II. — Œuvres polcm. et div
stérile ou féconde, et surtout, si elle est inaccessible ou accessible, et accessible par les seules voies que l'honneur, la conscience et la capacité avouent.
Eh bien , l'on peut soutenir sans crainte qu'il n'y a pas, qu'il n'y a jamais eu au monde un gouvernement où l'accès du pouvoir, de l'influence, de la renommée soit plus facile et plus assuré qu'en Angleterre à tout homme qui possède du talent et de l'énergie, quelle que soit son origine et même quelle que soit son opinion : il y arrivera plus vite que partout ailleurs, et sans être obligé de sacrifier sa dignité ou sa conviction aux exigences du pouvoir, sans même être contraint de s'inféoder à aucun parti. Un homme dont on a beaucoup parlé récemment, M. Layard, qui s'est constitué le grand adversaire de l'oligarchie actuelle, plaide contre sa propre cause, par son propre exemple. Sans protection, sans fortune, sans appartenir aux whigs ou aux tories, après avoir consacré sa jeunesse à explorer les antiquités de IXinive, il est arrivé, avant quarante ans, et à peine entré au parlement, au poste important de sou s -secrétaire d'État des affaires étrangères. Il ne l'a quitté que parce qu'il l'a bien voulu, pour obéir à un scrupule de délicatesse que l'on a pu trouver exagéré, mais qui le grandit aux yeux de tous ceux qui font cas du point d'honneur en politique. Un jour peut-être retrouvera-t-il une position plus élevée encore ; et en attendant le moment où il atteindra ce but, il jouit d'une popularité considérable et de cette notoriété immense qu'il n*est donné aux hommes publics d'atteindre que dans les gouvernements représentatifs. En vérité, une telle carrière est faite pour toute autre chose que pour démontrer les obstacles qu'oppose aux gens de talent méconnus l'oligarchie britannique.
La réforme administrative dont ce publiciste est le cham-
pion, et dont il a été tant question pendant quelque temps, sera certainement accomplie. Elle est déjà jugée dans l'esprit de tous les hommes éclairés. Ils disent d'elle ce que disait de la réforme parlementaire, dès les premières années de ce siècle, Wilberforce, le tendre et religieux ami de Pitt : a Je suis pour une réforme modérée et opportune. La vraie c( politique du pays est de toujours se concilier les honnêtes (c gens. Une réforme modérée ne fortifiera pas la démocratie, c( tout au contraire. N'espérons jamais satisfaire les démoce crates : leurs griefs sont imaginaires comme leurs pro- « messes. Ils demandent la liberté, mais ils ne désirent que (( le pouvoir. Je repousse la proposition de M. Grey, par la <( raison même qui me fait vouloir une réforme plus modécc rée : celle-ci empêchera les démocrates de gagner la vic- <( toire que l'autre lui assure... Il faut séparer les ennemis <( sincères de la corruption de ceux pour qui la réforme n'est « qu'un cri de guerre... D'ailleurs, je suis encore à cherce cher le pays qui ait eu à se repentir d'avoir respecté la a morale et la justice '. »
Mais la réforme administrative, une fois consommée, n'aura ni les bons ni les mauvais effets qu'on lui attribue. Le mouvement qui se résume sous ce nom est du reste l'indice d'une tendance dangereuse chez le peuple anglais. Autrefois le nombre des fonctions publiques était plus restreint qu'aujourd'hui. Le fonctionnaire nommé et rétribué par l'État semblait un être tout à fait exceptionnel ; il n'inspirait ni estime ni envie à l'immense majorité des Anglais, qui ne demandaient point de places, n'en éprouvaient pas le besoin, et se résignaient sans effort à ce que le petit nombre de celles qui existaient fussent l'apanage exclusif des clients de Taris-
« Life o( Wilberforce, tom. II. p. 443; t. III, p. 408.
locratie ou des parvenus du monde politique. Cet état de choses a changé comme en France. L'extension de Féducaticii chez les masses, en déclassant une foule d'individus , a créé une foule d'aspirants à la bureaucratie, et d'un autre côté les progrès lents mais incontestables de la centralisation administrative ont augmenté le nombre de places à donner. La demande est et sera toujours très-supérieure à l'offre ; mais l'une et l'autre se sont accrues.
