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jamais jusqu'à aveugler les Anglais sur les conditions essentielles de la vie moderne. Il était facile de comprendre que les changements introduits par le cours des siècles dans les attributions et la composition de la pairie rendaient absolument inapplicable et inconciliable avec la liberlé moderne l'exercice d'un droit qui pouvait avoir eu son bon côté en plein moyen âge.
Les précédents dont on a parlé suffisaient donc aux yeux de beaucoup d'Anglais pour rendre légale la nomination faite par la couronne ; mais on reconnaissait en même temps que ce qui était strictement légal pouvait n'être nullement constitutionnel. Le comte de Derby se chargea d'expliquer cette distinction ; et le chef du parti monarchique et conservateur, le grand seigneur dont l'aïeul présida à la révolution qui mit les Tudors à la place des Plantagenels, tout en protestant, aux applaudissements de tous ses collègues , de son profond respect pour la couronne, a eu soin d'établir qu'il ne faisait aucun cas des prérogatives de la royauté qui remontaient au delà de 1688, et qu'une longue désuétude avait comme anéanties aux yeux de la nation.
On sait le reste. A la majorité de trente-cinq voix , la Chambre des pairs résolut de ne point admettre dans son sein lord Wensleydale. Mais c'est ici qu'il faut admirer la haute prudence et la forte modération qui président hautement aux affaires publiques en Angleterre. La pairie n'a pas plus abusé de sa victoire que le gouvernement ne s'est acharné dans son entreprise. Le ministère a eu le bon esprit . de ne point persévérer dans la fausse voie oii il s'était engagé : il n'a voulu ni exciter les passions populaires, ni proclamer que la couronne se regardait comme insultée ou méconnue. Et aussitôt la majorité victorieuse de la Chambre des pairs s'est empressée de venir au-devant des vœux du pouvoir et de
lopiiiion publique en ce qui touche à la réforme des abus de la juridiction de la Chambre haute. Sur la proposition de lord Lyndhurst et du comte de Derby, une commission, prise en nombre égal parmi les pairs ministériels et ceux de l'opposition, est chargée de discuter et de rédiger les changements qui devront servir de base à une loi nouvelle. On paraît d'accord pour maintenir à la Chambre des pairs le caractère judiciaire et la juridiction en dernière instance qui semblent inséparables de son histoire et de son essence, et dont la disparition serait en contradiction avec le titre même du Parlement dont la dénomination officielle et traditionnelle est toujours : the high Court of Parliament^ la haute cour du Parlement. Mais on profitera sans doute de cette occasion pour abréger les lenteurs et diminuer les dépenses qu'entraîne tout appel devant la Cour des pairs, comme aussi pour faire disparaître l'anomalie qui permet au chancelier et aux présidents des trois grandes cours civiles de juger en appel, lorsqu'ils sont pairs, les causes dont ils ont déjà eu connaissance devant leurs tribunaux particuliers. Surtout on fortifiera et on régularisera l'élément légiste dans la Chambre haute, en appelant à y siéger, à titre viager, non pas tels ou tels nouveaux pairs que la couronne désignera à son gré, mais les quinze grands juges d'Angleterre. Dans l'état actuel des choses, on leur donne voix consultative toutes les fois que les pairs héréditaires éprouvent le besoin d'avoir recours à leurs lumières ; à l'avenir ils auraient voix délibérative, au moins dans toutes les affaires judiciaires ; ils deviendraient pairs en même temps que juges, et formeraient, comme les vingt-cinq évêques ou lords spirituels^ un élément à part, indépendant et original, suffisamment permanent et suffisamment mobile , mais étroitement limité , au sein des rangs serrés de la pairie héréditaire, laquelle continuera à se re-
cruter, comme jusqu'ici, dans toutes les notabilités du pays, et à se limiter par l'extinction naturellement si rapide, en Angleterre comme ailleurs, des races opulentes * . 0 Par cette transaction équitable et salutaire, la Constitution britannique aura échappé à l'un des dangers les plus sérieux dont elle pût être menacée. Cette grande et illustre assemblée, qui occupe à si juste titre le premier rang, ou, pour mieux dire, un rang unique dans les institutions parlementaires du monde, a victorieusement déjoué la tentative imprudente qui tendait à la réduire graduellement au niveau de tous les sénats du continent.
Plût au ciel que de pareils remèdes et de pareils exemples lussent de mise ailleurs qu'en Angleterre! Quoi qu'il en soit, tous les hommes qui ont à cœur l'avenir de la liberté sur le continent, là où elle existe encore, comme là oii elle peut et doit revenir, feraient bien de prendre pour sujet spécial de leurs préoccupations les questions qui se rattachent à l'organisation de la Chambre haute dans le mécanisme du gouvernement constitutionnel.
Loin de moi la pensée de vouloir condamner d priori les assemblées viagères. Ce serait trahir à la fois mes convictions et mes souvenirs. J'ai passé treize ans de ma vie politique au sein de la Chambre des Pairs de France privée de son hérédité, et où le nombre des membres arrivés par leur droit héréditaire ne formait qu'une minorité peu considérable. J'ai fait ensuite partie de trois assemblées politiques bien diverses;
' Sur les 372 pairs temporels d'Angleterre qui existent aujourd'hui, il ne reste plus que vingt-quatre pairies antérieures à l'an 1500, dont plusieurs n'ont duré jusqu'à ce jour que parce qu'elles étaient transmissibles aux femmes. II n'y en a plus que dix-sept du seizième siècle, et environ soixante du dix-septième, en comptant même celles dont les titulaires ont reçu un titre supérieur d'une époque plus récente. — Sur les 53 duchés-pairies et duchés héréditaires qui existaient en France avant 1789, quatre seulement remontaient au seizième siècle.
