‹ Œuvres polémiques et diverses de M. le comte de MontalembertChapitre 30 sur 73 · POSITION DE LA QUESTION · texte numérisé non relu

POSITION DE LA QUESTION

Que Ta devenir T Angleterre? se demande-t-on partout sur le continent. En Angleterre même, la question doit se poser au fond de plus d'un cœur. Mais en dehors des préoccupations de la politique contemporaine ou du patriotisme alarmé, et pour le petit nombre de ceux qui professent encore le culte de la liberté et de la dignité humaine, il n'y a pas, à l'heure qu'il est, de problème plus yital que celui des destinées prochaines de l'Angleterre.

Nul ne peut se le dissimuler : il s'est formé de par le monde une opinion défavorable à la sécurité de cette grande nation, à la durée de ses glorieuses institutions, et même à sa moralité politique. La confiance sans bornes, l'envie trop légitime, l'admiration passionnée qu'elle inspirait depuis un siècle aux esprits éclairés, aux âmes généreuses, ont fait place peu à peu à des sentiments très-différents. Pendant que les anciens et fidèles partisans de l'Angleterre et de tout ce qu'elle représente dans le monde en sont encore à la défiance ou à l'appréhension, ses adversaires, en nombre toujours grossissant, appellent et saluent d'avance la chute de la vieille Angleterre. Là comme ailleurs, absolutistes et démocrates s'entendent au fond, pour former les mêmes vœux, applaudir à la même catastrophe. L'Angleterre a trop longtemps confondu les uns et les autres. Elle a donné un trop éclatant démenti à la fausse

logique, à la fausse science et aux passions implacables des esprits absolus ; sa force toujours croissante, sa liberté sans bornes, sa prospérité sans rivale fournissent de trop formidables arguments à la fois contre la démagogie socialiste qui veut tout passer au crible d'une égalité sauvage , et contre cette théorie monarchique qui ne sait préserver les peuples du désordre et de la terreur qu'en les refoulant dans le silence et le néant.

Elle a trop glorieusement offert aux honnêtes gens son exemple comme un refuge contre cette honteuse alternative. Depuis Favortement ou l'abdication du libéralisme continental, elle est désormais seule au monde. Partout s'exhale la secrète impatience de ceux qui se disent : Quand donc le monde sera-t-il débarrassé de ce cauchemar? Qui nous délivrera de ce nid d'aristocrates opiniâtres et de libéraux attardés? Quand brisera-t-on l'orgueil de ce peuple qui brave les lois de la logique, qui a l'audace de croire en même temps à la tradition et au progrès, de maintenir la royauté et de pratiquer la liberté, de repousser la révolution et d'échapper au despotisme ?

Cette impatiente attente du mal d'autrui trouve des organes bien divers. Elle possède à la fois les avocats de la police qui se pratique à Naples et les panégyristes des spoliations qui se commettent à Madrid. Elle a inspiré à M. Ledru- Rollin son livre sur la Décadence de r Angleterre. Elle enflamme le zèle de tous ces écrivains absolutistes qui entremêlent chaque jour à leurs prophéties funèbres de lourds sarcasmes contre les mœurs et les institutions britanniques.

Tout homme qui a encore quelque souci de l'avenir des idées généreuses et des principes libéraux en Europe doit se demander si ces prédictions sont fondées; si l'Angleterre pourra échapper aux dangers qui la menacent, survivre seule

au naufrage, sortir triomphante de l'épreuve, ou bien si le jour approche où le chœur des courtisans et des démagogues, des esprits fanatiques et des âmes scrviles, des partis ruinés et des nations abâtardies du continent pourra crier de loin à ce grand peuple vaincu : Et tu vulneratus es sicut et nos : nostri similis effectus es.., Qiiomodo cecidisti de cœlo, Lucifer, qui vulnerabas gentes ? (Isaïe, xiv, 10, 12.)

Je n'oublie pas qu'en dehors de ces passions ainsi liguées contre elle, d'autres hommes aussi ont pu, non pas désirer sa ruine, mais lui imputer des griefs trop légitimes, mais douter, comme elle semblait douter elle-même, de sa force et désespérer de sa fidélité aux lois de son histoire. Oui, aux yeux des vrais amis de la liberté, de ceux qui refusent de confondre sa cause avec celle de la révolution et de cette démocratie qui appelle et accepte le niveau du despotisme, l'Angleterre n'est certes pas sans reproche , et le moment peut paraître mal choisi pour faire son apologie. L'insupportable arrogance de la diplomatie anglaise envers les faibles et de la presse anglaise envers tout le monde, a soulevé la juste indignation d'une foule d'honnêtes gens. Bien plus , l'action agressive et dissolvante de la puissance britannique à rencontre du droit et de la foi des peuples catholiques en Suisse et dans le midi de l'Europe, mérite la réprobation de tout chrétien sincère ; et, si je ne devais me borner strictement dans cette étude à la question politique , elle m'obligerait à renouveler ici les protestations que j'ai fait entendre ailleurs contre cette lamentable aberration d'une race si naturellement religieuse. Enfin, depuis quelques années, l'Angleterre a tellement varié dans son attitude, elle a passé si brusquement des excès de l'invective aux excès de l'adulation, elle a tant oublié, tant dissimulé, tant sacrifié le droit et la liberté à son ambition, à ses craintes, à ses

