II. — Œuvres poWm. (t div
Et aujourd'hui, par un contraste insensé, quand le premier intérêt et la principale force de votre politique consistent à maintenir votre alliance avec la France, redevenue plus catholique peut-être qu'elle ne l'était sous Louis XIV, vous ne craignez pas de manifester en toute occasion votre inimitié profonde contre le chef et le symbole vivant de la religion qu'elle professe et qu'elle sert !
Ce qui est vrai de la France l'est encore de l'Autriche et de tous les autres peuples catholiques avec lesquels vous avez ou vous aurez encore des intérêts collectifs à gérer ou à ménager. Rappelez-vous donc ce que vous disait, avec une si lumineuse simplicité, l'aimable et vénérable chef de l'ancien parti whig, le marquis de Lansdowne, celui-là même qui siège encore dans le cabinet de lord Palmerston. C'était le 2i juillet \ 849, dans une discussion à la Chambre des lords sur l'expédition de Rome. Lord Lansdowne, répondant à lord Aberdeen et à lord Rrougham, s'exprimait ainsi : a La condition de la souveraineté du Pape a ceci de spécial, que, par son pouvoir temporel il n'est qu'un monarque de quatrième ou de cinquième classe, tandis que, par son pouvoir spirituel, il jouit d'une souveraineté sans égale dans l'univers entier. Tout pays ayant des sujets catholiques rotnains a un intérêt dans la condition des Etats romains, et ils doivent veiller à ce que le Pape puisse exercer son autorité sans être entravé par aucune influence temporelle de nature à affecter son pouvoir spirituel ^ . »
Voilà la vérité dite par une bouche non suspecte, par une bouche anglaise et anglicane, politique et non religieuse, libérale et non rétrograde.
Voilà aussi la réponse à ce reproche si opiniâtrement
• Voir le teste rie ce discours dans le Time% du 22 juillet 1849, et le Jownal des Débats du 23.
ET LORD PALMERSTON. i83^
renouYelé dans tant de dépêches et de discours, et que l'on regrette de trouver jusque dans ces paroles du ministre actuel des affaires étrangères de France, où il parle de ce qu'il y a d'anomal dans la situation d'une puissance qui^ pour se maintenir^ a besoin d'être soutenue par le secours des étrangers, et où il assimile, sous ce rapport, les États pontificaux à la Grèce, un moment après avoir proclamé que a le titre de fils aîné de l'Eglise, dont le souverain de la France se glorifie, fait un devoir à l'empereur de prêter aide et soutien au souverain pontife ! » En fait et en droit, tous les catholiques sont fils de l'Eglise romaine, et nul catholique n'est étranger à Rome. Gomme l'a dit Fénelon, tout catholique y a sa patrie. jNon, non, ce n'étaient point des étrangers que ces soldats français qui ont été à Rome y rétablir l'autorité de leur père. Ce qui était étranger à Rome, c'est la République, c'est la révolution faite par de vrais étrangers, par un ramas d'aventuriers et de conspirateurs cosmopolites, ennemis acharnés du catholicisme et du Saint-Siège, réunis à Rome de tous les coins de l'Ralie et du monde pour y imposer par la violence leurs volontés sauvages au pontife, au prince et au peuple.
Ce n'est pas que nous prétendions confondre avec les auteurs de cette révolution romaine tous ceux qui ont défendu Rome contre l'armée française. A Rome, comme à Sébastopol, ,1a gloire de nos soldats ne peut que gagner à reconnaître la valeur de leurs adversaires ' ; mais il importe de rappeler que, d'après les relevés officiels du général Oudinot, sur les dix-neuf mille cinq cents hommes qui opposèrent une
' On ne peut lire sans intérêt le touchant récit du siège de Rome, par iM. Emilie Dandolo, qui faisait partie du bataillon des tirailleurs lombards, et l'on y voit quels sentiments chrétiens animaient ces jeunes braves, dignes de combattre pour une meilleure cause.
si courageuse résistance à nos armes, il n'y avait pas plus de
six mille Romains. Voilà pour la nationalité de la république
romaine.