C'est là le plus grand péril de la société anglaise ; le mal est loin d'être aussi grand que chez les nations du continent, mais l'Angleterre est déjà sur la pente fatale. Il est temps , pour ses hommes d'État, de reconnaître que le désir universel et immodéré des emplois publics est la pire des maladies sociales. Elle répand dans tout le corps de la nation une humeur vénale et servile qui n'exclut nullement, même chez les mieux pourvus, l'esprit de faction et d'anarchie. Elle crée une foule d'affamés capables de toutes les fureurs pour satisfaire leur appétit, et propres à toutes les bassesses dès qu'ils sont rassasiés. Un peuple de solliciteurs est le dernier des peuples : il n'y a pas d'ignominie par où on ne puisse le faire passer.
La véritable réforme administrative consisterait donc à réprimer énergiquement la tendance démocratique qui multiplie les emplois, qui fait remplir par des agents salariés, nommés et révoqués au gré du gouvernement, les fonctions naguère gratuites, inamovibles ou électives , qui augmente indéfiniment la responsabilité du pouvoir, et qui finit par l'accabler sous le poids des cupidités impatientes , des rancunes implacables et des dévouements impuissants. Tous les Anglais dévoués à la grandeur de leur pays devraient se liguer pour refouler ce fiot continental de la bureaucratie qui mine peu à peu ses antiques institutions et qui
finira par engloutir sa prospérité, sa liberté et sa gloire. Quant à la réforme qui consiste à tenir plus largement ou- Terte la porte des carrières où l'intervention du pouvoir est obligatoire, telles que l'armée, la marine, la diplomatie, elle €st dans les nécessités du temps, et elle se fera , comme se font toutes les réformes en Angleterre, graduellement et sincèrement. On n'arrêtera pas le mouvement : on l'enrayera en lui cédant partiellement. L'essentiel est de ne pas accroître démesurément le nombre des candidats avec celui des primes à décerner. Mais qu'on ne se le dissimule pas, dans l'état actuel des mœurs anglaises, il ne s'agit guère que d'une lutte entre deux catégories de fils cadets : ceux des familles titrées et des grands propriétaires fonciers, et ceux des nouveaux riches sortis des classes moyennes. C'est ainsi que j'ai entendu poser la question par l'organe d'un riche négociant de la Cité, <jui présidait au meeting le plus bruyant et le plus nombreux qui se soit tenu sur cette question. Il s'exprimait ainsi devant quatre mille personnes entassées dans le théâtre de Drury- Lane : ce Un lord me disait ces jours-ci : Monsieur^ si votre <c réforme s'accomplit , que deviendront nos fils cadets ? et « je lui ai répondu : Mylord, si elle ne s'accomplit pas, que c( deviendront les nôtres? » Cela fut parfaitement compris et immensément applaudi : on voit qu'il n'est question que des cadets, car les aînés ont généralement mieux à faire. Or il n'y a aucun mal à ce que les cadets de l'aristocratie , dont la part a du reste été déjà fort réduite, soient contraints de se donner un peu plus de peine que par le passé pour arriver à un grade militaire ou à un poste diplomatique. C'est ce qui aura lieu par l'institution des examens et des conditions d'admissibilité que l'on réclame pour la plupart des carrières publiques. Il n'y aura là, pas plus qu'en France, une barrière contre l'incapacité, contre la faveur, contre cette médio-
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crité d'esprit et de cœur qui est le fléau du monde moderne ; mais il y aura un préservatif contre certains abus et certaines injustices qui ont fait beaucoup plus de mal que de bien aux classes qui croyaient en profiter. Ce qu'on ne verra pas de longtemps en Angleterre, et ce qui s'est vu il y a quelques années en France, c'est un vieux nom, une naissance distinguée devenant un titre d'exclusion, un obstacle à l'avancement. A mérite égal, on préférera toujours l'homme qui apporte au présent le prestige et la force morale du passé. C'est tout ce que l'aristocratie anglaise peut désirer : il lui faut cette justice, mais il ne lui faut que celle-là.