intérêts ! elle semblait abdiquer si complètement l'honneur de ses institutions libres devant la force du principe contraire! C'a été le coup de grâce pour plus d'un noble cœur parmi nous !

Mais dans la vie politique, sous peine de devenir le complice de sa propre ruine et de sa défaite irréparable, il ne faut s'abandonner ni au dépit, ni au découragement. Il ne le faut pas surtout quand il s'agit de juger une nation qui a, comme la France elle-même, d'incompréhensibles et soudaines défaillances et des revirements plus brusques encore. Il ne faut pas oublier ce qu'elle a été pendant deux siècles, ce qu'elle peut redevenir, ce qu'elle redeviendra certainement. Car entre elle et nous, entre elle et ceux qui veulent conquérir et mériter la jouissance de la liberté réglée dont elle a le monopole, il ne peut y avoir que des malentendus , et point de rupture permanente. Nous avons au fond les mêmes besoins, les mêmes devoirs, les mêmes ennemis. Court -elle les mêmes dangers que ceux auxquels nous avons succombé? Yoilà la question, la seule que je veuille traiter.

Je me permets de répondre à ces appréhensions et à ces prophéties par un témoignage impartial et résolu. Non, l'Angleterre n'est pas encore à la veille de périr. Non, elle n'est pas dégoûtée de ses glorieuses et fécondes institutions. Non, elle n'en est pas encore tombée au point de préférer la démocratie à la liberté, et l'égalité dans la servitude à la vie, à la force, à l'indépendance qu'elle puise dans ses traditions aristocratiques. Non, elle ne suivra pas l'exemple du continent, et les ennemis de la libre parole et du self-government ^ les absolutistes et les socialistes, attendront longtemps encore le jour de son abdication et de sa ruine.

Ce n'est pas sans ime certaine défiance que j'énonce cette

opinion. Nous avons tous, depuis 1848, l'expérience personnelle de la vanité de nos prévisions et de la fragilité de nos arguments. Jamais peut-être Dieu ne s'est plu davantage à démentir les calculs de la sagesse humaine, et à se jouer de nos espérances. S'il est d'ailleurs toujours chanceux et téméraire de raisonner sur l'avenir d'une nation, cette difficulté existe surtout à l'égard du peuple anglais, qui n'offre aucun aspect facile à saisir du premier coup et à embrasser d'un seul regard.

Le baron de Bulow, longtemps ministre de Prusse à Londres, disait un jour à des compatriotes qui lui demandaient son avis sur le pays où il était accrédité : « Après y avoir passé trois semaines, j'étais tout prêt à écrire un livre sur l'Angleterre; après trois mois j'ai pensé que la tâche serait difficile, et maintenant que j'y ai vécu trois ans, je la trouve impossible. »

L'Angleterre n'est pas un de ces parcs à allées droites et à arbres taillés où le regard va droit devant soi à perte de vue , où tout est aligné , émondé, sablé et arrosé par ordonnance de police. C'est une forêt vigoureuse et touffue , où il y a de bons et de mauvais cantons, des pelouses charmantes et d'abominables fondrières, des chênes séculaires et des broussailles inextricables, mais où tout est spontané, robuste, naturel, et où la vie éclate et abonde de toutes parts. Seulement il faut en faire le tour, la sonder et la parcourir en tout sens et en toute saison pour s'en faire une idée. Encore ne sait-on jamais très-bien si cette idée est exacte ou complète ; mais ce qu'on sait, ce qu'on sent, c'est qu'il y a là un foyer de vie, de force et de beauté qui périra sans doute un jour, comme tout ce qui est humain, qui peut demain être consumé par la colère de Dieu, mais où rien n'indique encore la décadence ot la mort qu'on se plaît à lui prédire.