Rome, par la raison qu'a donnée lord Lansdowne, et parce qu'elle est la capitale spirituelle du monde catholique, est en quelque sorte la propriété commune de tous les catholiques. Elle se vante d'être la ville éternelle : mais qui donc l'a faite éternelle? qui l'a empêchée de mourir comme Babylone et Memphis, ou de languir dans une incurable décrépitude, comme Athènes et Constantinople ? Qui, si ce n'est la Papauté et le respect des peuples rajeunis de l'Occident pour cette Papauté, qui a su remplacer l'empire romain et durer trois fois plus que lui. Rome, la Rome moderne, l'État romain, lo Stato pontificio, qu'est-ce donc, si ce n'est l'œuvre des peuples catholiques, de leur amour, de leur respect tendre et généreux pour ces Papes, et non pour la ville ou le peuple de Rome? Ces monuments qu'invoquent quelquefois, dans leurs déclamations ingrates, les faux Romains, adversaires du Saint-Siège; ces palais, ces églises, ces sanctuaires innombrables, ces chefs-d'œuvre de l'art, qui donc les a construits, inspirés, et, il faut bien le dire, payés, si ce n'est la Papauté, enrichie par la foi et la charité filiale de l'Europe, alors tout entière catholique? Oui, c'est nous, Europe catholique, qui avons créé, constitué, maintenu, enrichi la Rome moderne. Non, le peuple romain n'est pas maître de ses destinées au même point où peut l'être ou le devenir tout autre peuple. Il nous doit compte de tout ce que nous, peuples chrétiens, nous avons fait pour lui. 11 nous doit compte de l'institution que nous avons prétendu maintenir chez lui, à son très-grand profit, mais non pour la livrer au hasard de sa passion ou de son caprice.
Lo bon sens universel démontre que le Pape ne peut pas
Eï URD PALMERSTON. 485
être le sujet d'un maître étranger; mais peut-il dayantage être le sujet de son propre peuple, ou de quelque pouvoir né à Rome même et placé au-dessus ou même à côté de lui? L'idée d'avoir à Rome un pouvoir qui ne fût pas la Papauté a toujours existé et n'a jamais triomphé. Elle a toujours succombé sous une de ces défaites qui, sans cesse renouvelées, semblent émaner d'un arrêt de la Providence. Dès les premiers temps du moyen âge, le patriciat romain essaye d'exploiter, d'opprimer et de remplacer la Papauté. Après les comtes de Tusculum, vinrent les empereurs allemands; après eux, Arnaud de Brescia, Rienzi et tant d'autres. Tout a toujours échoué. On voudrait recommencer au profit de la démocratie moderne les vaines tentatives de l'aristocratie féodale; mais leur fortune sera la même. Les mêmes intérêts, les mêmes lois de l'histoire, s'y opposent. Le Pape ne peut pas plus devenir le jouet des factions romaines que du despotisme des étrangers. « Le Pape, » a dit Napoléon, dans celte allocution mémorable citée par M. Thiers, tant de fois répétée, et qu'il ne faut jamais se lasser de rappeler, « le Pape est loin de Paris, et cela est bien : il n'est ni à Madrid ni à Vienne, et c'est pourquoi nous supportons son autorité spirituelle. A Vienne, à Madrid, on est fondé à en dire autant. Croit-on que, s'il était à Paris, les Viennois, les Espagnols, consentiraient à recevoir ses décisions? On est donc trop heureux qu'il habite cette vieille Rome, tenant la balance entre les souverains catholiques, penchant toujours un peu vers le plus fort, et se relevant bientôt si le plus fort devient oppresseur. Ce sont les siècles qui ont fait cela, et ils ont bien fait. Pour le gouvernement des âmes, c'est la meilleure, la plus bienfaisante institution qu'on puisse imaginer. Je ne soutiens pas ces choses par entêtement de dévot, mais par raison. » Mais ce qui est si vrai pour les puissances étrangères ne
Test- il pas tout autant pour les Romains eux-mêmes ou pour les Italiens en général? S'il faut que le chef de notre religion soit libre, libre non-seulement à Fégard de TAutriche ou de l'Espagne, ne faut-il pas qu'il le soit également vis-à-YÎs de ses propres sujets?