Rien ne lui est d'ailleurs plus utile que ces menaces et ces agitations qui lui révèlent la nécessité de se défendre et de se maintenir au niveau des temps où elle vit et des idées qui circulent autour d'elle, qui lui rendent le sentiment de ses devoirs et de son intérêt bien entendu. — a Nous avons besoin, » me disait tout dernièrement l'un de ses plus illustres chefs, « nous avons besoin, tous les dix ou quinze ans, d'un « coup de fouet de ce genre pour nous tenir en haleine et « ne pas nous engourdir dans une sécurité trompeuse. »
Les intérêts véritables et permanents de l'aristocratie ne souffriront donc pas plus de la réforme administrative qu'ils n'ont souffert de la réforme parlementaire et de l'abolition des lois sur les céréales. Sa mission n'est pas de perpétuer les abus, ni même de maintenir des privilèges. L'immortel Burke, dans une lettre écrite au duc de Richmond en 1772, a défini, dans ce style figuré qui lui était familier, le véritable caractère du patriciat anglais : a Yous autres, » disait-il à ce duc, « gens de grande maison et de grande fortune héré- « ditaire, vous ne ressemblez pas à des hommes nouveaux « comme moi. Quelque forts que nous puissions devenir,
(( quelles que soient la dimension et l'exquise saveur de nos « fruits, nous n'en sommes pas moins des plantes annuelles ; (( nous naissons et nous mourons dans la même saison. Mais « en vous, si vous êtes ce que vous devez être, mon regard a se plaît à reconnaître ces grands chênes qui ombragent « toute une contrée, et qui perpétuent leurs ombrages de a génération en génération. Le pouvoir et l'influence personc( nelle d'un duc de Richmond ou d'un marquis de Rockinc( gham importent peu. Ce qui importe, c'est que leur con- « duite et leurs exemples soient de nature à transmettre la (( tradition de leurs ancêtres à leurs successeurs. Alors leurs (( maisons deviennent le dépôt public et les archives vivantes c( de la constitution, et on y va chercher l'âme de cette con- « stitution, non pas comme à la Tour de Londres et à la cha- « pelle du cloître de Westminster, dans des parchemins efface ces, sous des lambris humides et vermoulus, mais dans (( la robuste vigueur, l'énergie vitale, la féconde puissance u du caractère de ces hommes qui fixent tous les regards et a dominent toutes les têtes. »
C'est du reste une grande erreur, fréquemment commise, que de prendre pour l'aristocratie anglaise les quatre ou cinq cents familles qui ont le titre de lord, et dont les chefs siègent à la Chambre des pairs. Ce n'est là que la fleur ou la tête de l'aristocratie, dont le corps et les racines sont ailleurs. Quand on constate la diminution du rôle de la Chambre des lords, on ne découvre rien de nouveau, et on ne prouve rien ou presque rien contre la force de l'élément aristocratique. Depuis plus de deux siècles, c'est-à-dire depuis que l'Angleterre est entrée dans la possession réelle du gouvernement parlementaire, la Chambre des communes a été la force prépondérante dans le mécanisme politique du pays. Il y a bientôt im siècle que le premier et le plus grand des deux
Pitt perdit toute son influence et presque toute sa popularité pour avoir accepté la pairie avec le titre de comte de Cbatham. L'importance de la Chambre haute a sans doute été amoindrie depuis lors par des créations trop nombreuses, et parce que certains de ses membres ont perdu un grand moyen d'action par l'abolition des bourgs pourris, dont ils nommaient les représentants. Mais cette chambre reste au fond ce qu'elle est depuis longtemps et ce qu'elle doit être, le lien vivant du passé avec le présent, les archives vivantes de la constitution, de la tradition nationale , en même temps que le frein du mouvement quelquefois trop précipité de la machine gouvernementale. Son rôle est encore très- important, et à l'encontre de l'exemple de Cbatham, les exemples contemporains de lord Liverpool, de lord Melbourne et de lord Derby, nous montrent que les hommes publics arrivent à la tête du gouvernement et y restent, après être sortis de la Chambre des communes, ou même sans en avoir jamais fait partie, comme lord Aberdeen.