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et je n'hésite pas à affirmer que des quatre législatures oii j'ai siégé c'est assurément la Chambre des Pairs où j'ai vu les lois discutées avec le plus de consciencieuse attention et les droits de la minorité respectés avec le plus de scrupule. Dans ses fonctions judiciaires surtout, où il lui fut donné de créer sa propre procédure ', elle a su concilier dans une mesure incomparable les exigences de la justice avec les égards dus aux accusés. Jamais on n'a mieux compris et mieux pratiqué les conditions de la justice politique sous un gouvernement libre. Mais il ne faut pas dissimuler qu'elle puisait une grande force dans ce qui lui restait de ses anciens éléments héréditaires; et d'ailleurs, avant même qu'elle ne disparût avec la royauté et la chambre élective dans le naufrage universel, elle était loin de jouir du crédit et de l'autorité auxquels elle avait droit.
En thèse générale, il est hors de doute que l'hérédité constitue la base la plus solide et la plus sensée de l'organisation et de l'existence d'une Chambre haute. Elle seule peut garantir la force et l'indépendance que réclame une institution de cet ordre : elle les garantit chez chaque membre individuel du corps qui, en succédant à son père, ne doit plus rien à personne ; elle les garantit au corps tout entier contre le pouvoir royal, en imposant un frein inévitable à l'abus du droit illimité de nomination ; elle les garantit surtout contre les empiétements quelquefois plus dangereux encore de la Chambre élective, en opposant à celle-ci une autorité distincte et libre, permanente et considérable.
Mais il y a des pays où le préjugé démocratique est telle-
' Le curieux volume intitulé Précédents de la Cour des PairSj et rédigé par M. Eugène Cauchy, garde des Archives, faisant fonctions de greffier en chef, sera pour le futur historien des institutions politiques de la France un noble et précieux monument.
ment implacable, tellement déraisonnable et tellement puissant, que l'admission de l'élément héréditaire dans un corps politique est et sera peut-être toujours impossible. 11 y en a d'autres où il peut être admis, mais non pas comme en Angleterre, à l'exclusion de tout autre. En Espagne, par exemple, VEstatuto real ^ promulgué par M. Martinez de la Rosa en 1834, et la dernière constitution qui a précédé la révolution de 18S4, donnaient à la Chambre haute une composition qui, procédant à la fois de l'hérédité, de la nomination à vie et de la possession de certaines charges militaires, judiciaires ou administratives, semblait avoir résolu d'une façon pratique et rationnelle cette difficulté fondamentale. 11 est aussi une opinion très-recommandable, qui n'a pas encore été traduite dans les faits, et d'après laquelle la force et l'indépendance qui proviennent surtout de l'hérédité se retrouveraient avantageusement dans le principe de la co-optation^ c'est-àdire en conférant à la Chambre qui n'émanerait pas directement du suffrage populaire le droit de se recruter elle-même. C'est à l'exercice de ce 'privilège que nos Académies doivent assurément ce qu'elles ont conservé d'autorité et de popularité au milieu de la décomposition sociale et du nivellement universel.
En somme, quels sont les éléments qui peuvent remplacer ou compléter la base essentielle de l'hérédité? Par quelles attributions, déjà éprouvées ou à essayer, peut-on compenser ce que l'origine et la nature d'une assemblée modératrice et inamovible auront toujours d'incomplet, d'impopulaire ? Ne convient-il pas surtout d'ajouter à la plénitude de son action pohlique e^ législative ces hautes fonctions de la judicature" suprême qui, ailleurs aussi bien qu'en Angleterre, ont conservé plus que toutes les autres le prestige de la majesté et de l'autorité?
Voilà les points sur lesquels on aimerait à Yoir se porter l'attention des publicistes et des hommes d'État fidèles à la sainte cause de la conciliation des droits de la liberté avec ceux de l'autorité. Il n'est aucun problème plus difficile , plus important, plus digne de la sollicitude de tous ceux qui tiennent à n'être pas pris au dépourvu par les revirements de l'opinion et de la destinée, et qui d'ailleurs ne se laissent ni étourdir par les succès de la force, ni abattre par les défaites de la liberté, ni corrompre par les mécomptes de l'honneur.
Ce qui peut servir de base à toute discussion , ce qui peut être regardé comme un principe acquis et démontré, c'est que l'indépendance la plus absolue est la condition nécessaire de ces grands corps.
Il ne faut pas seulement que la Chambre haute soit quelque chose, il faut que chacun de ses membres soit quelqu'un. Comment arriver à ce qu'il en soit ainsi? Faut-il admettre, comme on semble trop tenté de le croire en Angleterre, que cette indépendance ne peut avoir d'autre garantie que la richesse, la fortune patrimoniale? Je suis convaincu du contraire. Si nous ne sommes pas condamnés à une irrémédiable décadence, si nous retrouvons jamais le chemin de la liberté ailleurs que dans la République, s'il nous est donné d'avoir un jour une autre aristocratie que celle des agioteurs^ un autre Capitole que la Bourse, le patriciat politique sera, comme la royauté, condamné à se retremper dans une simplicité fière et digne. Les plus grands personnages de la vie politique des nations devront apprendre, de nouveau et pour toujours, à siéger sur des bancs « laborieux et gratuits, » selon la belle et récente expression de M. Yillemain, à propos de notre Chambre des Pairs K C'est ainsi, et seulement ainsi,
' Lettre à M. de Flahaut^ publiée dans le Constitutionnel du 11 février 1856.
que les gouvernements futurs désarmeront peut-être le socialisme, et que les nations pourront conserver leurs gouvernements en échappant à la double humiliation de leur omnipotence et de leur fragilité.