Des catholiques de France ou de tout autre pays n'ont pas plus de raison d'obéir aux Romains qu'aux Russes ou aux Anglais. Quoi! l'Europe chrétienne aurait dérobé, d'un consentement unanime, Rome et la Papauté à toutes les grandes puissances pour finir par les livrer à la démocratie italienne? Ce serait anéantir la liberté des élections pontificales, ébranler toute l'administration de l'Église, soumettre ses destinées à une action à la fois turbulente et tyrannique. Ce serait démentir l'histoire du monde et l'une des lois fondamentales de la civilisation chrétienne.
Tout se résume donc, non-seulement aux yeux de la foi, mais à ceux de la raison politique, dans ces principes qui se déduisent rigoureusement l'un de l'autre, et qui font loi depuis mille ans pour le monde chrétien. Le Pape personnifie l'unité de l'Église catholique : il ne peut la personnifier qu'en restant indépendant : il ne peut être indépendant qu'en restant souverain; cette souveraineté ne peut être qu'ecclésiastique, comme son chef, et tout au plus déléguée, partiellement ou provisoirement, à des laïques.
Anéantissez le catholicisme ou convertissez les catholiques, si vous le pouvez ; mais, tant qu'ils seront catholiques, ne prétendez pas les rendre aveugles ou indifférents à l'une des conditions fondamentales de leur existence morale.
De ce que la souveraineté ecclésiastique du Pape doit être indépendante et inviolable, en faut-il conclure que son gouvernement doive être nécessairement absolu, despotique, sans règle et sans contrôle? que ses sujets laïques doivent être
exclirs de toute participation à la législation, à Tadministration, à la gestion des intérêts publics ou locaux? Qui oserait le soutenir sous le pontificat de Pie IX, et, non-seulement tant qu'il yivra, mais tant que durera sa mémoire et tant que le glorieux souvenir de sa généreuse initiative de 1846 à 1848 ne sera pas effacé de la mémoire des hommes?
Qu'a donc été Pie IX, si ce n'est le souverain le plus spontanément libéral, le plus franchement réformateur qu'il y ait aujourd'hui en Europe? Parmi tous ceux qui siègent aujourd'hui sur les trônes, il n'y en a pas un qui ait fait autant que lui pour la liberté de son peuple; pas même le roi des Belges, qui n'a reçu sa couronne que comme le corollaire de cette liberté; pas même le roi de Sardaigne, qui a hérité d'une autorité que son père n'avait limitée qu'après quinze ans de royauté absolue et sous la pression des circonstances. Pie IX, au contraire, de lui-même, dès les premiers jours de son avènement, et avant que rien au dehors de Rome ou de l'Italie lui en fît apercevoir la nécessité, a non-seulement amnistié tous les exilés, tous les détenus politiques, mais a conduit ses peuples, à pas peut-être trop précipités, dans la carrière des réformes et des institutions libérales. Que les esprits rétrogrades, les sectateurs opiniâtres de la routine, lui en aient fait un crime, on ne saurait s'en étonner. Mais en quoi donc a-t-il failli à l'attente, aux exigences des amis sincères de la liberté et de l'Italie? Depuis que M. Thiers lui criait du haut de la tribune française : Courage, saint Père, courage! en quoi a-t-il manqué de ce courage moral et physique qui est pour tout souverain une nécessité encore plus qu'une vertu? M. Thiers lui-même l'a reconnu, lorsque, après le plus étrange retour des choses d'ici-bas, l'orateur de 1847 a écrit eîi 1 849 ce rapport sur l'expédition de Rome qui sera l'honfifeiïr de sa vie.
Quelque triste qu'ait été l'issue des réformes politiques inaugurées par Pie IX en 1846, tout juge impartial et éclairé ne doit pas se lasser de l'en féliciter. S'il avait refusé toute concession à l'esprit du temps, la révolution n'en aurait pas moins éclaté à Rome après la catastrophe de Février, et alors le vulgaire dirait : Le Pape aurait pu épargner ces maux à son peuple, mais il ne l'a pas voulu ; il s'est obstiné dans la voie d'une résistance impossible; il a montré que la Papauté, est une institution surannée, incompatible avec le génia moderne.