Mais encore une fois ce n'est pas là que réside la force vitale de l'aristocratie, et j'irai même jusqu'à dire que, si on supprimait la Chambre des pairs d'x\ngleterre, comme cela s'est vu sous Cromwell, on bouleverserait sans doute l'économie extérieure de la constitution anglaise, mais on ne détruirait pas encore son essence , surtout on ne transformerait pas l'esprit et le caractère aristocratique de la nation.
L'aristocratie, en Angleterre, est partout, parce que partout il y a le sentiment de l'indépendance et de l'énergie, de la valeur personnelle qui est le propre de la nature aristocratique, c'est-à-dire du pouvoir donné à ceux qui valent le plus et qui font le mieux. On a vu de tout temps des seigneurs du plus haut parage à la tête des mouvements réformistes ou populaires ; et en revanche les défenseurs attitrés des intérêts
plébéiens se prévaloir avec une naïve vanité des avantages de leur naissance. Je voudrais que ceux qui croient à la disparition prochaine de l'ancien esprit anglais eussent entendu Faccent avec lequel on vantait un jour devant moi le plus radical des membres du cabinet actuel, sir William Molesworth , depuis lors décédé : — « Monsieur, » disait un des interlocuteurs à l'autre, « vous oubliez que sa famille est une « des plus anciennes de la Cornouaille, qu'il descend d'un « des compagnons d'Edouard P*" en Palestine, et que trois a générations de ses ancêtres ont successivement refusé la <( pairie. »
En revanche, chacun sait avec quelle autorité et au milieu de quels respects sir Robert Peel, malgré l'obscurité de sa naissance, a gouverné le parti aristocratique par excellence, jusqu'au jour où il résolut de sacrifier les profits matériels de l'aristocratie à son intérêt futur et à celui du pays.
La vraie force de l'aristocratie et de la nationalité anglaise réside dans les milliers de familles qui possèdent la propriété foncière, et qui, en vertu de cette propriété, administrent le pays bien plus qu'ils ne le gouvernent. Elles n'ont pas dédaigné, comme l'ancienne noblesse française, les fonctions législatives, administratives, judiciaires; au contraire, elles se les sont presque exclusivement attribuées, et se sont ainsi maintenues à la tête de tous les développements de la société. Des hommes sans nom et sans fortune arrivent souvent aux grands emplois politiques, quelquefois même au timon des affaires publiques , tout comme dans les républiques ou dans les monarchies absolues ; ils arrivent aussi, mais plus difficilement et plus rarement, à compter pour quelque chose dans une province ou même dans une grande ville lorsqu'ils n'y sont pas devenus propriétaires. Les lords -lieutenants, les shériffs et les juges de paix, les membres des grands jurys,
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les commissaires des routes, des édifices publics, c'est-à- dire tout ce qui représente chez nous l'administration préfectorale, la police, le ministère public, la magistrature inférieure et les ponts et chaussées, tout cela ne yient pas du dehors avec un salaire pris sur le budget, et une commission du gouvernement d'aujourd'hui qui n'est pas celui d'hier et qui ne sera peut-être pas celui de demain. Tout cela est pris parmi les propriétaires de la contrée qui, tout en continuant à demeurer chez eux, administrent le pays librement, gratuitement et parfaitement. Délivrée de toute intrigue de cour ou de cabinet, de toute chicane, de tout intérêt et de toute inclination servile; préservée dans les choses essentielles de la centralisation et surtout de la bureaucratie, qui est partout l'armée permanente de la mauvaise démocratie ; c'est ainsi que vit, agit et prospère la seule aristocratie durable et intelligente qui existe en Europe.
