II. — Œuvres polém. et div. 3i
passé à Rome de 1848 à 1850. Les pires ennemis de l'Angleterre ne pouYaient lui souhaiter une injure plus sanglante que de Toir son premier ministre se constituer ainsi l'apologiste posthume d'un régime qui a eu l'assassinat pour origine et pour conséquence. Nous ne savons quelles sont les atrocités que le gouYcrnement mazzinien a prévenues : nous savons trop bien quelles sont celles dont il a hérité, celles qu'il a sanctionnées ou tolérées. Nous savons que notre armée a eu l'honneur d'aller détruire à Rome la domination du poignard. Oui, avant, pendant et après le siège de Rome, c'est le poignard qui fut l'arme et le symbole de la prétendue liberté, de la prétendue nationalité romaine. La république romaine est née du coup de poignard qui tua Rossi, de ce poignard qualifié de démocratique et de héni^ et promené en triomphe au milieu des chants dans les rues de Rome déshonorée. Pendant sa durée, l'assassinat fut l'expédient ordinaire des sociétés secrètes pour contenir la population par la terreur. Prêtres, officiers, citoyens de toute classe, ont été les victimes de cet expédient. Pas un seul assassin ne fut arrêté ni puni sous la république, pas même ce misérable Zambianchi, colonel des soldats de finance, qui fit égorger tant d'innocents à son quartier de Saint-Calixte, et qui, digne émule de Carrier, fit fusiller le curé de la Minerve sous ses yeux, à la fin d'un souper auquel il avait forcé ce vénérable prêtre d'assister*. Après la prise de Rome, le serment de poignarder toute personne qui manifesterait sa joie ou son adhésion à l'armée française fut prêté et rigoureusement tenu. Il n'est pas probable que lord Palmerston ose contester l'intégrité de nos conseils de guerre : leur procédure, leurs sentences de mort, sont là, ainsi que les ordres du jour des généraux Rostolan
' Voir à ce sujet les détails précis et circonstanciés donnés par le Contiilulionnd du ^23 septembre 1849.
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et Baraguay-d'Hilliers, pour constater ce qu'il a fallu de yigilance et de yigueur pour empêcher nos propres soldats de tomber, comme cela était arrivé à plusieurs, sous le fer des assassins.
Ce n'était d'ailleurs que l'application fidèle de la théorie prêchée par Mazzini, pratiquée par ses sectateurs dans toute l'Italie et qu'il avait d'avance annoncée, tout en feignant de la déplorera Ces choses se font dans l'ombre, mais se vantent et se défendent publiquement. Lorsqu'on 18S0 le juge Dandini de Pesaro eut été frappé d'un coup mortel sur le seuil de sa maison, pour célébrer l'anniversaire du supplice d'un moine dénoncé par ce juge, un journal piémontais, Vltalia del Popolo^ parodiant le mot fameux du roi Charles- Albert^ annonce que c'est ainsi que le peuple italien agit par lui-même et se suffit à lui-même : Silenzio! è il popolo che fa da se. C'est le même qui, tout dernièrement encore, qualifiait les assassins du duc de Parme de Guillaumes Tell de l'Italie f
N'hésitons pas à le dire : il faut dénoncer et flétrir de tels actes ainsi que ceux qui les patronnent ou les excusent ; il le faut, non avec l'indignation désintéressée ou la joie secrète des partisans du pouvoir absolu, heureux de tout ce qui peut discréditer la liberté ; mais avec l'horreur profonde et implacable que fait naître chez des gens de cœur le déshonneur de ce qu'ils ont de plus cher. Hélas! c'est la liberté qui paye la rançon de tous ces crimes; c'est le droit des innocents, des opprimés, qui subit le contre-coup de toutes ces iniquités, et
' « Car voire œuvre substituera de nouveau à l'agitation légale et pu- « blique la guerre extra-légale des sociétés secrètes, et, ce qu'à Dieu ne « plaise, le poignard de l'homme du peuple irrité, se faisant à lui-même une * justice désespérée. » (Lettre de Mazzini à MM. de Fallouxel de Tocqueville, publiée dans la République du 25 septembre 1849.)
' L'Italia farà da se.
