AVERTISSEMENT DE L'ÉDITEUR
(Placé en télé de la cinquième édition.)
Le livre dont nous publions aujourd'hui la cinquième édition française a produit en Angleterre môme une impression qui ne semble pas devoir s'affaiblir, et qui se traduit par les articles que toutes les revues et les principaux journaux consacrent chaque jour à développer, à contester ou à confirmer les jugements et les prévisions de l'auteur. Mais il a eu surtout un honneur que nous croyons n'avoir jamais été accordé à aucun livre ni à aucun écrivain étranger : il a servi de thème à une discussion du Parlement anglais, et, invoqué tour à tour comme une autorité par les opinions les plus diverses, il n'y a rencontré que des suffrages unanimes. Nos lecteurs nous sauront gré de leur donner à ce sujet quelques détails que nous empruntons au compte rendu des débats parlementaires dans le Times du 25 avril 1856.
On discutait à la Chambre des Communes, dans la séance du 26, la proposition de lord Goderich tendant à introduire le concours dans la nomination aux emplois civils, et à réaliser ainsi le premier point du programme de la réforme administrative.
Après l'auteur de la proposition, sir Stafford Northcote prit la parole pour l'appuyer, et termina son discours en citant le passage du livre de M. de Montalembert, où, comparant les systèmes d'éducation suivis en France et en Angleterre, l'auteur montre que
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l'éducation anglaise réunit les conditions qui doivent préparer les hommes à vivre dans un gouvernement libre. « Dans une société ainsi formée, » a ajouté l'orateur, « la mise au concours des fonctions publiques ne saurait avoir les dangers qu'elle offrirait ailleurs, et ne peut donner, au point de vue des services publics, que de bons résultats. »
Le chancelier de l'Échiquier (ministre des finances), sir Cornewall Lewis, beau-frère de lord Clarendon, et connu par ses travaux sur l'histoire romaine, combattit la proposition au nom du gouvernement, comme incompatible avec la responsabilité ministérielle. II invoque à son tour l'autorité de M. de Montalembert, et en ces termes :
« L'honorable préopinant en a appelé à l'opinion du comte de Montalembert et a cité un extrait de son dernier ouvrage ; mais il a oublié de dire que M. de Montalembert, traitant spécialement la question de la réforme administrative, a exprimé indirectement son sentiment sur le sujet du libre concours. Et cette opinion est loin d'être favorable au système que l'on nous recommande. Ce système est pour M. de Montalembert le sujet des plus vives inquiétudes, et ces inquiétudes, l'éminent écrivain les exprime de la manière la plus éloquente et la plus énergique. Voici comment s'exprime M. de Montalembert dans son livre De l'Avenir politique de l'Angleterre, et j'ai entendu dire à un illustre Français, dont le nom commanderait le respect dans cette chambre, que celte opinion était celle des hommes d'État les plus distingués du continent :
« Le progrès lent, mais incontestable, de la centralisation administrative « a augmenté le nombre des places à donner. La demande est et sera tou- « jours très-supérieure à l'offre; mais l'une et l'autre se sont accrues. C'est « là le plus grand péril de la société anglaise. Le mal est loin d'être aussi « grand que chez les nations du continent; mais l'Angleterre est déjà sur la « pente fatale. Il est temps pour ses hommes d'État de reconnaître que le « désir universel et immodéré des emplois publics est la pire des maladies « sociales. [Applaudissements.) Elle répand dans tout le corps de la nation une « humeur vénale et servile qui n'exclut nullement, même chez les mieux « pourvus, l'esprit de faction et d'anarchie. [Vifs applaudissements.) Elle crée « une foule d'affamés capables de toutes les fureurs pour satisfaire leur ap- « petit, et propres à toutes les bassesses dès qu'ils sont rassasiés. Un peuple « de solliciteurs est le dernier des peuples. Il n'y a pas d'ignominie par où « on ne puisse le faire passer. {Nouveaux applaudissements.) »
Après cette citation, le ministre continue ainsi :
« Je ne m'associe pas complètement aux expressions si énergiques de M. de Montalembert, Il faut se rappeler que c'est le langage d'un Français
qui a vu dans son pays les effets de celte tendance qu'a la centralisation administrative de tout absorber, et qui sait par quelle funeste influence le chef d'un gouvernement centralisé, ayant sous la main cette organisation puissante, peut arriver à fouler aux pieds les libertés d'une nation. Il faut donc faire la part des sentiments qui doivent nécessairement animer un écrivain français appartenant au parti parlementaire. Cependant, j'avoue que, dans une certaine limite, je partage l'opinion de M. de Montalembert; je crois avec lui que dans l'intérêt du gouvernement, il n'est pas bon que toutes les vacances qui, de temps à autre, surviennent dans les administrations, soient offertes à l'ambition du public comme autant de prix à obtenir dans un concours où tout le monde pourra se présenter. *