Juin 1856.
L'émotion produite par la publication du protocole du 8 ayriP a dû naturellement se calmer à l'aide du temps et des événements plus récents; mais elle n'a àisparu ni de la pensée des hommes politiques, ni de la conscience des amis de la justice; surtout elle dure encore au fond de tous les cœurs sincèrement religieux.
La présence parmi nous d'un représentant vénérable et
• Publié dans le Correspondant du 25 juin 1856.
' D'après le protocole officiel de cette séance du Congrès de Paris, le premier plénipotentiaire de la France, M. le comte Walewski, ministre des affaires étrangères, avait invité les plénipotentiaires à « échanger leurs idées sur diffé- « renls sujets qui demandaient des solutions et dont il pouvait être utile de « s'occuper afin d'éviter de nouvelles complications. »
Après avoir signalé la situation anomale de la Grèce, il avait entretenu le Congrès des affaires d'Italie.
Voici le passage du protocole relatif à ce sujet :
« M. le premier plénipotentiaire de la France rappelle ensuite que les États pontificaux, sont également dans une situation anomale ; que la nécessité de ne pas laisser le pays livré à l'anarcbie a déterminé la France aussi bien que l'Autriche à répondre à la demande du Saint-Siège en faisant occuper Rome par ses troupes, tandis que les troupes autrichiennes occupaient les Légations. Il expose que la France avait un double motif de déférer sans hésitation à la demande du Sainl-Siégo, comme puissance catholique et comme puissance européenne. Le titre de fils aîné de l'Église dont le souverain se glorifie fait un devoir à l'Empereur de prêter aide et soutien au Souverain-Pontife. La tranquillité des États romains, dont dépend celle do toute l'Italie, touche de trop près au maintien de Tordre en Europe pour que la France n'ait pas un inlérêi majeur à y concourir par tous les moyens eu son pouvoir; mais, d'un autre côté, on ne saurait méconnaître ce qu'il y a
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direct de [a personne du souverain pontife* , les solennités où vient de se déployer, avec une pompe inusitée l'alliance de l'Empire avec l'Eglise, les paroles significatives qui ont été prononcées à cette occasion, tout cela a dû distraire et rassurer les esprits en France, et semble dégager notre pays de toute solidarité avec la menaçante démonstration qui a terminé d une façon si inattendue l'œuvre du Congrès de Paris.
Mais le mal existe ailleurs qu'en France, et le danger, pour être ajourné ou voilé, n'en reste pas moins suspendu sur la tète du chef de l'Église. Lord Palmerston et M. de Cavour
d'anomal dans la situation d'une puissance, qui, pour se maintenir, a besoin d'être soutenue par des troupes étrangères.
« M. le comte Walewski n'hésite pas à déclarer, et il espère que M. le comte de Buol s'associera, en ce qui concerne l'Autriche, à celte déclaration, que non-seulement la France est prête à retirer ses troupes, mais qu'elle appelle de tous ses vœux le moment où elle pourra le faire sans compromettre la tranquillité intérieure du pays et l'autorité du gouvernement pontifical, à la prospérité duquel l'Empereur, son auguste souverain, ne cessera jamais de prendre le plus vif intérêt. M. le premier plénipotentiaire de la France représente combien il est à désirer, dans l'intérêt de l'équilibre européen, que le gouvernement romain se consolide assez fortement pour que les troupes françaises et autrichiennes puissent évacuer sans inconvénient les Ëtats pontificaux, et il croit qu'un vœu exprimé dans ce sens pourrait ne pas être sans utilité. Il ne doute pas, dans tous les cas, que les assurances qui seraient données par la France et par l'Autriche sur leurs intentions à cet égard ne produisent partout une impression favorable. »
« Poursuivant le même ordre d'idées, M. le comte Walewski se demande s'il n'est pas à souhaiter que certains gouvernements de la péninsule italique, appelant à eux par des actes de clémence bien entendus les esprits égarés et non pervertis, mettent fin à un système qui va directement contre son but, et qui, au lieu d'atteindre les ennemis de l'ordre, a pour effet d'affaiblir les gouvernements et de donner des partisans à la démagogie. Dans son .opinion, ce serait rendre un service signalé au gouvernement des Deux-Siciles, aussi bien qu'à la cause de l'ordre dans la péninsule italienne, que d'éclairer ce gouvernement sur la fausse voie dans laquelle il s'est engagé. Il pense que des avertissements conçus dans ce sens, et provenant des puissances représentées au Congrès, seraient d'autant mieux accueillis, que le cabinet napolitain ne saurait mettre en doute les motifs qui les auraient dictés. >
' Le cardinal Patrizi, légat du Pape et chargé de le représenter comme parrain du Prince impérial.
ne se sont pas fait rebaptiser, n'ont fêté aucun légat, n'ont rendu aucun hommage à celui dont ils ont dénoncé le gouvernement à la réprobation publique. Sous leur influence, et malheureusement ayec l'adhésion et sur l'initiative du plénipotentiaire français une grande accusation a été formulée contre le gouvernement temporel des Etats romains, une grande alarme a été semée dans le monde catholique, une grande agitation a été soulevée en Italie. On peut croire, sans trop le comprendre, que le traité, encore inexpliqué, du 15 avril, entre la France, l'Autriche et l'Angleterre, aura pour effet, entre autres résultats désirables, d'écarter ou d'atténuer les conséquences du protocole de la semaine précédente. D'un autre côté, la cour de Rome n'a jamais montré plus de calme et de dignité, et son attitude, à la fois confiante et tranquille, nous indique assez qu'il ne convient pas de témoigner une indignation bruyante ou d'affecter des inquiétudes excessives.