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que les peuples, etîrayés et indignés, repoussent dans Tabîme en même temps que le fantôme de ces attentats politiques, de ces guet-apcns nocturnes dont le signal a été donné, dès 1845, pas l'assassinat de Joseph Leu, ce paysan catholique de Lucerne, ce fondateur du Sonderbund, immolé dans son lit et sacrifié, par un sicaire inconnu, aux fureurs d'un parti que protégeait encore la fatale influence de lord Palmerston.
Et, puisque ma pensée se reporte ainsi vers la Suisse, ce sera pour y retrouver une nouvelle preuve de là contradiction flagrante qui éclate entre la lihre équité des institutions nationales de TAngleterre et les allures de sa diplomatie. Ah ! vous parlez de tyrannie, de persécution, de mauvais gouvernement! Eh bien, puisque vous êtes animés d'un si beau zèle pour la cause de la justice, de l'innocence de la liberté, voici un théâtre où vous pouvez le dépenser à loisir. Restez en deçà des Alpes, mais franchissez le Jura; allez en Suisse, allez à Fribourg, à Lucerne, dans le Valais ; allez-y contempler les maux que vous y avez non-seulement tolérés, mais dont vous êtes directement responsables, par l'appui moral que vous avez prêté aux destructeurs de l'antique souveraineté cantonale, aux contempteurs impitoyables des vœux, des droits et des croyances de leurs concitoyens, à des hommes qui,, à Taide d'une invasion de réfugiés et d'étrangers, ont déclaré par acte solennel, dans le berceau de la liberté helvétique, que le peuple était incapable d'exercer sa souveraineté. iVllez-y voir des majorités honnêtes et pacifiques, écrasées depuis dix ans sous le joug des minorités turbulentes, appuyées par des baïonnettes étrangères. Allez-y étudier le jeu des constitutions imposées par ces baïonnettes, et conti-e lesquelles pétitionnent en vain les trois quarts, les cinq sixièmes des populations. Et, si l'exil des évêques, des prêtres, la spoliation des religieux, vous sont indifférents, allez du moins y
calculer le taux des amendes qui, prononcées contre les dépositaires réguliers du pouvoir exécutif ou législatif, équivalent à la confiscation du patrimoine entier des familles les plus anciennes et les plus opulentes du pays.
Si depuis quelque temps ces populations connnencent à se relever, à reconquérir peu à peu quelque fragment de leur ancienne indépendance , sachez bien qu'il n'y reste que trop d'injustices à réparer, parmi toutes celles qu'y ont commises vos clients, vos amis. Allez; et, quand vous y aurez fait rappeler un seul exilé, restituer un seul patrimoine, essuyer une seule larme, alors, mais alors seulement, vous pourrez venir donner des leçons d'humanité, de justice et de clémence au Pape et à la France.
Mais quoi ! se peut-il que vous restiez sourd à ce long murmure qui s'élève de tous les coins de l'Europe contre vous? Je vous le signalais hier encore et j'en entremêlais l'écho à ce panégyrique de vos glorieuses institutions et de vos mœurs politiques, qui m'a été tant reproché et que je maintiens tout entier. Il témoigne de la réprobation raisonnée ou instinctive qu'excite partout l'outrecuidance , et plus encore , l'inconséquence de votre intervention dans les destinées des nations continentales. Craignez que cette réprobation ne rejaillisse plus haut encore que vous, et n'aille atteindre les idées, les droits, les institutions que vous avez le noble privilège de personnifier dans le monde ! Ah ! certes, nul ne pourrait rêver un rôle plus glorieux et plus salutaire que celui de votre parlement, s'il était vraiment et toujours ce qu'il pourrait être , ce qu'il a été souvent , savoir le tribunal suprême de l'opinion européenne, le refuge de tous les opprimés, le vengeur de tous les droits, la terreur de toutes les iniquités triomphantes, l'arbitre équitable entre le fort et le faible, en im mot l'organe incorruptible de la conscience du genre
