon savant adversaire, ou bien à une plaisanterie dans le genre de celle qui lui fait dire un peu plus loin

que le Sénat à huis clos et le Corps législatif muet de Napoléon K <5taient basés précisément sur l'idée parlementaire, et avaient le droit et le devoir de parler contre la captivité de Pie VII.

Mais il ne s'arrête pas là : il prétend que j'ai vu dans le gouvernement constitutionnel la cause de l'impopularité de l'Église sous la Restauration , et que j'ai accusé ce qu'il appelle l'Orléanisme d'avoir faussé le gouvernement parlementaire. Il a même cru pouvoir insérer entre guillemets, comme s'il citait textuellement mes paroles, une phrase ainsi conçue, et que je n'ai pas écrite: « Après quinze ans de régime co7istitutionnel, la religion, loin d'avoir « gagné du terrain, était tombée dans un discrédit profond. »

Or, voici la phrase telle que je l'ai écrite, avec celle qui la précède et qui en fixe le sens :

« Dieu me préserve de vouloir méconnaître les services rendus par la maison de Bourbon à la France et à la liberté, à cette liberté dont la destinée semble plus que jamais identifiée avec celle de cette auguste race ! Dieu me garde d'élever une ombre de récrimination contre un gouvernement qui a si noblement et si péniblement vécu entre les aveugles exigences des ultra-royalistes et l'odieuse ingratitude du parti libéral ! Dieu me garde surtout de révoquer en doute le zèle sincère et fervent des princes de cette illustre maison pour la foi de saint Louis ! Mais je ne constate qu'un fait en rappelant qu'après quinze ans passés sous des rois dont le dévouement à l'Église était incontestable, la Religion, bien loin d'avoir gagné du terrain, était tombée dans un affligeant discrédit et avait perdu presque toute son influence sur le peuple comme sur la bourgeoisie. »

On ne voudra pas sans doute me condamner à démontrer que l'opposition vraie ou supposée du clergé à la liberté constitutionnelle fut la cause principale ou au moins le plus spécieux prétexte de son impopularité sous la Restauration.

Plus loin, l'écrivain de la Civiltà cattolica fait encore semblant de me citer en m'accusant d'avoir appelé le règne de l'Orléanisme une époque de décadence pour le gouvernement parlementaire et pour la liberté, et il renvoie à la page 122 de mon livre. Je ne puis mieux réfuter une si étrange imputation qu'en vous priant de reproduire tout ce passage auquel il fait allusion :

« On insiste, et on affirme que le système constitutionnel ne dure pas et ne produit rien. R(5ponse : il a duré en France trois fois plus longtemps que la monarchie absolue, fondée par le plus grand génie des temps modernes. 11 a régné de 1814 à 1848; et ces trentequatre années, il ne faut pas se lasser de le répéter en présence des injures et des mensonges qu'on entasse chaque jour, ces trentequatre années ont été, tout bien compensé, sinon les plus éclatantes, du moins les plus libres, les plus heureuses, les plus tranquilles de notre histoire. »

Voir plus haut, pages 106 à 108, la suite de ce passage, qui se termine ainsi :

« Il faudra, en outre, voir comment se comportera la nation sous le régime qui pourra remplacer le système actuel; car, on l'a souvent remarqué, pour bien juger l'influence d'un gouvernement sur une société il faut pouvoir apprécier la conduite de cette société après que ce gouvernement a disparu. De 1789 à 1795, au sortir du régime énervant de l'ancienne monarchie, la France s'est livrée à des attentats sans exemple dans l'histoire. En 1848, au sortir de trente ans de luttes parlementaires, et quoique plongée à l'improviste dans l'anarchie, elle a su se préserver de ces crimes qui déshonorent un peuple. Le sentiment de la justice et de la liberté ne s'est point éclipsé. Le soleil s'était couché; mais on a continué à vivre et à combattre dans le crépuscule.