Tout cela est évident : ce qui Test peut-être moins, c'est comment la gentry a échappé à la jalousie des uns, à la haine des autres. Elle y a réussi en restant comme la pairie, et plus que la pairie, accessible à tous. Tout homme qui a fait fortune, soit dans l'industrie, soit dans le commerce, soit au barreau, soit dans la médecine, ou tout autre art, aspire à devenir propriétaire foncier : il le devient tôt ou tard, et aussitôt il songe, en véritable xVnglais, à faire durer sa famille et sa propriété. 11 devient en même temps partie intégrante de cette grande corporation qui administre, surveille et représente le pays, et qui se recrute sans relâche dans toutes les forces vives, dans toutes les sources fécondes de la vie sociale. Au bout d'une génération au plus, cette nouvelle famille est admise sur le pied d'une parité complète avec les plus anciennes races du pays; car l'on sait que la plupart des maisons les plus anciennes, de celles qui peuvent remonter à
l'époque de la conquête normande ou des croisades, ne font pas partie de la pairie, dont les rangs sont à bon droit envahis par les titulaires des services civils et militaires rendus à l'État dans des temps plus récents. Aucune distinction extérieure ne signale cette difTérence d'origine ou d'antiquité; aucun titre inutile et inutilement prodigué, pas même cette euphonie indéfinissable des noms qui , chez nous, tient à l'origine de la noblesse, qui en constitue encore le seul prestige, et qui a toujours protesté contre toutes les prohibitions et survécu à toutes les proscriptions.
Si le radicalisme était synonyme de la liberté, s'il n'était pas malheureusement, en Angleterre comme ailleurs, le piège, l'obstacle et l'écueil où la liberté risque de se perdre, comment s'expliquerait-on son aversion pour un ordre de choses si favorable au maintien des droits politiques d'un grand peuple, si inaccessible aux usurpations du pouvoir et de la bureaucratie? Là gît en effet le principe d'activité vigilante et légitime, d'intelligente et féconde liberté que les Anglais résument par le niot de self-government. Grâce à lui, ils peuvent laisser aux pouvoirs publics, à la couronne et au parlement , la plénitude de la souveraineté législative, avec le soin de diriger les intérêts politiques au dehors et au dedans, sans se croire obligés d'abdiquer le maniement de leurs propres intérêts, les manifestations de leurs libres convictions dans le cercle qui les entoure, mais aussi sans cesser d'ouvrir un œil jaloux et perspicace sur la marche générale du gouvernement. Là s'est en outre effectuée l'alliance merveilleuse qui combine dans l'âme de tout Anglais un profond respect des droits de l'autorité légale avec le sentiment de la dignité et de la liberté individuelle poussé à sa plus haute puissance.
(]e n'est pas à dire, comme on se le figure et comme on le
répète souvent, qu'il n'y ait pas en Angleterre comme ailleurs des petits propriétaires. Il y en a beaucoup sous le nom de free-holders ou francs-tenanciers, et ils ont en cette qualité le droit de voter aux élections parlementaires, moyennant une contribution extrêmement inférieure à celle qui est exigée des fermiers La propriété foncière est accessible à tout le monde en Angleterre; et, toute proportion gardée, elle coûte moins cher à acheter qu'en France. Mais, d'une part, l'indivision générale des propriétés empêche le nombre des petits propriétaires de s'augmenter indéfiniment; et de l'autre on ne remarque chez eux jusqu'à présent aucun esprit politique distinct de celui de la grande propriété. Ils se groupent naturellement autour des grands propriétaires dont ils épousent les idées, les passions, les querelles, et dont ils se constituent les clients volontaires, actifs et intelligents.
Yoilà donc une aristocratie constituée sur la base la plus solide, celle des services rendus à la cause publique et de l'exercice permanent d'un pouvoir indépendant et jusqu'à présent incontesté. Elle a conservé tout ce que l'aristocratie pouvait et devait conserver après que l'invention de la poudre et la création des armées régulières lui eurent enlevé le privilège exclusif de combattre pour la communauté. Elle est restée libre et souveraine. Comment a-t-elle échappé au sort de l'aristocratie continentale, à cette impopularité et à cet asservissement qui sont devenus la loi commune de la noblesse dans presque tous les pays de l'Europe? C'est ce que nous essayerons d'expliquer.