humain. Mais cet idéal, dont il a quelquefois approché, vous vous en éloignez de plus en plus depuis quelques années. Et comment ne pas être révolté par le caprice, j'allais dire par le cynisme, de vos alliances et de vos antipathies, de vos préférences et de vos abandons? On vous voit applaudir, en Piémont et en Espagne, aux spoliations infligées à une Églises déjà plus qu'à moitié dépouillée par les guerres révolutionnaires, et Ton sait que vous ne voulez pas souffrir la moindre atteinte aux richesses exorbitantes de l'Église anglicane. On vous entend gémir sur l'asservissement de certains peuples ; et on se souvient du sacrifice de Parga, de votre cruelle indifférence à l'endroit des vénérables républiques de Gênes et de Venise, de la noble Venise surtout, non-seulement en 1814, mais en 1848, lorsqu'elle seule honorait par sa résistance opiniâtre les armes italiennes et vous tendait une main que vous pouviez si facilement saisir. On rit et on s'indigne du contraste que présentent vos théories à l'usage de votre politique extérieure et votre pratique à l'intérieur, dans le passé comme dans le présent. Ne remontons pas jusque dans le moyen âge : mais il y a un siècle à peine, dans le siècle de la philosophie et des lumières , n'avez -vous pas réprimé , avec la plus impitoyable barbarie, la révolte des derniers partisans des Stuarts? N'avez- vous pas infligé aux chefs de l'aristocratie écossaise, et à tant d'autres plus obscurs, des supplices dont l'horreur n'a été surpassée que par les atrocités de Pombal vers la même époque? Et il y a soixante ans, lorsqu'en 1798 l'Irlande, presque épuisée par six siècles d'oppression et de misère, se souleva encore une fois et ouvrit ses bras à la Révolution française, ne lui avez -vous pas fait subir toutes les exécutions, toutes les violences, tous les outrages qu'une soldatesque effrénée, que des juges passionnés, que des conquérants implacables peuvent infliger à une race étrangère
et vaincue? N'avez-vous pas égalé et même surpassé alors toutes les cruautés, toutes les violences de nos récentes révolutions, et jusqu'à ces flagellations et ces gibets de la Hongrie, que vous avez tant et si justement reprochés à T Autriche? Si, depuis le commencement de notre siècle, la sagesse et l'équité de vos lois et l'admirable développement de vos mœurs politiques ont préservé les trois royaumes de tout conflit, de toute explosion, de toute violence sanglante, en a-t-il été de même de vos colonies? Quel est le gouvernement italien ou autre qui ait réprimé l'insurrection dans ses Etats avec autant de sévérité et par des châtiments plus cruels, plus nombreux, plus humiliants, que vous n'en avez déployé contre les Grecs des îles Ioniennes et contre les indigènes de l'île de Geylan ^ ? Et quel était leur crime? Ils récla* maient, les uns et les autres, par des moyens que votre légalité condamne, la liberté ou la nationalité; et vous les leur refusiez avec tout autant de résolution et plus de succès que ces princes italiens, traités par vous de tyrans ou de bourreaux.
Vous parlez sans cesse de T Autriche; vous vous indignez de la prépondérance autrichienne en Italie ! Mais songez donc que chaque discours de vos orateurs officiels crée de nouvelles recrues à l'Autriche, non-seulement parmi le clergé, non-seulement dans les familles opulentes et anciennes, mais dans cette foule innombrable de gens aisés , tranquilles , honnêtes, qui ne font ni les révolutions ni les coups d'État, mais dont l'assentiment est impérieusement indispensable à tout progrès sérieux, à toute réforme durable, et que vous
' Voir les débats du parlement, sur la conduite du gouverneur, lord Torrington, en 1851. — Car, il faut bien le reconnaître, c'est toujours à la liberté et à la publicité de l'Angleterre que nous devons la connaissance de ce» méfaits; c'est d'elles aussi que nous en attendons le châtiment.
refoulez malgré eux dans le camp des ennemis de la liberté. Quant à moi, je ne veux ni vous humilier ni vous insulter ; jti ne veux pas employer contre vous le langage que, nonseulement vos pamphlétaires et vos journalistes , mais que vos ministres et vos hommes d'Etat emploient sans scrupule contre les princes et les nations étrangères. Je maintiens toujours une distinction profonde entre le génie moral et social de votre grande nation et les écarts modernes de sa politique étrangère. Ces reproches, que m'arrachent la force de la vérité et le danger de la situation que vous créez à l'Europe, je ne vous les fais qu'à mon corps défendant. Je ne serai jamais de ceux dont l'inintelligente aversion voudrait vous mettre au ban des nations chrétiennes. Dans les annales de tous les pays on trouve des crimes, des excès, des trahisons sans nombre. Les nôtres , hélas ! n'en sont que trop peuplées. Mais, quand on se pose en juges, en censeurs, en docteurs ; (|uand on a, comme disait si bien M. Sidney Herbert, « la passion malheureuse de se mêler des affaires d'autrui ^ ; » quand on se charge de faire le procès, avec la dernière rigueur, à tous les trônes et à tous les peuples, il est bon d'apprendre et de se rappeler que les représailles sont possibles et terribles.