« Deux fois, en 1830 et en 1848, le gouvernement parlementaire a eu la gloire et la force de faire reculer la révolution sans immoler la liberté. L'histoire du dix-neuvième siècle enregistrera cette vérité que le temps rendra chaque jour plus éclatante, et ce service dont l'expérience fera chaque jour mieux comprendre le mérite. »

En voilà assez sur le gouvernement parlementaire. Pour ce qui est de la liberté en général, de la liberté politique et de la liberté de conscience dans l'ordre politique, si violemment dénoncée par mon révérend contradicteur, je me contenterai de lui citer l'autorité de l'homme dont le langage et la conduite m'ont le plus encouragé à défendre les jésuites, comme je l'ai fait de 1844 à 1830, au nom de la liberté, et avec les arguments qui leur ont valu, par la

loi sur l'enseignement, le droit d'ouvrir tous les collt^ges qu'ils possèdent aujourd'hui en France.

Dans le livre éloquent et courageux que le P. de Ravignan a publié en 1844, pour revendiquer hautement son droit et celui de sa Compagnie, je lis ce qui suit :

« Catholique et Français, jouissant de tous les droits de citoyen, assuré de la liberté de conscience par la loi fondamentale, j'ai éprouvé le besoin de me rapprocher de la perfection évangélique autant qu'il pouvait m'élre donné de le faire...

« La Charte a-t-elle prononcé la liberté de conscience, oui ou non?

« La perfection évangélique est-elle un droit de la conscience, oui ou non?

« Eh bien! la vie religieuse n'est que la perfection évangélique : c'est l'enseignement solennel de l'Église, comme la liberté de conscience est la promesse solennelle de la Charte...

« En Angleterre, en Belgique, aux États-Unis, là où la liberté de conscience est une réahté, les religieux, les jésuites comme d'autres, ont publiquement des collèges.

« On nous transforme en ennemis des libertés et des institutions de la France : qu'en sait-on ? pourquoi le serions-nous?...

« Que si je devais succomber dans la lutte, avant de secouer sur le sol qui m'a vu naître la poussière de mes pas, j'irais m'asseoir une dernière fois aux pieds de la chaire de Notre-Dame. Et là, portant en moi-môme l'impérissable témoignage de l'équité méconnue, je plaindrais ma patrie et je dirais avec tristesse : Nous laissons derrière nous la Charte violée, la liberté de conscience opprimée, la justice outragée, etc. » (P. 122.)

On le voit, le P. de Ravignan ne craignait pas d'invoquer, en 1844, ce que son confrère appelle, en 1853, une liberté funeste et des institutions d'une hétérodoxie fondamentale. Si ces dernières qualifications sont justes et vraies, la bonne foi, la charité, la dignité de la cause religieuse exigeaient impérieusement qu'on voulût bien nous le dire dès lors, au lieu d'attendre jusqu'aujourd'hui pour dresser un réquisitoire posthume contre le gouvernement représentatif.

Quant à moi, le tort qu'on me reproche est de penser encore en

1853 ce que pensaient ou ce que semblaient penser, il y a dix ans, tous les catholiques engagés dans la lutte pour la liberté de l'enseignement, la liberté des ordres religieux et la liberté de l'Église. Ce tort, je le confesse et j'y persévère.

Cette lettre est longue, monsieur le Rédacteur; je le reconnais et je le regrette; mais elle est bien loin d'atteindre les limites que la loi impose à mon droit de répondre aux nombreux articles que vous m'avez fait l'honneur de me consacrer. Vous avez trop souvent occupé vos lecteurs de moi pour qu'il ne me soit pas permis de leur parler une fois au moins par moi-même.

25 acùt «853.

MARQUIS DE YALDEGAMAS '

On a déjà beaucoup parlé de M. Donoso Cortès. Je voudrais seulement ajouter quelques coups de crayon et rectifier quelques contours, dans l'intérêt de la vérité d'abord, et puis aussi afin de prolonger en quelque sorte l'hommage que doivent tous les chétiens à une vie si pure et à une mort si admirable. Comme toujours , le silence s'est déjà fait auprès de cette tombe à peine fermée. Les esprits, un moment ébranlés par ce coup douloureux, ont couru de nouveau à leurs luttes, à leurs préoccupations, à leurs misères de chaque jour. Comme on voit à la chute d'un corps dans l'eau les cercles formés par le déplacement de l'air s'élargir de plus en plus et finir par disparaître ; ainsi le vide créé par cette mort imprévue dans l'océan de la société française ne sera que trop tôt comblé. J'espère donc que les nombreux amis de cet illustre mort ne me sauront pas mauvais gré si j'essaye d'exprimer et de justifier brièvement la tendre et fidèle admiration que je lui conserve.