Pie IX, sans sacrifier aucun droit, aucun devoir, à unevaine popularité, a démenti ces sophismes. Il a ôté à la Révolution tout prétexte honnête. Mais il n'a pas réussi à désarmer la calomnie.
Quand on entend les discours de lord Palmerston et de ses adhérents, on est tenté de croire que le Pape est venu détruire une constitution déjà séculaire, une liberté déjà populaire et enracinée dans les États romains. Mais qui donc, dirons-nous à ces étranges insulteurs, qui donc a introduit la liberté politique chez les Romains? qui donc l'a non-seulement bénie et sanctionnée, mais enfantée, octroyée, inventée, si ce n'est le Pape? Et qui l'a détruite, si ce n'est vous? Oui, vous, par l'entremise de vos clients les radicaux et les révolutionnaires, déjà encouragés outre mesure par la mission de lord Minto; par cette promenade incendiaire d'un plénipotentiaire semiofficiel, s'investissant partout du droit de critiquer publiquement les souverains et d'exciter des populations déjà inflammables.
Oui, vous, par votre déplorable complaisance pour les hommes dont vous pouviez encore alors ignorer la criminelle folie, mais que vous êtes inexcusable d'encourager encore, après avoir appris, parla plus douloureuse expérience, à quel
point ils sont incapables d'apprécier, de conserver, d'aimer cette liberté que vous avez le bonheur de posséder chez vous et que vous prétendez défendre ailleurs. Pourquoi donc reprochez-vous à Pie IX ce qui est le crime exclusif de vos amis, de vos alliés et de vos protégés d'aujourd'hui? Ne sont-ce pas eux qui, en France, ont préféré et préfèrent encore à la royauté tempérée cette république insensée qui devait naturellement aboutir à une monarchie illimitée? Eux qui, en Sicile, comme vous nous le racontiez vous-même ces jours-ci*, ont sacrifié toutes les garanties qu'on allait exiger de la cour de Naples au vain espoir d'un changement de dynastie, inspiré par la nouvelle de la Révolution de février? Eux qui, à Naples même, par l'insurrection inexcusable du 15 mai, ont fourni au roi l'occasion tant désirée de ruiner la constitution nouvelle? Eux qui, dans le nord de Tltalie, enivrés par des succès trop éphémères, ont refusé les propositions, connues sous le nom de M. de Hummelauer, et par lequel l'Autriche offrait de reculer jusqu'à l' Adige les bornes de sa domination? Eux, enfin, qui, à Rome, ont noyé dans le sang de Rossi, lâchement assassiné au pied de la tribune constitutionnelle, toutes les garanties que la population romaine tenait de Pie IX et toutes les sympathies que lui accordait l'Europe chrétienne? Et ne sont-ils pas partout les mêmes? ne les retrouvez-vous pas partout, toujours aussi incapables, toujours aussi aveugles, acculant toujours les nations entre ce qui est indigne ou ce qui est impossible; et, aujourd'hui encore, plus que résignés à cette éclipse de la liberté qui les venge et les débarrasse de la supériorité morale et intellectuelle des esprits modérés et des honnêtes gens?
• Discours de Lord Palmerston du 19 mai 1856. Je lui laisse le soin d'expliquer la contradiction entre ses dires d'aujourd'hui et le récit fait par lord Minto en 1849, qui a été relevée par tous les journaux.