Ce qui d'ailleurs rendra toujours ces représailles faciles et populaires , c*est que l'orgueil et la dureté de la politique de lord Palmerston s'adressent surtout aux faibles et aux petits, et que, vis-à-vis des puissants et des forts, il sait parfaitement employer tous les ménagements et toutes les précautions que comportent les usages des nations civilisées et les salutaires lenteurs de la diplomatie.
J'ouvre ici une parenthèse à l'adresse de ceux qui pour-
' Séance du 6 mai dernier.
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raient croire que lord Palmerston n'est animé que par la haine du catholicisme, du papisme, et qui, en Angleterre, comme ailleurs, lui pardonneraient volontiers tous les excès commis contre un tel adversaire. Que l'on songe donc à sa conduite envers la Grèce. Là il n'y a point d'intérêt catholique en jeu : et cependant quel acharnement n'a-t-il pas déployé contre cette frêle royauté, contre cette nation à peine sortie des serres du plus abominable despotisme ; contre ce petit peuple, espoir et germe de la civilisation dans le Levant , placé sous la sauvegarde des plus beaux souvenirs de l'histoire, des plus généreuses sympathies de notre temps et des stipulations solennelles du droit européen! Avec quelle minutieuse et persévérante animosité n'a-t-il pas poursuivi ce pauvre petit pays, que tout devait recommander à sa sollicitude et à son indulgence! A qui donc son insolente invective de l'autre jour contre le roi Othon et son gouvernement, qu'il accuse formellement de corruption et de complicité avec le brigandage, à qui n'a-t-elle pas rappelé l'histoire à la fois ridicule et révoltante de ce Pacifico, l'homme à la bassinoire, dont les doléances motivaient l'envoi au Pirée d'une flotte digne de lutter contre la France ou la Russie, le tout pour aboutir au payement d'une misérable somme de trois mille francs ? Ce fut aussi le prétexte de ce grand discours où le ministre proclame avec une éloquence inaccoutumée les privilèges inviolables de tout sujet et de tout protégé britannique, annonce la résolution prise de donner à chacun de ses clients le droit de bouleverser le monde plutôt que de souffrir le moindre tort, et applique enfin au moindre touriste anglais la fameuse citation : Civis romanus swn.
Mais vous nous trompiez, mylord, ou vous vous trompiez vous-même. Vous êtes très-fort, très-fier, très-Romain, devant les faibles. Vous l'êtes beaucoup moins devant des
rivaux dignes de vous. Avec le concours de la France, et poussé par elle, vous avez fini par braver et par dompter la puissance de la Russie ; mais vous ne vous êtes engagé dans la lutte qu'avec la certitude d'avoir le bon droit et même les bons procédés de votre côté. Aussi la Providence a-t-elle béni votre cause. Yous en agissiez de même avec l'Amérique, dans le conflit qui menaçait récemment d'éclater et qui pouvait devenir si sérieux. Avec quelle prudence, quelle réserve, quelle sagesse, n'avez-vous point imposé un frein, non-seulement à la légèreté liabituelle de votre langage, mais encore à Tamour-propre national le plus légitime ! Comme vous avez bien su pratiquer cette longanimité judicieuse dont \ ous parliez il y a quelques jours * ! On peut, on doit même vous en louer : car, si les amis de la liberté avaient été destinés, après tant d'autres épreuves, à assister au cruel spectacle d'une lutte entre les deux peuples les plus libres du monde, vous n'auriez rien eu à vous reprocher. Mais, pour Dieu, que ne pratiquez-vous donc cette longanimité, cette modération, à l'égard des petits et des faibles? Là, certes, elle serait encore plus légitime, plus naturelle et de meilleur goût. Elle; vous préserverait de ce scandaleux contraste entre la grossièreté des outrages que vous prodiguez au roi d'un État de huit cent mille âmes, et l'humble résignation avec laquelle vous acceptez le renvoi de votre ambassadeur par le chef d'une nation de vingt millions d'hommes. L'histoire, croyez-Je bien, ne vous épargnera pas ce contraste. Elle dira que jamais on n'a retourné plus effrontément la noble maxime où Virgile a résumé l'histoire de vos modèles les Romains :
Parcere subjectis et debellare superbos.