L'Espagne moderne a eu la singulière fortune de tromper l'attente des juges et des maîtres de l'opinion publique en Europe. Tombée au dernier degré de l'abaissement politique

' Inséré dans le Correspondant du 25 août 1853.

et du néant intellectuel, sous l'empire du pouvoir absolu et depuis le milieu du dix-septième siècle, elle semblait entre les mains de Godoy une proie facile et certaine pour le géant qui dévorait successivement tous les royaumes de l'Occident ; et pourtant ce fut elle qui, la première parmi les nations du continent, sut triompher de Napoléon, venger le guet-apens de Bayonne par les Fourches Caudines de Baylen, et protester victorieusement contre l'asservissement du monde. Sauvée par l'Angleterre des vengeances impériales, et deux fois rendue au sceptre de ses rois, d'abord par la chute de Napoléon et ensuite par la politique énergiquement habile de la Restauration , elle s'est vue livrée à la guerre civile et à la révolution, non par une insurrection triomphante, mais par le caprice d'un monarque absolu, disposant sur son lit de mort de sa couronne et de son peuple comme d'une propriété privée. Condamnée par cet acte à dix années d'une lutte sanglante, traînée par les partis en fureur à travers les excès et les horreurs d'une crise anarchique, elle en est sortie pleine de vie et de force. On la croyait réduite au rôle de satellite de la France, et elle a su se préserver de nos chutes et de noire humiliante mobilité. Sa royauté est restée debout et populaire au sein de l'épidémie républicaine de 1848, et ses institutions représentatives ont survécu à la réaction absolutiste de 1852. L'Espagne catholique surtout semblait condamnée aux plus cruelles épreuves, à une irrémédiable stérilité. Depuis près de deux siècles, elle n'avait pas donné un seul nom illustre à l'Église. Elle avait vu sous la monarchie absolue le jansénisme infecter ses écoles, et sous la royauté constitutionnelle la révolution dépeupler ses cloîtres, confisquer son patrimoine , égorger ses prêtres. Elle avait pour ainsi dire cessé de compter en Europe ; et voici que du milieu de ses discordes civiles, elle voit surgir et luire avec l'éclat et

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la rapidité de l'éclair les deux plus nobles représentants de la cause catholique qui aient paru depuis la chute de l'abbé de la Mennais et la mort d'O'Connell : Balmès et Donoso Cortès.

En mai 1809, une armée française, combattant pour maintenir sur le trône le roi Joseph Bonaparte, et victorieuse à Medellin, envahissait TEstramadure, où elle devait bientôt rencontrer son vainquevir, le futur duc de Wellington. Les habitants fuyaient de toutes parts devant l'armée conquérante, et parmi eux un jeune ménage, de la petite ville de Dom Benito. C'étaient don Pedro Donoso Cortès et sa femme dona Elena Canedo. Celle-ci, enceinte de son second enfant, ne put dépasser le village de Yalle de la Serena, près de la terre de Valdegamas, qui leur appartenait. Ce fut là qu'elle accoucha, le 6 mai 1809, de l'enfant qui devait répandre une gloire si pure sur le nom de ce lieu et de cette famille. Il y avait dans cette paroisse une image très-vénérée de la sainte Vierge, sous le nom de Maria de la Salud. La jeune mère voulut que son nouveau-né fût offert à l'autel de cette image et qu'il en portât le nom. Il reçut au baptême ceux de Juan- Francisco-Maria-de-la-Salud.