Et quel est le prétexte qu'on a choisi pour méconnaître, pour oublier, pour calomnier les services et les bienfaits de ce grand cœur? Ah ! c'est ici qu'éclatent surtout l'injustice et l'ingratitude des hommes en général et des hommes d'État en particulier. Pourquoi le pape Pie IX a-t-il été poursuivi, assiégé, emprisonné, condamné à l'exil et à la déchéance? Ce n'est pas pour avoir refusé des libertés ou des garanties aux plus exigeants d'entre ses sujets, aux plus ingrats d'entre les condamnés qu'il avait graciés : il en avait donné bien plus qu'on n'en attendait de lui, bien plus peut-être qu'on n'en désirait. C'est uniquement pour n'avoir pas voulu déclarer lui-même la guerre à TAutriche, et sacrifier le caractère de souveraine neutralité, de pacifique impartialité, que lui impose son auguste mission sur la terre. Aucun ministre, aucun homme politique digne de ce nom, ne devrait jamais oublier ce noble exemple de courage moral et d'intelligence politique. Qu'on lise ou qu'on écoute les récits de ceux qui ont pris part à cette funeste crise, et l'on verra que c'est l'allocution du 29 avril 1848 qui fut, dans leur âme, le signal de la guerre déclarée au Pontife, parce que dans cette allocution il se proclamait le Père commun de tous les fidèles, et refusait, en cette qualité, de sanctionner l'abus qu'on faisait de ses armes et de son drapeau contre une puissance catholique.
Je n'oublierai jamais, quant à moi, l'effet que fit cette allocution, quand elle arriva à Paris, sur ceux qui, comme moi, sentaient à cette époque critique leur âme bouleversée par le double danger de la patrie et de l'Eglise. L'Assemblée nationale venait de se réunir : nous étions pour la plupart encore inconnus les uns aux autres; nous cherchions à nous reconnaître, à nous deviner, à nous rapprocher, à nous consoler dans cette vaste foule qui renfermait des éléments si
divers, mais d'où devaient sortir ces deux majorités qui, à deux reprises différentes, ont sauvé le pays. L'avenir de l'Italie et de Rome semblait aussi sombre, aussi menaçant que celui de la France. Quand cette parole du vicaire de Jésus-Christ retentit à nos oreilles, il se fit dans nos cœurs un grand apaisement et une grande lumière. Celui que nous regardions déjà comme le captif de la Révolution nous apparut dans toute la plénitude de sa douce majesté et de son invincible autorité. Nous nous disions l'un à l'autre : Habemus Papam. Ceux d'entre nous qui avaient l'habitude de reporter leur pensée du présent sur le passé se rappelaient Pie VII, dépouillé de ses États et traîné dans la plus dure des captivités, pour n'avoir pas voulu, sur l'ordre de Napoléon V\ fermer ses ports et déclarer la guerre aux Anglais ; et nous admirions l'aveugle ingratitude des hommes et la magnanime constance de Pie IX, exposé, quarante ans plus Idrd, par suite de la même impartiale modération, à la même injuste violence, mais poursuivi par des passions différentes, et détrôné, cette fois-ci, non par les ennemis de l'Angleterre, mais par ses protégés ' .
' On ne saurait trop rappeler à nos contemporains, et surtout aux Anglais, les faits et les documents de cette époque , encore si mal jugée. Voici par exemple ce qu'on lit dans le décret du 2 avril 1808, qui commença la spolia lion par l'usurpation des quatre provinces d'Urbin , Ancône, Macerata et Camerino. « Considérant, y est-il dit, que le souverain actuel de Rome a constamment refusé de faire la guerre aux Anglais, et de se coaliser avec les rois d'Italie et de Naples pour la défense de la presqu'île d'Italie ; que la donation de Charbmagne, notre illustre prédécesseur, des pays composant l'Etat du Pape, fut faite au profit de la chrétienté, et non à l'avantage des ennemis de notre sainte religion... »
On ne manquait pas de faire remarquer au saint-père que les Anglais s'étaient rendus indignes de sa protection en abdiquant leur qualité d'enfants de l'Église, et en se jetant dans l'hérésie. Rien ne put triompher de la conscience éclairée de Pie VII. Il répondit :
< Que son caractère sacré de ministre de paix, comme tenant la place du Dieu de paix; que sa qualité de chef de la religion, de pasteur universel et