fil DE L'AVENIR POLITIQUE

Ayant de chercher à justifier par quelques faits et quelques raisons l'impression que j'énonce, il me faut établir une distinction fondamentale. Je ne veux envisager dans cette étude que la situation intérieure de l'Angleterre : je n'entends ni juger, ni surtout défendre sa politique étrangère. Je maintiens, au sujet de celui qui la dirige depuis tant d'années le jugement que j'ai porté la veille de la catastrophe de 1848. Je signalais déjà alors dans lord Palmerston, dans le champion de Pacifico en Grèce, et dans l'oppresseur des petits cantons en Suisse, le grand contempteur du droit des faibles et le grand auxiliaire de la révolution contre la liberté. Rien ne saurait mieux confirmer ce jugement que la profonde sympathie qu'il a montrée depuis lors pour des idées et des institutions dont nul avant 1848 n'eût osé rêver la possibilité. Le peuple anglais a été son trop fidèle complice. A part même cette influence individuelle, j'abandonne à la critique des ennemis de ce peuple et ce qu'il fait et ce qu'il pense en dehors de chez lui. J'y reconnais trop manifestement le cruel et implacable égoïsme qui a caractérisé dans l'histoire tous les peuples conquérants, et plus que tout autre, ce peuple romain dont l'Angleterre reproduit si fidèlement la grandeur, la dureté, la liberté traditionnelle, la personnalité superbe et l'indomptable énergie.

Il faut seulement reconnaître que cette politique étrangère, digne de toute réprobation quand on la juge, peut sembler moins coupable quand on la compare. Que celui dont la patrie est sans reproche lui jette la première pierre ! Ce ne sera ni l'Autriche ni la Prusse, qui persévèrent à prendre devant Dieu et les hommes la responsabilité du partage de la Pologne. Encore moins la Russie, dont l'insatiable et sanguinaire avidité a fini par s'attirer un châtiment tardif. Ce ne sera pas même la France, où les spoliations et les iniquités

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du premier Empire n'ont altéré en rien le prestige de la légende napoléonienne.

Laissons donc là la politique extérieure de l'Angleterre, et ne disons un mot de sa position dans la guerre actuelle que pour signaler l'erreur de ceux qui ont cru voir un symptôme avant-coureur de sa ruine dans la désorganisation de ses services militaires en Crimée. Je conviens qu'elle-même a fait trop de bruit de ses propres désastres, et que les hommes d'État sur qui on a voulu en rejeter la responsabilité ont beaucoup trop mollement repoussé les reproches dont on les accablait. Quoi de plus simple, ce semble, que de reporter exclusivement cette responsabilité sur les événements et sur les conséquences naturelles du système que l'Angleterre avait volontairement et sciemment adopté depuis la réforme parlementaire? Sans doute le pays et le gouvernement avaient singulièrement méconnu la force de l'adversaire que l'on allait combattre sur son propre terrain. Sans doute on y a partagé l'illusion générale que les premières défaites des Russes par les Turcs avaient dû faire naître ; sans doute on n'avait pas compté avec le temps, avec la distance, avec la maladie, avec les éléments. Le génie de la prévoyance n'avait pas passé par là : cela est évident. Mais de quel droit après tout s'en étonner et s'en plaindre ?

L'Angleterre n'a point eu, comme la France en Algérie, cette école incomparable, où pendant vingt ans notre armée, guidée par d'illustres généraux, enflammée par l'exemple de princes jeunes, intrépides et modestes, a pu s'exercer à toutes les péripéties de la guerre la plus laborieuse, à toutes les épreuves du climat le plus variable; où notre admirable intendance, sortie tout entière depuis 1835 des rangs de nos officiers, avec leurs traditions d'honneur et de sévère probité, a su apprendre à surmonter tous les obstacles, à combi-

ner Tactivité avec l'ordre, l'énergie avec l'intégrité, sous le contrôle salutaire d'une publicité implacable.