Cependant, réduits au rôle de spectateurs, mais de spectateurs passionnément intéressés aux épreuves du droit et de la vérité; éloignés déjà quelque peu de la première impression qu'a fait naître cette mise en scène diplomatique de la question italienne; éloignés encore plus, il faut l'espérer, des éventualités redoutables qu'elle semble provoquer, nous trouvons le moment opportun pour enregistrer ici notre impression, en même temps que pour constater une fois de plus notre persévérante fidélité à la noble cause de la sainte faiblesse de l'Eglise. Nous avons eu naguère la gloire de la plaider et de la gagner au milieu des orages, devant la France agitée et l'Europe attentive; nous voulons, dans la sphère obscure et restreinte de notre publicité actuelle, lui consacrer au moins les humbles efforts d'un invincible dévouement.
Loin de nous la pensée d'amoindrir le mérite de notre
diplomatie au moment où elle vient de couronner par une paix honorable les immortelles yictoires de notre armée. Mais il est impossible de ne pas noter , comme le fera l'histoire, la profonde surprise qui est venue se mêler à la satisfaction universelle, quand on a appris que l'œuvre glorieuse de la pacification européenne allait se terminer par la naissance d'une complication nouvelle, destinée à semer l'alarme et l'anxiété dans les âmes de ceux-là mêmes qui recherchent et qui apprécient le mieux les bienfaits de la paix. Par une série d'inconséquences aussi étranges qu'imprévues, le droit des gens, qui venait d'être si noblement vengé en Orient, a dû paraître méconnu en Occident. On a vu citer à la barre des sept puissances costipulantes d'autres puissances également indépendantes et souveraines, mais dont les représentants étaient absents, et qui n'avaient pas même été avertis du rôle qu'on leur réservait ou mis en demeure de présenter leur défense. On déclare (le 18 mars) avec la plus grande solennité et sous la sanction la plus redoutable qu'aucune des puissances contractantes n'a le droit de s'immiscer, ni collectivement ni individuellement, dans les rapports d'un souverain avec ses sujets, ni dans l'administration intérieure de ses États; et le lendemain on s'érige en juge de la conduite d'autres souverains absents, et on livre à une publicité avide et illimitée la critique de leur autorité et la censure de leur conduite. On commence par proclamer le principe de l'indépendance absolue, de l'autonomie des souverains; et au profit de qui? de la Turquie, qui n'avait jamais été admise jusquelà dans la grande famille des Etats européens. Puis de la même plume qui vient de signer cette singulière nouveauté, scellée par le sang de tant de milliers de chrétiens, on inscrit dans les actes publics du Congrès la violation manifeste de ce principe soi-disant général, inébranlable, sacré; et au dé-
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triment de qui? de la souveraineté la plus ancienne et la plus légitime du monde chrétien, de celle que sa faiblesse même recommande aux égards les plus délicats et aux ménagements les plus attentifs.
On se croit autorisé à déclarer devant l'Europe, et presque en son nom, que la situation des États pontificaux est anomale^ irrégulière ; et on oublie que l'on justifie et que Ton absout ainsi la Russie d'avoir voulu étendre la main d'une légitime sympathie sur les chrétiens de l'empire ottoman. Car, à coup sûr, il n'y a pas de diplomate assez étourdi, ni de publiciste assez passionné, pour oser soutenir que les Italiens sujets du Pape soient plus malheureux ou plus opprimés que les Grecs sujets du sultan, et que, même aujourd'hui, malgré la sincérité des intentions et la vigueur des efforts du gouvernement ottoman, un état social où se commettent en plein jour les violences dont chaque paquebot du Levant apporte le détail, et des attentats à la vie et à la pudeur des chrétiennes, comme celui qu'on impute au pacha de Yarna, ne soit pas tout autrement anomal que la situation qui résulte des récits même les plus exagérés sur les désordres des Légations, ou sur les prisons trop justement décriées du royaume de Naples.
Enfin, tandis que la Russie vaincue est admise à défendre ses intérêts et son honneur, et qu'on s'abstient de toute récrimination contre elle , des souverains dont les plénipotentiaires ne sont ni admis ni appelés au Congrès y sont mis sur la sellette. L'Angleterre et le Piémont, notoirement hostiles au Saint-Siège, y portent les accusations les plus graves contre le gouvernement romain : il est absent, et personne n'élève la voix pour le défendre. Cela fait, les actes du procès sont livrés à la publicité du monde entier. Etrange tribunal que celui où les accusateurs siègent
parmi les juges, et où les accusés n'ont pas même de défenseurs!