Passons sur les incidents de son exil et de son retour. Le voilà revenu et rétabli, grâce aux armes de la France, dans son autorité. Que lui demandez -tous? tous, nos alliés, hommes d'Etat anglais qui avez tant contribué à sa chute et qui n'avez été pour rien dans sa restauration? Que prétendezvous lui imposer? Ce n'est pas, sans doute, le gouvernement représentatif, tel qu'il l'avait autrefois spontanément constitué. Quand, en 1849, nous discutions avec les républicains français sur les conditions de son rétablissement, nous nous contentions de dire qu'on ne pouvait songer à lui imposer le retour de cette assemblée qui avait assisté sans sourciller à l'assassinat de son premier ministre, laissé proclamer sa déchéance et tourné contre lui le pouvoir qu'elle avait reçu de lui. Mais aujourd'hui l'objection est plus forte : sans le concours au moins passif de la France, l'Angleterre et sa cliente la Sardaigne ne peuvent rien contre Rome ; et, à coup sûr,
de père commun de tous les fidèles ; que les saintes lois de la justice dont il doit être le gardien el le vengeur, étant le représentant de ce Dieu qui en est la source, ne lui permettaient pas d'entrer dans un système permanent de guerre, et beaucoup moins de la déclarer, sans aucun motif, au gouvernement britannique, dont il n'avait pas reçu la moindre offense ;
« Qu'il avait conjuré Sa Majesté de considérer que, n'ayant point et ne devant point avoir d'ennemis, étant vicaire de Jésus-Christ, qui est venu au monde, non pour fomenter, mais pour détruire les inimitiés, il ne pouvait s'engager à perpétuité, pour lui et pour ses successeurs, comme l'empereur le voulait, à faire la guerre pour les intérêts d'autrui ;
« Qu'il avait aussi fait observer les dommages incalculables qu'aurait eu à souffrir la religion s'il était entré dans un système de fédération perpétuelle ; qu'il avait représenté qu'il ne pouvait s'exposer, pour la coalition proposée, à devenir ennemi de tous les souverains, même non catholiques, et s'obliger à déclarer la guerre, sans blesser son honneur, sans encourir la haine universelle, sans trahir ses devoirs et sa conscience; mais que toutes les représentations et toutes les raisons exposées tant de fois à Sa Majesté, avec une douceur paternelle, n'avaient jamais été écoutées. » (Lettre officielle, écrite le 19 mai 1808, par le cardinal Jules Gabrielli au chevalier Alberti, chargé d'affaires du royaume d'Italie.)
Quel est l'Anglais consciencieux qui ne devrait rougir en lisant ces paroles, et en les rapprochant du langage actuel de son gouvernement?
elles ne peuvent se figurer qu'elles engageront jamais le souverain actuel de la France dans une entreprise destinée à imposer au Saint-Siège une forme de gouvernement qu'il a uimême renversée dans son propre empire.
Mais, en dehors du gouvernement parlementaire, avec son corollaire obligé de la liberté de la presse, que peut-on demander au Pape qu'il n'ait donné?
La sécularisation? Mais on a répété à satiété cette statistique des 5,049 employés laïques et des 233 employés ecclésiastiques que nous avons produite pour la première fois dans les débats de 1849, qui n'avait jamais été démentie, et qui répond victorieusement à ce mot d'ordre. Le démembrement de ses États, proposé par le mémorandum sarde et recommandé au Congrès par lord Clarendon, avec l'établissement dans les Légations d'un régime exclusivement laïque? Mais qui donc est préparé à ce changement? Quant à présent, et tel que vous l'avez formulé, ce serait détrôner partiellement celui que l'Europe conservatrice et la France catholique ont voulu rétablir dans ses Etats, et vous n'y sauriez songer sérieusement sans substituer à vos plus nécessaires alliances une rupture prochaine. Mais quoi encore? des réformes, des institutions adaptées aux besoins légitimes de son État? Soit; tout le monde est d'accord là-dessus. Mais est-ce que, par hasard, le Pape n'aurait pas déjà accompli précisément ce que vous lui demandez? Est-ce que vous ne connaissez pas la série des édits qui a suivi le motu proprio du 12 septembre 1849? N'a-t-il pas successivement organisé un Conseil des ministres^ ^ dont trois membres sur cinq étaient laïques^;
' Édil (lu 18 septembre 1850.