Aucune armée au monde n'a pu entrer en campagne avec les avantages qu'assurait à l'armée française ce legs magnifique de la monarchie constitutionnelle. Mais l'Angleterre pouvait se consoler de cette infériorité par le souvenir de ses luttes et de ses progrès pendant la paix. Tandis que l'un des derniers actes du gouvernement parlementaire en France, avant 1848, avait été le vote d'une somme de 100 millions pour approvisionner nos arsenaux maritimes, et rendre ainsi possibles les armements extraordinaires qui ont eu lieu depuis, l'Angleterre avait obstinément et systématiquement réduit tout son établissement militaire, ses arsenaux, son artillerie, ses cadres, ses dépôts au-dessous du niveau que l'expérience du passé et la grande autorité du duc de Wellington lui conseillaient de respecter. Mais aussi c'était pour se livrer sans réserve aux immenses développements d'une politique nouvelle, féconde en séductions et en résultats incalculables. C'était pour émanciper les noirs de ses colonies, au prix d'une rançon de cinq cent millions payés par la métropole. C'était pour abroger les lois sur les céréales et réaliser, plus qu'on ne l'avait encore fait ni tenté en aucun pays, la vie à bon marché. C'était pour supprimer ou réduire d'innombrables impôts sur toutes les nécessités et tous les agréments de la vie. C'était pour diminuer sa dette nationale, tandis que tous les pays du continent augmentaient la leur. Yoilà à quoi ont passé les ressources et les économies du budget anglais depuis 1814. On pouvait, certes, trouver dans ces glorieuses conquêtes de la paix de quoi se consoler des mécomptes d'une première campagne, entreprise avec irréflexion et imprévoyance, mais qui n'en a pas moins servi à démontrer la solidité et la patience, la discipline et l'inébranlable courage des troupes britanniques.

Presque toujours, d'ailleurs, les premiers efforts de l'Aiigleterre dans les guerres continentales ont été malheureux. Elle n'y a jamais vu qu'un motif de persévérer avec acharnement dans la tâche commencée. Excepté sur mer, l'histoire de sa lutte prodigieuse contre la Révolution et l'Empire n'offre qu'une longue série de revers; jusqu'à ce que le génie du duc de Wellington vienne enfin couronner son indomptable constance. C'est pour ne pas s'être laissé décourager par les pitoyables campagnes du duc d'York en 1794 et 1799, ou par la retraite désastreuse de sir John Moore en 1808, qu'il lui fut donné de triompher enfin du plus grand capitaine des temps modernes. Quelle que soit la fortune de la guerre actuelle, on peut être assuré que le peuple anglais y mettra toute l'énergie, toute la persévérance que comportent son histoire et son caractère national, et de plus toute l'ardeur que développe la pratique des institutions libres. Il fera voir encore une fois, comme de 1792 à 1814, que la discussion, la critique, la publicité la plus illimitée, l'intervention quotidienne de la presse et de la tribune, l'usage et môme l'abus de tous les droits n'ôtent rien, chez un peuple vraiment digne d'être libre, à l'élasticité, à la vigueur, à la constance qui sont les conditions et les garanties de la victoire * .

11 ne faut pas d'ailleurs grossir le mal actuel, ni se laisser duper par les exagérations que dicte à la presse anglaise l'esprit de parti ou la susceptibilité patriotique. Il ne faut surtout pas en déduire des conclusions tout à fait erronées sur la puis-

* Je n'en veux pas d'autres preuves que la résignation avec laquelle toute l'Angleterre supporte l'impôt de six pour cent sur le revenu [Incomc-Tax] qui a été rétabli uniquement pour subvenir aux frais de la guerre actuelle ; puis la somme énorme des deux souscriptions pour les familles des soldats de l'armée de Crimée. Le 20 octobre dernier, ces souscriptions avaient atteint le chiffre de trenle-cinq millions de francs (1,388,069 livres sterling). En France, la souscription analogue n'a pas dépassé un million.

H. — Œuvres poléra. et dir, 17

SRnce militaire de l'Angleterre. Où est le peuple qui pourrait aujourd'hui entretenir à mille lieues de chez lui une armée de près de cent mille volontaires^ de cent mille hommes levés et maintenus sous les drapeaux sans le secours de la conscription, comme le fait depuis deux ans l'Angleterre en Crimée? Amis et ennemis ont également intérêt à ne pas se faire illusion sur la valeur réelle de cette armée, qui a été si sévèrement jugée. Elle n'aura jamais l'élan, la hardiesse, l'insouciante et intrépide gaieté de nos soldats français. Mais quant à l'indomptable énergie dans les grands dangers, quant au mépris de la mort, quant au culte de la discipline, elle ne le cède à personne. Qui pourra oublier l'exemple de magnanimité antique et d'abnégation chrétienne qu'a donné, il y a quelques années, tout un régiment anglais englouti dans un naufrage? On l'avait embarqué sur la frégate le Birkenhead, pour aller tenir garnison au cap de Bonne-Espérance. Le navire touche sur un écueil à peu de distance de sa destination. Les moyens de sauvetage ne permettent de porter à terre que les femmes, Tes enfants et quelques passagers infirmes. Officiers et soldats prennent les armes, se rangent en bataille sur le pont pendant que le sauvetage partiel s'opère, et pendant aussi que le vaisseau s'enfonce lentement dans les flots. Pas un de ces hommes jeunes, forts, armés, n'essaye de prendre la place des faibles qui Yont vivre : et sans un cri, sans un murmure, le régiment descend tout entier dans l'abîme, martyr de l'obéissance et de la charité. A mon sens, le nom du Birkenhead et la date de ce naufrage ^ figureraient sur les drapeaux de ce régiment à aussi bon titre que les plus brillantes victoires.

