CHAPITRE VI
CE qu'il reste d'aristocratie en ANGLETERRE.
L'Angleterre ouvrira donc la porte à la démocratie , mais en même temps elle lui opposera des digues. Entre les changements et les institutions qu'implique ce grand mot, ce qu'il y a de sage, de légitime, de nécessaire, sera accordé ; ce qu'il y a de violent, d'excessif, de compromettant pour la liberté politique, pour l'indépendance personnelle, sera longtemps encore refoulé dans le domaine des utopies et des fictions. La démocratie arrivera, mais en arrivant elle trouvera à qui parler. Elle reconnaîtra que sur la plupart des points la place est prise, et que l'aristocratie anglaise n'est ni assez aveugle, ni assez exclusive pour préparer ces faciles et dangereux triomphes que les aristocraties continentales ont laissé remporter à leurs ennemis.
Pour bien saisir la situation qui se dessine au delà du détroit, il faut se rendre compte de ce qu'est en réalité cette aristocratie , et surtout ce qu'elle n'est pas. Malgré tout ce qui a été dit et écrit à ce sujet, on ne doit pas se lasser de l'étudier et de le sonder, car l'histoire politique du monde n'offre pas un second exemple d'une institution aussi bien combinée et aussi durable, d'un instrument aussi souple et aussi énergique.
Il est bon de se rappeler que l'aristocratie anglaise ne forme nullement un corps animé partout du même esprit et incrusté dans les mêmes cadres. Elle est multiple et mobile comme la vie. On raconte que, lors de la révolution napoli-
taine de 1820 , le peuple ameuté criait sous les fenêtres du yieux roi Ferdinand IV : Sue ^ une constitution! nous vou- Ions une constitution! Le roi, effrayé, et qui avait pour principe de tout accorder en attendant les Autrichiens, se mit au balcon et leur répondit : « Oui, mes enfants ^ vous en aurez « une, et même deux^ si vous voulez! » S'il n'y a en Angleterre qu'une constitution, elle-même très-modifiée et trèsmodifiable, il y a au moins deux aristocraties. Il y a d'abord celle des deux anciens partis qui Tont s'effaçant et se transformant tous les jours, celle des whigs et celle des tories. Pendant que l'une gouverne, il y en a une autre de rechange, toujours à l'affût des fautes et des mécomptes de sa rivale ; elle guette toutes les occasions de la remplacer, et toutes les réformes utiles à opérer, tous les mécontentements sérieux à apaiser, lui servent d'autant de moyens stratégiques pour conquérir l'exercice du pouvoir. La satisfaction des vœux légitimes de l'opinion est ainsi en quelque sorte au concours, et le bien général s'opère par l'émulation entre les partis.
Pendant ces dernières années, les tories ont montré qu'ils savaient tout aussi bien que les whigs user de cette recette ; et le sacrifice des bourgs pourris et des lois sur les céréales leur paraissant désormais irrévocable, les plus intelligents se sont mis en quête des questions relatives aux classes indigentes et ouvrières , et en ont fait leur apanage spécial. Témoin les efforts de sir John Pakington sur les questions d'éducation, et ceux de lord Shaftesbury, si heureux et si méritoires , pour les logements insalubres , les écoles d'indigents [ragged schools) , la limitation du travail des femmes et des enfants dans les manufactures et son interdiction absolue dans les mines.
J'aperçois donc toujours quelque aristocrate, quelque oligarque, au premier rang des auteurs ou des auxiliaires de
tout mouvement utile ou simplement nouveau. En général, ils sont jeunes , mais pas toujours : quelquefois ce rôle est disputé aux débutants de l'aristocratie par un ministre disgracié, un vice-roi émérite, un chancelier en retraite, ou un duc dans la plénitude de Tâge et de la fortune. Mais on peut être sûr qu'il se trouvera toujours quelque homme d'un grand nom ou d'une grande existence à la tête de toutes les questions d'avenir. Avec une intelligence qui n'est jamais prise en défaut , cette vieille aristocratie, représentée par ses plus jeunes rejetons, sait non-seulement céder à propos, mais encore prendre l'initiative des mesures les plus graves et les plus fécondes. C'est ainsi que le jeune Pitt, avant d'être ministre des finances, à vingt-trois ans, voulut devenir le champion de la réforme parlementaire, et que son rival Fox, issu d'une origine un peu plus aristocratique que lui, resta pendant toute sa vie à la tête des intérêts populaires. Ils changent quelquefois d'opinion ou de drapeau ; mais il y a toujours quelqu'un de leur bord ou de leur ordre pour les remplacer au besoin. Tel est l'art de gouverner ; il exige une vigilance, une activité constantes, mais il comporte surtout cette possession de soi, cette indépendance de la force que la noblesse des autres pays de l'Europe avait si misérablement sacrifiées aux puérilités de l'étiquette et aux jouissances de l'antichambre.