' Les ministres des finances, de la guerre et des travaux publics étaient laïques ; ceux de l'inlérieur et de la justice étaient ecclésiastiques. La proportion a été changée depuis, mais je cite ce que j'ai vu à Rome en 1850.
un Conseil d'Etat^, dont la majorité est également laïque, et dont deux membres seulement sont, de droit, ecclésiastiques; une Consulte des finances'^, qui est un corps à peu près électif, dont les trois quarts sont pris dans les candidats élus par les conseils provinciaux ; une organisation provinciale ^, basée sur des conseils généraux indirectement électifs, et composés de membres présentés au choix du pouvoir par les conseils municipaux; une organisation communale^, où les conseils municipaux sont directement élus par les plus imposés de chaque commune, et où les magistrats, qui remplissent les fonctions de nos maires et adjoints, ne peuvent être choisis par le gouvernement que parmi les sujets présentés par le conseil? Tout cela n'est-il rien? N'y a-t-il pas là cent fois plus de liberté qu'il n'y en avait en France ou en Italie sous le premier Empire? Certes, ce n'est pas la grande liberté politique, celle dont les Romains se sont montrés si complètement incapables lorsque Pie IX la leur a concédée ; mais c'est une liberté provinciale, municipale, administrative, plus grande que celle dont la France regrettait l'absence sous la Restauration, et qui n'est pas trop éloignée de celle qu'elle avait conquise dans ces différentes, branches de la vie publique, après 1830.
Est-ce à dire que le régime actuel des États romains soit propre à satisfaire tous les vœux des gens honnêtes et sensés? Est-ce à dire qu'il n'y ait plus d'abus, plus de désordres administratifs; que toutes ces institutions nouvelles n'aient pas besoin d'être sincèrement appliquées, d'être dirigées dans la pratique par des mains énergiques et intègres; que les
' Édit du 10 septembre 1850.
Édit du 28 octobre 1850.
3 Ëdit du 23 novembre 1850.
♦ Édit du 24 novembre 1850.
attributions y soient partout nettement définies et loyalement respectées; que le pouvoir judiciaire, que la législation civile n'exigent pas de nouvelles et pressantes réformes ; que la liberté individuelle ne soit nulle part méconnue ; que l'esprit de routine ne soit pas souvent confondu avec le respect de la tradition ; que la mollesse, l'incurie, la vénalité surtout, cette lèpre de tous les pays méridionaux, n'aient conservé nulle part leur ancien empire? Qui voudrait l'affirmer? Quant à moi , bien loin de le soutenir , je dis tout simplement que je n'en sais rien. Mais vous, messeigneurs et messieurs, qui parlez à votre aise dans les deux Chambres du Parlement britannique, en savez-vous davantage? Non, vraiment. Yous pouvez tout au plus, ainsi que moi, supposer qu'il y a là des maux comme partout ; mais vous ne pouvez pas en parler avec cette plénitude de connaissance qui donne seule le droit d'accuser ou de juger. Et, pas plus que moi, vous ne connaissez les remèdes qu'il faudrait apporter à ces maux, à ces abus, et qui pourraient seuls convenir aux mœurs, aux préjugés, au tempérament de ces populations, douées de tant d'esprit et de si peu de bon sens ' .
Cependant le grand esprit de lord Palmerston ne s'inquiète pas de ces bagatelles. Il va droit au fait, et, fort de sa longue expérience et de sa grande position, il dit tout net que le gouvernement pontifical est un gouvernement mauvais et tyrannique. Il a la bonté de reconnaître que le Pape était (( humain et bon, » mais c'est pour ajouter aussitôt que « ceux
' Le Correspondant a publié sur ces questions un travail de notre ami M. de Corcelles. 11 y a raconté ce qu'il a vu et étudié sur place, pendant la longue et difficile mission qu'il a remplie à Rome et à Gaëte en 1849. Il a parlé avec la double autorité de son expérience et de son caractère, avec cet attachement à la liberté qui est chez lui une tradition de famille, et avec cette forte conviction chrétienne qui lui a valu l'insigne honneur d'être auprès de Pie IX exilé l'ambassadeur de tous les honnêtes gens de France.