Elle a échappé à l'abaissement politique et au despotisme royal par la pratique sincère et courageuse du gouvernement parlementaire. Elle y a échappé parce qu'elle a compris que, pour résister aux envahissements de la monarchie, il fallait
d'autres armes que l'épée et d'autres ressources que les intrigues et les rivalités de cour. Elle s'est sauvée en invoquant et en pratiquant l'empire du droit et de la raison, les luttes de l'esprit et de la parole , en môme temps qu'elle étudiait et servait avec une sollicitude infatigable les intérêts de tous, et qu'elle plaçait de ses propres mains le commerce, l'agriculture , l'industrie manufacturière sous la garde de l'indépendance personnelle et de la discussion libre et publique.
Ainsi habile et forte contre la royauté, elle ne l'a pas été moins dans ses relations avec le peuple. Elle y a déployé autant d'équité que de prévoyance ; et l'on aime à reconnaître dans sa longue prospérité une de ces récompenses accordées si rarement en ce monde à la justice et à la prudence. Elle a renoncé en temps utile à tous les droits, à toutes les redevances, à tous les privilèges que le droit féodal avait pu rendre légitimes ou bienfaisants pendant le moyen âge, mais qui. avaient perdu ce double caractère avec la transformation de la société moderne.
Quand et comment s'est opérée cette renonciation salutaire? Par quelle loi le gentleman anglais a-t-il cessé de former une classe à part, d'avoir des juridictions privilégiées, d'infliger à ses inférieurs des obligations onéreuses et humiliantes, d'exiger de ses vassaux des corvées lucratives pour lui seul? C'est ce que l'on ignore. Certes, il n'y a point de problème historique plus digne de l'étude et de l'intérêt des érudits et des politiques : je le leur recommande et je m'étonne qu'il n'ait point encore donné lieu à des recherches spéciales. Celui qui voudrait suivre à travers le cours des siècles les relations de la grande propriété anglaise avec ses tenanciers, eu les comparant avec les funestes dissensions de la noblesse et des classes agricoles sur le continent, celui-là écrirait une
des pages les plus belles et les plus utiles de l'histoire du monde.
Ce qui est sûr, c'est que depuis les grandes révoltes qui se personnifièrent dans Wat Tyler et Jack Cade, au quatorzième et au quinzième siècle, on ne voit dans l'histoire d'Angleterre aucune trace de soulèvement des classes inférieures contre les classes élevées. Ce qui est sûr, c'est que, pendant que la noblesse française, après avoir sacrifié à la royauté sa dignité et son indépendance, s'obstinait à maintenir tout cet édifice oppressif et suranné qui s'écroula dans la nuit du 4 août 1789, la noblesse anglaise, la gentry^ avait, deux cents ans auparavant, délivré les paysans , en se délivrant elle-même du joug de ces anachronismes mortels. Qu'en est-il résulté? C'est que, l'Angleterre ayant fait sa révolution un siècle et demi avant nous, quand le parlement entama contre la royauté cette insurrection qui aboutit à une république temporaire, on vit non-seulement des seigneurs de la plus haute noblesse à la tête des armées parlementaires ^, mais les paysans combattre avec les seigneurs et pour eux. Nulle part ne se manifesta un mouvement populaire contre l'aristocratie, contre ses propriétés et ses droits. Privée pour un temps de sa représentation officielle par la suppression de la Chambre des pairs, elle conserva tout son ascendant sur le cœur du peuple. Les Cavaliers restèrent dans leurs terres, entourés de la confiance et de la vénération de leurs voisins et dépendants. Et pourquoi? parce que dès lors et bien auparavant il n'y avait plus en Angleterre ni serfs, ni vassaux, ni corvéables. Aucun Anglais n'était le sujet ni l'inférieur légal d'un autre Anglais; aucune terre n'était grevée de redevances oppressives ; aucune industrie n'était astreinte à d'humiliantes restrictions.
» Par exemple, les comtes de Slamford, d'Essex, de Manchesler, de Warwick, deNorthumberland, de Bedford.
Voilà OÙ éclate, à mon sens, l'immense supériorité de l'aristocratie anglaise! voilà le fondement légitime de son empire! Que d'autres vantent sa splendeur, son habileté, le courage, l'éloquence, le génie politique de ses enfants; ils auront raison. Mais, quant à moi, je veux surtout la louer et la bénir d'avoir su écouter, avant tout le reste de l'Europe, la voix de la justice envers ses inférieurs, d'en avoir pratiqué les lois sans y être forcée par une insurrection ou par un despote, et avec" si peu de fracas et d'étalage que l'on peut à peine retrouver dans l'histoire la trace d'une si prodigieuse et si bienfaisante révolution.