De deux choses Tune : ou le Congrès était assemblé uniquement pour régler et terminer la question d'Orient, unique cause et prétexte de la guerre qui ensanglantait depuis deux ans les rives de la mer Noire ; et alors comment se fait-il qu'on ait cru pouvoir évoquer à sa barre les droits et les intérêts de Etats qui étaient restés absolument étrangers à cette guerre, à ses causes comme à ses conséquences? Ou bien, par je ne sais quel mandat tacite imposé à la faiblesse des petits par la prépotence des grands, le Congrès a pu se croire investi du droit de juger toutes les contestations politiques, de réparer toutes les injustices, de réprimer tous les abus de la force, et de rétablir partout le règne de la justice et de la vertu. Mais alors pourquoi ce choix arbitraire entre les causes et entre les justiciables? Pourquoi ces nouveaux amphictyons ferment-ils les yeux à droite pour les ouvrir à gauche? Pourquoi lâchent-ils la bride aux uns, pendant qu'ils réservent aux autres la réprimande et la correction? Yous signalez h la réprobation des honnêtes gens les excès d'une portion infime de la presse belge ; vous apprenez à l'Europe et même à beaucoup de Belges l'existence de ces excès; vous avez, du reste, mille fois raison de flétrir ces honteux abus d'une précieuse liberté; seulement comment s'expliquer votre complet silence sur les écarts des journaux de Turin et de Gênes, tout aussi odieux et bien autrement redoutables pour leurs voisins? Yous voulez imposer une amnistie au roi de Naples, et tous dites avec raison que ce serait de sa part un acte de justice en même temps qu'un gage de force : mais est-ce que Naples est le seul pays où il y ait des condamnés politiques, des proscrits qui refusent d'acheter leur grâce au prix d'une soumission incompatible avec leur honneur? est-ce le seul pays
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OÙ il y ait des exilés et des victimes? Est-ce que la Suisse n'a pas, depuis dix ans, chassé ses évêques, ses avoyers, ses conseillers d'État, ses meilleurs citoyens, aggravé leur exil par la confiscation, pour les punir du seul crime d'avoir cru à la liberté de conscience et à la souveraineté cantonale? Eh quoi! tant de compassion pour les uns, et une si complète indifférence pour les autres! est-ce là de la justice, est-ce même de la prudence? Vous parlez de la situation de l'Italie et de la Grèce; mais celle de l'Espagne est-elle donc si tranquille, si prospère, si rassurante? Je repousse, quant à moi, toute pensée d'une intervention quelconque de l'étranger dans la péninsule ibérique, et je félicite les Espagnols, au sein de leurs malheurs, d'avoir su repousser énergiquement la main de l'Angleterre lorsqu'elle s'est aventurée dans leurs débats intérieurs. Mais enfin ceux qui ressentent pour l'Italie une pitié si vigilante ne viendront pas sans doute affirmer qu'en Espagne tout le monde est libre, tout le monde heureux, toutes les lois observées, toutes les propriétés inviolables, toutes les prisons vides et tous les exilés rentrés.
Mais quoi! nous oublions la Pologne : et vous, plénipotentiaires de l'Europe occidentale, et, comme disent quelques-uns , de l'Europe libérale^ vous aussi , vous l'avez oubliée. Et cependant le droit d'intervenir, au moins diplomatiquement et moralement , dans le sort de ces vingt millions de chrétiens infortunés vous était assuré par les traités anciens. Les actes du Congrès de Vienne, tant de fois rappelés, inscrivaient dans le droit public de l'Europe la garantie de cette nationalité polonaise, toujours écrasée, toujours vivante, tour à tour évoquée ou trahie, selon les besoins de la politique occidentale. Je n'affirme pas que l'occasion fût favorable, bien qu'il soit difficile d'en imaginer une plus naturelle et plus directe. Je ne prétends pas que l'obligation fut impérieuse.
bien que l'on n'en puisse guère citer de plus sacrées. Je dis seulement que , le grand tribunal des griefs européens une fois constitué, c'était là le premier dont il dût se saisir. Puisque le Piémont et l'Angleterre se sentaient en veine et en droit de porter remède aux situations anomales^ en voilà une bien digne de leur sollicitude. Le Piémont, qui, avec raison, n'a pas trouvé que la Crimée fût trop loin pour y aller verser le sang de ses soldats et ajouter à la gloire de son drapeau, ne pouvait prétexter ni la distance ni sa faiblesse. Et l'Angleterre , qui tant de fois a fait vibrer la corde des sympathies publiques pour la Pologne au profit des grandes idées de liberté et d'humanité, pouvait s'apitoyer et s'indigner tout à son aise sur cette race généreuse qui regarderait comme un bienfait et comme une renaissance la condition dont jouissent les Italiens dans les pays les plus mal gouvernés de la Péninsule. Vous aviez là, devant vous, les plénipotentiaires des trois puissances copartageantes : vous n'aviez qu'à leur demander, amicalement ou officieusement, comment leurs maîtres avaient interprété, dans le passé, et comment ils entendaient appliquer, dans l'avenir, les stipulations du droit public de l'Europe qui garantissaient à la Pologne une représentation ou des institutions nationales ^ Mais non : dans ce Congrès où le Monténégro n'a pas été oublié, et ou la principauté de Monaco a trouvé un avocat, le nom de la Pologne n'a pas été prononcé. Pas un vœu, pas une plainte, pas un mot n'est sorti des lèvres de qui que ce soit sur ce grand droit et cette grande infortune. Il y a plus. 0 dérision du sort! dirait un païen ou un fataliste; ô mystère, dironsnous , de la Providence , presque toujours impénétrable dans ses châtiments comme dans ses récompenses ! c'est une main polonaise qui a l'honneur de tenir la plume pour la France
' Arliclo 1" du traité de Vienne du 9 juin 1815.
dans ce Congrès des nations; c'est sous la présidence d'un ministre dont le nom est si expressif que cet abandon de l'Europe est constaté, proclamé, sanctionné, et qu'on efface, par ce silence opiniâtre et significatif, le dernier abri diplomatique de la nationalité polonaise !