qui gouvernaient au nom de Sa Sainteté se rendaient coupables d'actes de tyrannie * . » En vérité , milord ! mais ditesnous donc quels sont-ils, ces actes de tyrannie? Où, quand, comment, par qui ont-ils été commis? Racontez donc ces actes, définissez la tyrannie, nommez les tyrans. On peut vous en défier. Vous les ignorez profondément. Vous répétez on ne sait quelles déclamations débitées dans vos antichambres par on ne sait quels réfugiés ou quels apostats. Vous n'avez pas voulu souffrir en Angleterre la présence d'un représentant officiel de la puissance que vous dénoncez sans cesse. Vous n'êtes pas censé reconnaître officiellement son existence; mais vous êtes bien loin de l'honorer de votre indifférence. Vous n'avez pas d'agents accrédités et officiels dans les Etats romains pour vous informer de ce qui s'y passe : mais vous y avez des agents clandestins ou plus que suspects, comme ce M. Freeborn, atteint et convaincu de calomnie contre la France et l'armée française, dans ce fameux Mémoire des consuls à Rome, inspiré et signé par lui, après le siège, où il signalait d'un ton patelin, comme effectués par nos boulets, les ravages et les destructions dont les assiégés, qu'il honorait de ses sympathies et de ses encouragements, étaient eux-mêmes les seuls auteurs^.
Ce sont là vos seules autorités ; mais depuis quand revendiquez-vous, vous Anglais, le droit de condamner les gens sans les entendre? Toutes les fois qu'une grande question de politique intérieure ou extérieure est débattue devant le Parlement, la discussion est toujours précédée d'une enquête, de correspondances, d'interrogatoires, de dépositions sans nom-
' Discours du 6 mai.
^ Voir le rapport officiel, rédigé par le général Niel, et distribué en 1850 à l'Assemblée nationale. 11 nous semble que M. Freeborn ne lui a opposé qu'un silence prudent.
bir, dont les résultats Yolumineux sont distribués au public, qu'il ne lit pas très-souvent, mais qui versent à grands Ilots la lumière et la vérité à qui veut s'y plonger. Où sont, dans ce débat de droit international, vos documents, vos enquêtes, vos blueboohs? L'axiome : Audi et alteram partem est plus respecté et plus facile à pratiquer que partout ailleurs dans un pays de publicité illimitée comme le vôtre. On sait d'ailleurs de quelle scrupuleuse et vigilante protection vos lois et vos mœurs entourent tout accusé, quelque monstrueux que soit son crime. C'est l'honneur de votre législation et de votre société que cette libre défense des accusés. On a vu tout récemment avec quelles minutieuses et coûteuses précautions vous procédiez au jugement d'un empoisonneur et à la vérilicatiôn du poison qu'il distillait lentement dans les entrailles de sa victime. L'Angleterre tout entière s'est associée aux incertitudes de ce jugement. Mais ici, où il s'agit de la vie de tout un peuple, de l'honneur de tout un monde, en présence de cet auguste accusé dont vous osez faire votre justiciable, où sont vos témoins? où sont vos preuves? où sont vos scnipules? où sont vos précautions? Qu'avez-vous fait de l'intégrité traditionnelle de vos tribunaux? qu'avez-vous fait de votre conscience naturelle?
Mais j'oublie que nous parlons ici d'un ministre qui, investi de la plus grande autorité dont un particulier puisse être revêtu dans le monde, a osé prononcer ces paroles : « Bien que des atrocités aient été commises, le gouvernement provisoire de Rome s'est efforcé de les prévenir, et la ville
SAINTE n'a jamais ÉTÉ MIEUX GOUVERNÉE QUE DURANT l'aB-
SENCE DU Pape, qui ne peut se maintenir à Rome qu'avec l'appui d'une force étrangère. »
Il suffit de répéter ces paroles pour les qualifier aux yeux de tout homme qui a la moindre connaissance de ce qui s'est