Cet enfant, né au milieu des terreurs de la guerre et de l'invasion, et déjà marqué du sceau de la vieille foi espagnole, montra bientôt des dispositions rares et précoces pour l'étude. Ses parents étaient obligés de le retenir, et souvent sa mère, qui le guettait, dut monter la nuit dans sa chambre pour éteindre sa lampe et lui enlever les livres auxquels il sacrifiait le sommeil. A cinq ans il entrait à l'école primaire. A onze ans il avait déjà achevé ses humanités ; à douze, il entrait à l'Université de Salamanque pour y étudier le droit. Transféré de là à Séville, et ne voulant user ni de récréations ni de vacances, il avait acquis à seize ans toutes les con-

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naissances exigées pour le grade de licencié, que les règlements de l'époque ne permettaient pas de conférer avant l'âge de vingt-cinq ans. Il fallait remplir ce long intervalle. Il le fit, en se livrant avec passion à l'étude delà philosophie, de l'histoire et de la littérature, sous la direction d'un écrivain alors fort renommé dans son pays , don Manuel Quintana. Celui-ci, ayant été appelé à occuper une chaire nouvellement fondée au collège de Cacerès, chef-lieu de la province, s'en défendit à cause de son âge, et désigna pour le remplacer son jeune élève, encore mineur, mais qu'il définissait en un seul mot : « Donoso est un diamant, y) L'élève monta à dixneuf ans dans la chaire du maître, y dépassa l'attente de tous, et montra d'avance ce qu'on pouvait attendre de lui sur un autre théâtre.

Dans le publie nombreux qui se pressait autour du précoce orateur, une jeune fille, d'une des familles les plus notables du libéralisme local, se faisait remarquer par son admiration enthousiaste. Ce gracieux hommage ne devait pas demeurer sans retour. Ces deux jeunes imaginations s'enflammèrent l'une pour l'autre. Un mariage s'ensuivit. Juan fut époux et père, comme il avait été professeur et orateur, avant Tâge. Tout se pressait dans cette vie qui devait être si courte et si remplie, mais qui ne devait pas connaître le plus pur des bonheurs d ici-bas, le bonheur domestique. La mort lui enleva presque aussitôt sa femme et son enfant. La sagesse divine est aussi mystérieuse qu'infaillible dans ses châtiments comme dans ses dons. Cette effrayante épreuve eût suffi pour d'autres : elle ne fit rien pour lui. Il ensevelit dans un silence profond ces douleurs que Dieu n'avait point encore bénies et qui ne développèrent chez lui aucun symptôme de cet amour passionné de la volonté divine dont son âme fut plus tard possédée.

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Le jeune Donoso avait grandi au milieu des sentiments qui animaient alors la très-grande majorité des classes éleyées et instruites de l'Espagne. Il leur restait une sorte de foi coutumière à la religion de leurs pères, mais elles avaient perdu le sens historique et social de la vérité catholique. L'honneur seul, et non plus la conscience, les rattachait à l'Eglise. Dégoûtées de leur passé national, par les souvenirs du despotisme oi^i l'Espagne s'était endormie et comme éteinte depuis Philippe II, indifférentes et presque étrangères aux pieuses traditions des siècles antérieurs, elles soupiraient après un avenir nouveau. Elles sentaient bien que l'Espagne n'avait pas dû repousser, au prix de sacrifices inouïs, la domination française, pour retomber sous le régime de Charles IV, et que la race qui venait de renouveler dans Saragosse les héroïques merveilles de Numance et de Sagonte méritait un sort meilleur. Elles aspiraient à entrer en partage de ce grand développement de vie politique, intellectuelle, commerciale, oii l'Espagne avait un jour occupé la première place, et dont les nations du Nord ont depuis trop longtemps le monopole. Mais à cette ambition légitime venaient se mêler la plupart des erreurs criminelles de la philosophie rationaliste et de la politique révolutionnaire. Ni le pouvoir absolu, ni la censure, ni l'inquisition n'avaient pu leur fermer l'entrée de l'Espagne. Elles y régnaient avec le double attrait du fruit défendu et d'une vague espérance. Elles y exerçaient un ascendant que relevait la décadence apparente des doctrines catholiques, depuis longtemps énervées par une solidarité imprudente avec l'absolutisme. Elles s'emparèrent du gouvernement lui-même, à l'aide de l'insurrection militaire de File de Léon, en 1820, et s'y maintinrent pendant cpelques années.

La constitution décrétée à Cadix en 1812 par les cortès de cette époque et gérée en 1821 par une assemblée unique et

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