On avait autrefois chez nous un régime social où les uns étaient tout et les autres rien, où l'orgueil, satisfait chez plusieurs, était incurablement blessé chez la plupart. On a cru remédier à cet état de choses en inventant un régime où personne n'est plus rien, où tout le monde jouit d'un égal abaissement. Seule l'Angleterre a créé et maintenu depuis des siècles un régime social où personne n'est opprimé ni humilié, et où chaque Anglais peut marcher la tête haute et disant comme le roi : Dieu et mon droit !
Là est le secret de l'amour du peuple anglais pour son histoire. Elle lui rappelle sans doute bien des crimes, bien des malheurs, mais elle ne consacre aucune humiliation systématique, aucune de ces divisions fatales de castes dont le souvenir, exploité avec une si aveugle haine par les uns, avec une si perfide habileté par les autres, se prolonge à travers les siècles, et condamne les générations innocentes à la discorde, à l'impuissance et à la servitude.
De là chez les Anglais ce patriotisme profond et de bon aloi qui a pour base le respect des aïeux, le goût des coutumes anciennes, la mémoire d'un passé que nul ne songe à calomnier ou à renier. Telle est aussi la raison de Taffec-
tueuse vénération dont les populations rurales entourent encore l'aristocratie foncière. Chaque jour en contact Tune avec l'autre, ces deux classes vivent dans la meilleure intelligence. Et c'est là, qu'on le sache bien, la plus forte garantie de l'Angleterre contre la révolution, et le véritable boulevard de sa constitution contre les envahissements de la démocratie. Tant que l'esprit révolutionnaire n'a point envahi les classes agricoles d'un pays, ses victoires ne sont qu'éphémères et n'ont point de racines. La révolution démocratique, préparée de longue main en France par le pouvoir absolu, n'y a définitivement triomphé que lorsqu'elle a pu identifier avec sa cause des masses rurales dont les droits étaient réduits à néant, dont les charges étaient excessives, et qui se sentaient encore plus froissées dans leur juste orgueil que dans leurs intérêts matériels par le maintien d'une législation surannée.
En Angleterre, il n'y a encore sur ce point aucune trace de dissension, ni de mécontentement sérieux. Il n'est pas bien sûr que, même au sein des populations urbaines et industrielles, les masses n'en soient point encore à se demander si l'aristocratie n'est point leur alliée naturelle contre les abus de l'industrialisme. En usant à propos de son prestige, en renonçant h ses divisions naguère utiles et fécondes, aujourd'hui épuisées, pour concentrer sa sollicitude et sa puissance sur le terrain des questions sociales, l'aristocratie anglaise, dont beaucoup de membres sont déjà entrés dans cette voie, conquerrait très-probablement la première place dans l'estime et la confiance des masses. Quoi qu'il en soit, le concours est ouvert, le prix est au plus dévoué.
Mais pour les classes rurales le doute même n'existe pas encore. En supposant que la révolution devînt maîtresse des villes et mît les armes à la main des ouvriers des manufac-
tures, elle rencontrerait une insurmontable résistance dans les populations robustes , énergiques et respectueuses des campagnes. Celles-ci suivraient au combat les propriétaires qui non-seulement les administrent et leur rendent la justice, mais qui commandent la milice et la yeomanry^ c'est-à-dire la garde nationale mobile à pied et à cheval, exclusivement recrutée dans les districts agricoles. Ajoutez à cela la participation active de la gentnj aux caisses d'épargne, aux sociétés de secours mutuels, à toutes les œuvres, à toutes les associations qui ont pour but le bien-être moral ou physique des cultivateurs du sol , et l'on reconnaîtra que tout est organisé de façon à ce que les patrons ne manquent jamais k leurs clients, ni les clients à leurs patrons.
Œwvres puîérn. et Jir. ifl)