Ajoutons que les institutions politiques de l'Angleterre

' 25 février 1852.

lui fournissent tous les moyens nécessaires pour introduire promptement dans l'organisation de son armée'les changements que réclame la marche des temps, et contre lesquels ne prévaudra pas l'esprit de routine. Je n'affirme pas qu'on en sera réduit à établir la conscription dans un pays qui tient tant à la liberté individuelle, mais assurément la guerre actuelle amènera des modifications radicales dans son système militaire. L'armée anglaise a aujourd'hui encore les vertus et les défauts des armées aristocratiques. Quand on lit ces lettres qui arrivent du camp anglais en si grand nombre, avec une si complète liberté, et que l'on publie avec une si courageuse franchise, on les croirait volontiers écrites par nos vaillants hommes d'armes d'autrefois, qui, vainqueurs à Marignan et à Cérisoles, ne savaient pas supporter les ennuis des quartiers d'hiver sur le sol ennemi, et revenaient en toute hâte à la cour ou dans leurs domaines, pour y attendre la prochaine bataille. Par son héroïque bravoure, par sa composition, par la trop grande distance qui sépare l'officier du soldat, comme aussi par la lenteur de ses mouvements, par son ennui et son impatience en présence des fatigues prolongées de la stratégie moderne, enfin par la difficulté qu'elle éprouve à se tirer d'affaire au milieu des embarras prosaïques de la vie des camps, l'armée britannique ressemble trop à ce qu'étaient les nôtres du temps de François I"ou de Louis XIV. Celles-ci ont à jamais honoré le nom et le drapeau de la France, mais elles ne soutiendraient pas la comparaison, ailleurs que sur le champ de bataille, avec nos légions modernes, aguerries à toutes les fatigues, habituées à se créer au bivouac toutes les ressources de la vie domestique ou civile, et chez qui une sévère et intelligente discipline n'a en rien atténué l'incomparable élan de leurs pères.

Mais le peuple anglais connaît et comprend son mal. On

peut être sûr qu'il ne s'y résignera pas, et qu'il saura chercher et trouver le remède. Une fois trouvé, l'admirable mécanisme de sa constitution lui permettra de l'appliquer avec cette résolution énergique et efficace dont il n'a jamais manqué.

Je me rappelle ici une page trop peu connue d'un écrivain qu'une mort prématurée a ravi à la presse française, et qui rentre trop bien dans mon sujet pour n'être pas citée.

c( Dans sa lutte suprême contre la République et l'Empire, la grande force de l'Angleterre était dans ses institutions. Le gouvernement anglais a fait la guerre pendant vingt-deux ans, en traînant après soi l'attirail de la li])erté, au milieu des clameurs de la tribune et de la presse, au milieu des désastres du commerce, malgré les émeutes, les meetings, les pétitions pour la réforme électorale, et les vitres cassées, sans jamais rien sacrifier de ses légitimes droits, sans se croire une seule fois obligé de céder, soit à l'ennemi intérieur, soit à l'ennemi extérieur...

« La mauvaise foi des partis, l'injustice et les discours de l'opposition parlementaire, les batailles de tous les jours sur la place publique ne l'ont pas moins bien servi que son intelligence et son patriotisme. Quand il- n'y avait plus sur le continent ni une tribune, ni une presse libre, toutes les passions, les bonnes comme les mauvaises, étaient incessamment tenues en éveil dans l'empire britannique , et sans le vouloir, sans y songer, elles concouraient au même but. Personne n'y pouvait être trompé ou trompeur plus d'un jour. Ce mouvement et ce bruit qui faisaient croire à Napoléon que l'Angleterre était toujours au moment de sauter en l'air, comme un baril de poudre, c'était la vie d'un peuple libre. Le baril de poudre est encore à la même place, et ce sont les peuples bien sages, bien dociles, bien aimables qui s'amusent à faire le saut périlleux...

« Sur le continent, on exagère les victoires et on dissimule les défaites ; en Angleterre , les succès les mieux constatés trouvent toujours des censeurs jaloux et malveillants ; mais le tumulte de la place publique, les colères de la tribune, les indiscrétions de la presse n'ont diminué en rien ni la confiance des généraux, ni la bravoure des soldats ^.. »

' Jules Maurel, Le duc de Wellington, Bruxelles, 1852.

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