Cette tactique ne réussirait pas si les deux grandes divisions de l'aristocratie anglaise demeuraient inaccessibles aux talents, aux services, aux ambitions que produisent les rangs inférieurs de la société. Heureusement c'est le contraire qui arrive. Tout le monde connaît, mais personne n'a suffisamment vanté l'admirable mécanisme par lequel la pairie ouvre ses rangs et les vide ; attire à elle les grandes notabilités de la politique et de la magistrature, de l'armée, de la diploma-
Wè DE L'AVENIR POLITIQUE
tie et du monde financier, sans aucun souci de leur origine plus ou moins populaire , et en même temps refoule dans le gros de la nation toutes ses branches collatérales, qui, à partir des petits-fils puînés de tout pair d'Angleterre, demeurent confondues avec le reste des citoyens sans aucun titre, sans aucune marque distinctive. Ce mouvement de va-et-vient, qui introduit sans cesse dans les rangs suprêmes de l'aristocratie des éléments jeunes et vigoureux et qui la débarrasse des éléments superflus et inutiles , qui établit comme une sorte de roulement permanent entre la nation et la pairie, est l'œuvre, non d'aucun législateur, mais de l'instinct social et politique de ce pays. Cela remonte au moyen âge, et aussi haut que la pairie elle-même. C'est ainsi que cette grande institution a échappé aux inconvénients inséparables partout ailleurs de toute aristocratie puissante , comme à Venise et en Allemagne. C'est ainsi qu'elle a pu être un véritable patriciat politique et national, non une caste exclusive, étroitement retranchée dans son individualisme , et condamnée à périr d'inanition et d'orgueil stérile. Sans doute, là comme partout où l'âme humaine est exposée aux tentations de l'opulence, du luxe et de l'oisiveté, il a pu se former un certain monde exclusif, dédaigneux et frivole , dont l'influence trop facilement acceptée a rejailli, non sur la direction des affaires politiques, mais sur les relations du monde et les facilités de la vie sociale. Ce mal tend à disparaître de jour en jour. D'ailleurs, à aucune époque la morgue ni le dédain aristocratique n'ont affecté les formes humiliantes ou exercé l'action fatale qui, dans d'autres pays, ont déposé d'incurables rancunes dans le cœur de la bourgeoisie. Cela s'explique, non-seulement par cette fusion permanente, dont on vient de parler, des cadets de la pairie avec le reste de la nation , mais surtout par l'usage qu'ont les seigneurs anglais de ne pas
placer l'égalité de naissance au premier rang des avantages qu'ils cherchent dans leurs alliances matrimoniales. On a souvent agi de même sur le continent, surtout dans la France et l'ancien régime, mais jamais sans exciter des murmures ou des moqueries. Dans la langue anglaise, le mot mésalliance n'a pas d'équivalent , pas plus que celui de parvenu^ et l'idée qu'il exprime est étrangère aux mœurs du pays. Rien ne s'oppose à ce que le sang des vieilles races se renouvelle , à ce que les classes qui sont le plus intéressées à la durée et à la dignité de l'édifice social se fortifient en se confondant. Les vieilles souches peuvent ainsi étendre leurs racines dans un sol rajeuni, et aspirer une sève nouvelle qui les empêche de dépérir et de s'étioler en pivotant toujours sur elles-mêmes.
C'est pourquoi la haute noblesse anglaise est restée toujours égale à elle-même, toujours en possession des vertus les mieux adaptées au temps où elle a vécu et au rôle que comporte ce temps. Initiée par l'excellente nature des institutions de son pays à la pratique de tous les devoirs civils et à la féconde activité des travaux de la paix , elle a toujours su retrouver sur les champs de bataille l'antique courage des preux dont elle descend ou dont elle tient la place. Le sang héroïque dont elle avait inondé les champs de la Péninsule, elle l'a de nouveau versé à flots en Crimée. La charge désespérée de Balaklava a été menée par un homme dont la pairie date de deux siècles, et qui a été longtemps le plus impopulaire des aristocrates ; et parmi ces listes de morts et de blessés publiées par le gouvernement anglais avec un soin si scrupuleux et si consolant pour les familles , ceux qui aiment à étudier les transformations des races historiques ont lu avec émotion le nom du jeune comte d'Errol , connétable héréditaire d'Ecosse, en vertu d'un diplôme de 131S, aujourd'hui
capitaine de tirailleurs, et amputé du poignet qu'une balle russe lui a fracassé à Inkermann.