Mais laissons là le Congrès. Si nous n'étions en présence que de ses décisions et de ses protocoles, nous nous renfermerions volontiers dans le silence. Malheureusement son langage a été développé , ses actes ont été commentés sur un théâtre plus vaste et plus populaire, sans réserve et sans circonlocution, dans les délibérations des Chambres piémontaises et du Parlement britannique. Tandis que les chants de triomphe du comte de Cavour ^ et les témoignages d'adhésion qui lui arrivaient de tous côtés sont venus montrer combien il y avait peu de sincérité dans les doléances de sa note verbale du 16 avril sur les résultats insuffisants du Congrès, un inqualifiable discours de lord Palmerston a dû signaler la véritable portée de l'esprit qui a fait surgir la question italienne du sein de la question d'Orient, et qui a transformé en accusé le chef de l'Église et le souverain de Rome.
• «; Ainsi la condition anomale et malheureuse de l'Italie a été dénoncée à l'Europe, non par des démagogues furibonds et révolutionnaires, non par des journaux passionnés, non par des hommes de parti, mais par les représentants des premières puissances de l'Europe, par des hommes plus disposés à écouter la voix de la raison que les instincts du cœur. Les puissances ont en second lieu proclamé qu'il était de l'intérêt de l'Europe de remédier à ces maux. Un verdict rendu par la France et l'Angleterre ne peut pas demeurer longtemps stérile. » — Discours du comte de Cavour à la Chambre des dépuléi de Turin, le 7 mai 1856.
<c Les plénipotentiaires sardes ont cru devoir appeler l'attention de l'Europe sur la condition anomale de l'Italie ; les faits cités par eux n'ont pas été contestés dans le Congrès, après la clôture duquel ils ont été reconnus exacts par une puissance qui avait refusé la discussion à ce sujet ; de telle manière qu'aujourd'hui il n'est pas un gouvernement qui ne reconnaisse que la condition de l'Italie est anomale , et qu'il est besoin d'y porter remède. > — Discours au Sénat, 4 juin 1856.
474 ii- PIE IX
Le moindre journal a pu, a dû répéter les imputations injurieuses , les jugements étranges du premier ministre de la reine d'Angleterre, sur un gouvernement contre lequel l'Angleterre n'a pas le moindre grief personnel , et qui avait le droit d'espérer que la différence de religion et l'absence de tout conflit moral ou matériel imposeraient à l'Angleterre l'attitude réservée et désintéressée qu'a su prendre et garder la Prusse. Ni les protestations de M. Gladstone et de M. Sidney Herbert contre cette dangereuse innovation, ni l'honnête et courageuse apologie du gouvernement pontifical par M. Bowyer, n'ont pu suffire pour contre-balancer l'effet produit en Angleterre et en Europe par les paroles du premier lord de la trésorerie. Si, depuis la nuit du 6 mai, une prudente réserve a présidé aux délibérations du Parlement britannique en ce qui touche la question italienne, il est bien entendu que l'on compte revenir à la charge. Lord Clarendon, ministre des affaires étrangères, et plénipotentiaire au Congrès, a déclaré à la Chambre des pairs, le 6 juin, que la discussion devait nécessairement recommencer avant la fin de la session, et, en attendant, il résume la pensée et la politique de son gouvernement, au risque de blesser gravement les sympathies et la dignité de la France , dans sa réponse à la note du comte de Cavour , où il ne craint pas de parler ainsi qu'il suit : « Le gouvernement de Sa Majesté ne peut hésiter à déclarer que, selon lui, l'occupation du territoire appartenant au Pape, par des troupes étrangères, constitue un état de choses irrégulier qui trouble l'équilibre et peut faire courir des dangers à la paix de l'Europe, et qu€7i sanctionnant d'une manière indirecte un mauvais gouvernement , elle provoque le mécontentement chez le peuple et une disposition à la révolte ^ . »
' Dépêche à sir James Hudson, ministre d'Angletexïe àTurin, (lu26 qtiai 1856, déposée sur le bureau du Parlement le 8 juin.
ET LOHD PALMERSÏON. 475
Avant d'aller plus loin, on nous permettra de dégager ici la question italienne en général de celle qui nous touche de plus près et qui touche aussi le plus nos adversaires, de celle de la souveraineté temporelle du Pape.
Nous prétendons ne le céder à personne en sympathie pour la grandeur et le bonheur de l'Italie. A Dieu ne plaise qu'un mot tombé de cette plume aille blesser le patriotisme italien dans ce qu'il a de si profond, de si légitime, de si sacré ! Nous sommes de ceux qui trouvent que cette patrie de la beauté a droit à une autre destinée que celle d'être admirée par les voyageurs et dédaignée par les politiques, toujours exploitée ou toujours contenue par des bras étrangers. Nous partageons ses douleurs , nous partageons les espérances qui interdisent aux Italiens de se résigner à l'infériorité moderne d'une contrée dont le passé est sans rival ; nous voudrions partager jusqu'à leurs illusions, lorsqu'elles ne vont pas jusqu'au crime.
Nous ne risquons donc pas d'être confondus avec les apologistes du gouvernement napolitain, ni avec les partisans de la domination autrichienne en Italie. Loin de là, nous savons gré au Piémont d'avoir essayé d'introduire au delà des Alpes les garanties et la féconde vitalité du gouvernement représentatif, et, quoiqu'il ait tout fait par sa lutte insensée contre l'Église, contre la foi du peuple, contre la conscience des plus honnêtes gens du pays , pour compromettre et dépopulariser son œuvre encore si fragile, nous faisons des vœux pour que cette tentative réussisse et pour .que cette œuvre se consolide en se corrigeant. Nous applaudissons à cette chevaleresque armée qui, après avoir arraché l'estime de ses vainqueurs dans les campagnes de 1848 et 1849, a été conquérir l'admiration des premiers soldats du monde sur les rives de la Tchernaia, et nous félicitons la royauté sarde d'avoir ainsi
réalisé les vœux si intelligents et si passionnés de l'illustre comte Balbo, lorsqu'il fondait l'espoir de la grandeur future de l'Italie sur le développement de l'élément militaire dans son sein *. Mais, dans l'intérêt de l'Italie et du Piémont même, nous ne cesserons de reprocher à la noble maison de Savoie d'avoir si mal compris sa mission historique et glorieuse, celle d'être elle-même la médiatrice intelligente entre l'indépendance italienne et la Papauté, la protectrice armée de l'une et de l'autre.