('e n'est point, on le sait de reste, un adversaire de l'An-
' Discours du 6 juin, en réponse à sir Edward Lylton Bulwer.
gleterre qui tient ce langage. Je ne brigue ni ne mérite le triste et facile succès qu'obtiennent, auprès d'un certain puplic, certains écrivains dont la risible ignorance ou l'indigne mauvaise foi font hausser les épaules aux juges compétents et aux gens d'honneur. A cette même place j'ai écrit ce que je pensais de la grandeur sociale et politique de l'Angleterre, de façon à ne pas craindre d'être jamais confondu avec ses détracteurs habituels, avec ceux qui méconnaissent ses services, qui exagèrent ses torts, qui lui inventent des crimes, qui lui reprochent ses vertus mêmes, le tout par haine de la liberté, qu'elle a l'honneur de représenter à peu près seule dans l'Europe moderne. Je parle en homme qui est fier de lui avoir pu rendre un hommage éclatant, et de savoir que cet hommage a obtenu un retentissement imprévu; fier aussi d'avoir soulevé, à cette occasion, les rancunes et les critiques de ces apologistes de l'absolutisme politique, de ces apôtres de la persécution religieuse, qui ne me pardonnent pas d'avoir cherché, dans l'histoire et les lois d'un grand peuple étranger, des arguments contre leurs violences, leurs adulations et leurs palinodies. La gloire et la force du peuple anglais, je l'ai constaté ici, c'est de savoir supporter la vérité; c'est de se la dire à lui-même et de lui-même. L'Angleterre a cela de commun avec Athènes, avec la Rome républicaine, avec l'ancienne France libérale. Elle n'impose à la critique aucune réticence : elle ne la condamne à aucun déguisement ; elle ne réduit pas la justice et la vérité à l'allusion; mais elle n'ignore pas non plus que le droit de tout dire entraîne le devoir de tout entendre. En fournissant elle-même à ses adversaires leurs arguments et leurs preuves, elle se soucie peu de désarmer leur haine ; elle se sent assez forte pour la braver ; et, du même coup, elle permet à ses admirateurs les plus sincères et les plus ardents de lui dire les vérités les plus
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dures, avec la confiance que ses aberrations passagères n'altéreront ni la grandeur de sa mission ni la solidité de ses institutions.
Je ne désavoue donc aucune de mes sympathies pour ce qui fait à jamais l'honneur de la nation britannique. Tout en refusant de fermer les yeux à ce qui fait ombre à travers cette éclatante lumière, je ne rétracte rien de mon admiration pour la liberté anglaise : loin de là, j'en appelle à cette liberté avec confiance et respect. Que mes paroles soient lues, traduites, commentées en Angleterre : bien loin de le redouter, je le désire, et je ne crains le jugement d'aucun Anglais indépendant, ni même d'aucun protestant de bonne foi.
Seulement, la justice que je me plais à rendre aux institutions et aux mœurs politiques de l'Angleterre ne saurait m'empêcher de jouir de l'incontestable supériorité de la politique extérieure de la France depuis 1814. C'est pourquoi je me confie dans le génie et dans la mission de mon pays, pour préserver l'Église et son chef des dangers dont la menace la diplomatie révolutionnaire de lord Palmerston. L'épée de la France est à Rome comme à Athènes ; et, quoique je sois loin de mettre sur la même ligne les intérêts qu'elle doit défendre dans ces deux villes immortelles, je me rassure en songeant que, près du Parthénon comme près du Capitole, elle saura défendre la faiblesse et le droit. On ne froissera pas impunément parmi nous les glorieux souvenirs qui se rattachent à la journée de Navarin et à l'expédition de Rome ; on ne nous persuadera jamais de renier ces conquêtes de la foi et de la liberté, et de les rejeter en proie, les unes à l'anarchie, les autres à l'islamisme.