Mais ce sang dont l'aristocratie anglaise s'est montrée si prodigue n'a point désarmé ses détracteurs. Il en a été de même pour la noblesse française qui, au sein même de son abaissement politique, avait conservé tout son ancien courage, et joncha de ses plus illustres noms tous les champs de bataille de la guerre de Sept ans et de la guerre d'Amérique. On ne lui en sut aucun gré quand l'heure de la révolution sonna, et on la confondit, dans une proscription commune, avec la monarchie dont elle avait été la yictime trop docile. Aussi l'aristocratie anglaise ne se contente-t-elle pas du glorieux privilège d'être au premier rang de ceux qui donnent leur vie sous le drapeau de leur pays : elle comprend qu'il y a d'autres batailles à gagner dans les luttes formidables entre les intérêts anciens et nouveaux que suscitent les transformations de l'industrie et le mouvement de la civilisation. Elle se montre, dans la personne de plusieurs de ses représentants les plus notables, pénétrée d'une sollicitude intelligente pour toutes les questions nouvelles , sincèrement dévouée aux besoins moraux et matériels des classes laborieuses, profondément émue et activement préoccupée des souffrances de la classe indigente. Quand on voit les hommes les plus considérables de la pairie, comme le comte Grey, les comtes de Carliste et de Shaftesbury, les héritiers des familles les plus anciennes ou les plus opulentes, tels que lord Stanley \ lord
' Les journaux anglais, encore si peu lus et si mal traduits en France, ont tous raconté la scène touchante que présentait, le 10 août dernier, la demeure magnifique du comte de Derby, à Knowsley, près Liverpool. Tous les membres des corporations ouvrières affiliés à VAssociation d'Ëducalion des comtés de Lancashire et de Gheshire y avaient été invités. Le jeune lord Stanley, fils aîné de lord Derby, et héritier de cette pairie, créée en 1485, pour récompenser l'homme qui avait mis la maison de Tudor sur le trône, fit à ces ou-
Goderich, et tant d'autres, consacrer non plus seulement leurs souscriptions pécuniaires, mais leurs efforts personnels, aux écoles d'adultes et d'apprentis, courir les yilles de province pour faire aux ouvriers des cours publics sur l'histoire ou sur les sciences naturelles ; quand on les retrouve à leur place dans le parlement, toujours au premier rang dans les discussions qui intéressent le bien-être ou l'éducation des masses ; quand on sait à quel point les ouvriers mêmes des manufactures se montrent affectueusement reconnaissants des marques de sympathie qui leur viennent d'en haut, on se sent le cœur plein de confiance et d'espérance dans l'avenir de cette grande nation qui rachète ses vices par tant de vertus, et qui lutte contre ses infirmités avec un si intelligent courage.
On parle d'oligarchie \ mais il faudrait bien s'entendre sur le sens de ce mot. Tout gouvernement est une oligarchie, en ce sens que le nombre des gouvernants est et sera toujours infiniment plus petit que celui des gouvernés. Cela est aussi vrai des républiques, où toutes les magistratures sont annuelles, que des monarchies où l'omnipotence d'un seul prétend se fonder sur le consentement de tous. Toute la question consiste à savoir si l'oligarchie gouvernementale est éphémère ou durable, sotte ou intelligente, oppressive ou libérale.
vriers et à leurs femmes les honneurs du domaine paterneL Après les avoir promenés dans le château et dans le parc, ce jeune homme, qui est l'un des orateurs les plus écoutés de la Chambre des communes, leur fit un discours. Il s'étendit sur les avantages de l'Association, qui comprend soixante-dix insliluls affiliés, et qui met en circulation, de village en village, deux cent cinquante mille volumes. Après avoir remercié ses hôtes, au nom de son père, de l'honneur qu'ils lui avaient fait, il finit par ces nobles paroles : « Jamais il ne m'est arrivé de parcourir ce vieux domaine de mes pères, ce parc et ces bois, sans songer qu'il manquait quelque chose à leur beauté, à leur grandeur, à leur solitude pittoresque ; et ce quelque chose, c'était la présence dévisages humains, de voix joyeuses, d'une foule heureuse. Aujourd'hui mes vœux sont comblés. »