Nul donc ne s'est associé plus ardemment que nous aux chances heureuses qui semblaient se présenter pour l'Italie de 184G à 1848, jusqu'au jour où, par le plus fatal des malentendus et la plus coupable des ingratitudes, l'opinion libérale en Italie s'est laissé retourner contre celui qui lui avait donné le signal d'une vie normale et durable.
Ce jour-là, non-seulement tous les catholiques ccncijquents , mais tous les véritables amis de l'Italie , ont dû se sentir consternés. Nul ne sait ce que l'avenir fera pour cette unité matérielle et politique de l'Italie qui a été le rêve des plus grands esprits, mais qui, depuis quatorze siècles, a cessé d'être une réalité, et qui d'ailleurs n'a jamais existé que sous la domination romaine, alors que Rome seule était tout, l'Italie rien. Mais nul ne peut nier que la véritable unité de l'Italie, son unité morale, inébranlablement fondée sur sa langue, sa gloire et sa religion, n'ait pour clef de voûte, pour symbole et pour garantie l'établissement du Saint-Siège à Rome. M. Rossi l'a dit avec une mélancolique sincérité, que sa mort a si noblement démontrée : La Papauté est la seule grandeur vivante de U Italie. Qu'il y renaisse d'autres grandeurs, rien de mieux. Ce n'est pas la Papauté qui s'y oppo-
' Voir les Sperame d'Italia, publiées en 1843.
ET LORD PALMEUSTON. 477
sera, ni qui s'en plaindra. Mais, en attendant, séparer ces deux causes, c'est détacher de la cause de l'Italie les sympathies les plus solides, les plus pures, et, en fin de compte, les plus fécondes.
Voilà pourquoi nous disons que toucher à la Papauté, c'est toucher aux meilleurs intérêts de l'Italie; et toucher à la souveraineté temporelle du Pape, d'une main ennemie, ou seulement ignorante et imprudente, c'est toucher essentiellement à la Papauté elle-même, c'est-à-dire à la base de l'Église catholique. On Ta démontré à satiété : cette souveraineté est, dans notre temps, avec les mœurs de la société moderne, la condition de la liberté du chef de l'Eglise. De cette liberté dépend l'exercice indépendant du pouvoir spirituel, et, par conséquent, la règle de la foi de l'immense majorité des chrétiens dans le monde ou dans la constitution actuelle de l'Europe. La liberté de la mérité catholique est intimement liée à la liberté et à l'indépendance temporelle du Saint-Siège : tous les enfants sincères et fidèles de l'Église le comprennent et le disent : tous ses ennemis le savent encore mieux, mais tous ne le disent pas ouvertement, quoique tous agissent dans ce sens avec une imperturbable persévérance.
Sans doute la raison, la justice et la bonne foi sembleraient exiger que les États catholiques eussent seuls à se prononcer sur les difficultés de la situation du Saint-Siège et sur les points de contact de son autorité temporelle avec le droit public et les intérêts politiques de l'Europe. Ainsi placée sous leur garantie collective, cette institution antique et nécessaire serait peut-être enfin mise à l'abri des vicissitudes. Mais il est peu probable que notre siècle arrive jamais à cette conclusion. Tant que la Russie, la Prusse, l'Angleterre surtout, compteront au rang des grandes puissances européennes, il faut s'attendre à les voir peser directement ou
indirectement sur les destinées de l'Italie, et, par conséquent, sur la situation des États romains.
Nous ne reverrons plus le temps oii, comme dans l'empire germanique, la garde et la discussion des intérêts d'une religion étaient exclusivement réservées à ceux qui professaient cette religion même, où le Corpus catholicorum tenait ses assises à part et en dehors du Corpus evangelicorimi , et réciproquement, sans, du reste, qu'il en soit résulté de grands avantages pour l'un ou pour l'autre.
On s'en consolera en songeant au peu de fond que l'on peut faire sur les Etats catholiques eux-mêmes. Sans remonter jusqu'au moyen âge, où la foi sincère et fervente des princes et des peuples ne put que bien rarement préserver l'Eglise des luttes et des entreprises les plus formidables, il faut se rappeler que même depuis la Réforme les souverains catholiques ont fait payer bien cher à la Papauté la rançon de leur protection contre les protestants, et que le sac de Rome par l'armée de Charles-Quint, les insolences des ambassadeurs de Louis XIV, et la captivité de Pie VII par Napoléon P"", sont peu faits pour inspirer à l'Église romaine une aveugle confiance dans les potentats les plus naturellement appelés à la défendre.
Les peuples, émancipés de la tutelle des princes, présentent les mêmes incertitudes. La France républicaine a été, en 1848, le boulevard du Saint-Siège; le Piémont et l'Espagne, pays bien plus exclusivement catholiques que la France, ne lui ont épargné aucune avanie, aucune iniquité.
11 faut donc nous résigner de bon cœur, dans la sphère des plus grandes affaires du monde, tout comme dans la vie civile et privée, à vivre, à discuter, à traiter avec ceux qui ne sont pas de notre foi. Les intérêts spirituels, comme les intérêts temporels, seront désormais partout débattus, trop sou-
vent réglés, par des hommes que leur incompétence ne fera jamais reculer devant cette mission.