L'alliance anglo-française est la clef de la politique moderne et la plus belle victoire de la civilisation libérale. Mais, pour qu'elle dure et se consolide, il faut que les hommes
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d'Etat anglais renoncent à leurs allures injurieuses et agressives contre la religion de la France; il faut qu'ils sachent bien que la France ne se laissera point entraîner à renouveler les attentats de Philippe le Bel et de Napoléon I", à mettre la main sur le Pape. La Fi-ance de nos jours a subi plus d'une transformation, a renié plus d'une croyance, a trompé plus d'une attente légitime-, mais chacune des péripéties de notre histoire contemporaine a semblé resserrer le nœud séculairç qui nous rattache au Saint-Siège. Ce nœud s'est toujours renforcé depuis qu'en 1814 la branche aînée des Bourbons, si sincèrement et si tendrement dévouée à l'Église, fut ramenée sur le trône en même temps que le Pape fut rétabli au Vatican. Troublée dans les premiers temps par l'occupation d' Ancône, la bonne intelligence du gouvernement de Juillet avec le Saint-Siège n'en fut pas ébranlée, pas plus que par ses luttes injustes avec le clergé français sur la question de la liberté de l'enseignement. Il sut associer toutes les grandes puissances et conquérir l'assentiment du Pape lui-même au mémorandum de 1831; il recula respectueusement devant les répugnances apostoliques qu'inspiraient certains choix épiscopaux; et, en s'écroulant, il a légué à Pie IX le seul homme qui ait su lutter et mourir dignement pour sa cause. On sait comment les Assemblées souveraines de la seconde République ont renouvelé l'œuvre de Pépin et de Charlemagne, en restituant au chef de l'Eglise sa capitale et sa souveraineté. De tels antécédents commandent l'avenir. C'est en vain que M. de Cavour évoque les souvenirs napoléoniens, gauchement entremêlés h ses doctrines parlementaires ; c'est en vain qu'il remet en lumière une lettre fameuse. Le piège est trop transparent. Le prince qui, en 1849, a su loyalement accepter la politique toute différente que lui imposait la majorité législative; ce prince, devenu aujourd'hui le maître
unique et uniquement responsable des affaires publiques, ne voudra pas déroger à l'honneur de son passé. Le souverain dont le plénipotentiaire a revendiqué pour lui le titre de fils aîné de l'Eglise, et qui vient de proclamer son respect et sa reconnaissance pour celui qu'il qualifie de représentant de Jésus-Christ, ne doit ni ne peut sacrifier aux exigences de lord Palmerston les nombreuses et précieuses adhésions que lui a values, en France et en Europe, son attitude à l'égard du
Saint-Siège.
Un jour viendra peut-être où l'Angleterre elle-même rougira d'avoir méconnu les droits et les mérites du pouvoir sacré qu'elle a tant contribué à rétablir il y a quarante ans, comme elle rougit aujourd'hui de sa longue iniquité envers l'Irlande et de sa vieille haine contre la France. Et, quand elle en sera là, avec sa franchise habituelle, elle s'honorera en formulant elle-même sur sa politique actuelle l'arrêt que prononce aujourd'hui contre elle la conscience irritée des honnêtes gens.
Je ni'arrête. Le temps me presse. Je termine ici ces lignes écrites au courant de la plume. S'il y avait encore une tribune politique en France, ces choses y seraient dites par des voix phis éloquentes et plus écoutées que la mienne. Elles retentiraient au loin en France et en Europe, et contribueraient sans aucun doute, comme cela s'est vu en 1848 et en 1849, au milieu de dangers bien plus sérieux, à ranimer ce grand courant d'opinion qui rendit possibles le salut et la restauration du pouvoir pontifical.
Mais qu'importe le moyen, pourvu que le but soit atteint? Et il le sera, on peut y compter. Quelles que soient les transformations des hommes et des choses , quels que soient les alliés ou les adversaires de la bonne cause, le résultat sera le même. A côté de la foi implicite et obligatoire de tout catho-
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lique dans l'immortelle durée de l'Eglise, il n'y a rien de plus ayéré dans l'histoire de notre temps que la protection spéciale dont la Providence a couvert ce principat sacré qui, sans être identique avec l'Église même, lui est depuis plus de mille ans si intimement associé. Le Dieu qui, deux fois dans ce siècle, l'a miraculeusement sauvé, qui s'est servi des Russes et des Anglais pour protéger l'élection de Pie YII à Yenise, et des armées de la seconde République française pour ramener Pie IX à Rome, saura bien trouver un remède contre les vieux abus qui peuvent le compromettre, en même temps qu'une sauvegarde victorieuse contre le lamentable aveuglement de M. de Cavour et contre l'animosité étourdie de lord Palmerston.
25 juin 1856.