C'est M. Gladstone, l'ancien chancelier de l'Échiquier dans le ministère de sir Robert Peel et de lord Aberdeen, qui a répondu au chancelier de l'Échiquier actuel. La citation que celui-ci avait tirée du livre de M. de Montalembert avait produit trop d'effet sur la Chambre pour qu'il la négligeât. Voici comment s'est exprimé, sur ce sujet, l'homme que tous les partis s'accordent aujourd'hui à regarder comme l'un des premiers orateurs du Parlement, et comme un des hommes d'État les plus éminents de l'Angleterre :
« J'ai à remercier mon honorable ami d'avoir introduit dans ce débat le nom d'un homme distingué que j'ai l'honneur de compter au nombre de mes amis, et dont il a invoqué l'opinion comme une autorité en faveur de la thèse qu'il défend. Pour ma part, je ne serais nullement surpris d'entendre dire que le comte de Montalembert, ou tout autre écrivain français, qu'un publiciste prussien , ou un auteur appartenant à quelqu'un des autres États dn^ continent, à peu près sans exception, s'effrayent d'une mesure qui aurait pour effet d'accroître la puissance et les moyens d'action du gouvernement. Dans les pays qui ne jouissent pas du bienfait d'institutions libres se développant et fonctionnant sans entraves, ce peut être une question de savoir s'il est bon de concentrer toute la puissance administrative et politique dans les mêmes mains j mais si l'on me dit que, dans un pays comme le nôtre, il est peut-être dangereux pour la sûreté de l'État de donner trop de force aux services publics, je répondrai en montrant cette Chambre, et je dirai que les Communes d'Angleterre sont assez fortes pour arrêter tout pouvoir qui deviendrait dangereux pour les libertés du peuple. 11 se peut que la question de savoir si cette Chambre elle-même n'a pas une tendance à franchir les limites de ses attributions et à absorber en elle tous les pouvoirs soit, dans l'avenir, l'objet d'un sérieux examen ; mais tant qu'elle possédera la force qu'elle tire de son origine, de son histoire, de sa composition, il y a quelque chose de vain, de pusillanime, de puéril à s'effrayer de l'idée de voir les services publics se fortifier, se perfectionner et se montrer ainsi dignes de figurer à côté des institutions libres de l'Angleterre. J'admets volontiers que notre situation diffère, sous ce rapport, de celle des autres pays.
«aiS DE L'AVENIR POLITIQUE DE L'ANGLETERRE.
Dans certains États du continent, l'expérience pourrait avoir ses dangers; mais en Angleterre vous pouvez donner à l'organisation des services publics toute la force que vous voudrez, avec l'assurance que, plus vous les fortifierez, plus vous les rendrez propres à bien conduire et à administrer les aflfaires du pays.
« Je ne puis m'empêcher de croire que mon très-honorable ami n'a pas été heureux dans l'extrait qu'il nous a lu du livre de Montalembert, car le passage qu'il a cité est précisément celui qui serait le mieux choisi pour faire crouler toute son argumentation. Montalembert .... dénonce la tendance de certains gouvernements à multiplier les emplois publics, et cela, dans un langage qui serait très-bien placé dans la bouche d'un chancelier de l'Échiquier résistant à la demande importune d'une nouvelle création de places. Il condamne ce système comme dangereux pour la moralité politique d'un pays, comme détruisant dans une nation toute énergie et créant une foule de solliciteurs affamés, espèce vénale et servile qui n'a pas même le peu de mérite qui peut se trouver encore en de telles gens. Craignez-vous d'encourager la vénalité et la servilité? {Oui, oui.) Alors mettez des limites au droit de nomination directe, car c'est le système de nomination sans concours et sans examen qui fait naître et développe ces vices. {Applaudissements.) L'homme qui se présente pour faire preuve de capacité n'est pas un solliciteur affamé. Il ne songe pas à ramper pour parvenir j il ne vend pas sa conscience, et ne demande pas à un autre homme de commettre cette bassesse à son profit. Il se présente avec la confiance qu'il est capable de servir son pays, et il demande courageusement que sa capacité soit mise à l'épreuve sur un théâtre où ni la crainte, ni la faveur, ni l'affection, ne peuvent lui faire espérer un prix qu'il ne mériterait pas. Voilà les idées en faveur desquelles on peut invoquer le témoignage du livre de Montalembert, et si mon très- honorable ami est très-satisfait de sa citation, je dois lui dire que cette citation fait encore mieux mon affaire que la sienne. » {Très-bien.)
La proposition de lord Goderich a fini par être admise à une première lecture, à la majorité de cent huit voix contre quatrevingt-sept.
L'auteur a profité de cette nouvelle édition pour introduire dans son texte quelques rectifications sur divers points de détail qui lui ont été signalés par des critiques anglais.
1" juin 1856.