Il faut regarder d'un œil ferme au fond de cette situation et y chercher le remède à côté du mal.
L'essentiel est de trouver, en dehors de la foi unique, qui autrefois servait de lien et de frein à toute la chrétienté, un terrain neutre, un langage commun, certains principes et certaines idées issus du christianisme, et qui, reconnus de part et d'autre, puissent servir de bases à une entente possible sur des questions où l'on est à la fois invinciblement séparés et impérieusement obligés à une action commune. Ce terrain commun à tous doit être celui de la justice, de la bonne foi, de l'équité naturelle, telle qu'elle est, non pas pratiquée, mais du moins reconnue, proclamée, invoquée par tous les peuples civilisés. C'est encore celui de l'intérêt de la paix européenne et des faits incontestables qu'il comporte.
Supposons-nous donc obligés, comme il nous est déjà arrivé et comme il nous arrivera certainement encore, si ce n'est à nous, du moins à nos frères et à nos neveux, obligés de traiter de nos intérêts les plus chers avec des hommes qui ne partagent ni nos croyances ni nos affections.
Il ne s'agit après tout que de généraliser et d'élever une situation analogue à celle des écrivains catholiques au sein de la presse, telle qu'elle existe partout aujourd'hui, puisque, là même où la discussion politique est gênée ou impossible, celle des droits et des dogmes de la religion est livrée au premier venu. Dans un parlement, et même dans un congrès, dont les actes deviennent tôt ou tard pubhcs, on agit et on parle tout comme dans un journal, devant un nombre plus ou moins restreint d'amis éprouvés ou d'ennemis irréconciliables, mais surtout devant une foule d'honnêtes gens qui sont avant tout ignorants ou indifférents, devant un public
souvent abreuvé de préjugés, mais presque toujours capable d'être instruit et ramené.
Sur un terrain ainsi délimité, n'y a-t-il donc aucune bataille à livrer et à gagner? Ne pourrait-on pas, par exemple, répondre victorieusement aux invectives de lord Palmerston et à tant d'autres à qui nous ne voulons pas même faire l'honneur de les nommer?
Écoutez, dirions-nous à l'orateur, au diplomate le plus anglais du monde, si nous avions l'honneur de siéger à ses côtés; nous allons essayer de nous entendre ou de vous confondre sans sortir de l'orbite de vos propres pensées. Nous ne vous mènerons pas au pied de ces autels que vous ne connaissez pas ; nous ne vous parlerons pas le langage de la foi, du tendre et fidèle dévouement à ce que vous avez renié et persécuté. Non, non, restez sourds, si bon vous semble, à la voix des siècles qui proclame la majesté bienfaisante de l'institution que vous prenez pour point de mire. Fermez les yeux, en aveugles volontaires, aux signes des temps, aux symptômes éclatants qui démontrent que jamais le Catholicisme n'a été plus vaillant et plus fécond, et qu'après avoir survécu à la Réforme il est en train de survivre à la Révolution. Mais tâchez au moins de n'être ni sourds ni aveugles sur le terrain des faits, de la pratique des affaires, de la nature des choses; et, la religion mise hors de cause, tâchez de ne pas exiler avec elle la justice d'abord, puis le bon sens, et enfin l'honneur, cette vieille divinité des gens de cœur, dont la notion s'est tant affaiblie, mais dont le nom et le culte conservent encore un prestige sans rival.
Les faits d'abord. Il y en a un qui saute aux yeux : c'est qu'il y a autant et plus de chrétiens catholiques dans le monde que de chrétiens non catholiques, et que tous ces catholiques tiennent et obéissent, au moins nominalement, à
ce Pape que vous dénoncez, que vous insultez, que vous menacez sans relâche. La première des nations continentales est €n très-grande majorité catholique. Vous vous vantez de votre alliance intime avec elle : et vous avez mille fois raison. Mais croyez-vous qu'à la longue vos perpétuelles invectives contre la religion qu'elle professe ne relâcheront pas cette alliance? Quel effet produirait sur vous le langage des principales autorités, des hommes influents de la France, s'il avait sans cesse pour but d'insulter et de vilipender la religion anglicane et son chef? Pourquoi supposez-vous que les Français aient l'épiderme moins sensible que vous à cet endroit? Croyez-vous, par hasard, qu'ils soient à la veille de se convertir au protestantisme, ou seulement plus enclins à l'incrédulité que leurs pères? Mais demandez donc à vos innombrables voyageurs ce qu'ils ont vu depuis vingt ans dans nos églises, dans nos livres, dans nos écoles.
Demandez surtout à votre armée de Crimée ce qu'elle pense de la foi de nos soldats, de l'humilité chrétienne de nos généraux, de l'empire exercé par nos sœurs de charité, du dévouement et de l'abnégation de nos prêtres; demandez- Tous si ce sont là, au point de vue purement humain, les •signes d'une religion qui s'en va ou d'une nation qui renonce; à sa religion : et puis concluez.
Naguère, pendant vos vingt ans de guerre acharnée contre la France révolutionnaire, vous offriez une hospitalité généreuse (et que rien ne doit nous faire oublier) à l'épiscopat et au sacerdoce français, exilé pour la foi ; vous témoigniez, par mille précautions délicates, de votre respect pour la religion <ie ces nobles victimes de la conscience; dont les leçons et les exemples ont déposé dans votre propre pays les premiers germes de cette renaissance catholique, objet de vos puérils épouvantements !