‹ Œuvres polémiques et diverses de M. le comte de MontalembertChapitre 70 sur 73 · PRÉSIDENT DU CONSEIL DES MINISTRES, ETC. A TURIN · texte numérisé non relu

PRÉSIDENT DU CONSEIL DES MINISTRES, ETC. A TURIN

Monsieur le Comte,

Je lis dans le compte rendu de la séance du Parlement de Turin, du 12 octobre, ces paroles prononcées par vous :

« Je crois que la solution de la question romaine doit être (( amenée par la conviction qui se répandra de plus en plus « dans la société moderne, et même dans la grande société « catholique, que la liberté est hautement favorable au déve- (( loppement du véritable sentiment religieux.

« Ma conviction est que cette vérité triomphera bientôt. c( Nous l'avons déjà vue reconnue par les défenseurs les plus « passionnés des idées catholiques ; nous avons vu un illustre « écrivain, dans un moment lucide^ démontrer à l'Europe, « dans un livre qui a fait grand bruit, que la liberté avait été « très-utile pour relever l'esprit religieux. »

On m'assure que c'est à moi que vous avez entendu faire allusion. Si vos paroles ne renfermaient qu'un éloge, je ne me permettrais pas de les prendre pour moi. Mais elles contiennent aussi une injure; ma modestie peut donc s'en accommoder.

652 LETTRK

Vous m'interpellez devant le public, vous me donnez le droit de vous répondre devant lui.

J'éprouve à le faire une répugnance que j'ai peine à surmonter. Le sang français a été versé par vos ordres; l'honneur catholique a été insulté par vos lieutenants ; le foyer séculaire, le dernier abri du Père commun des fidèles, est menacé par vos paroles. II n'est pas un de vos actes qui ne me blesse et ne me révolte. Yoici maintenant que vous portez un nouveau coup à tout ce que j'aime, en enveloppant vos desseins pervers sous le voile d'un accord mensonger entre la religion et la liberté ; et, à l'appui de vos dires, vous invoquez mon témoignage !

Je me dois de protester que sur aucun point, monsieur le comte, je ne suis avec vous.

Grâce à Dieu, votre politique n'est pas la mienne.

Vous êtes pour les grands États centralisés; je suis pour les petits États indépendants.

Yous méprisez les traditions locales en Italie ; je les aime partout.

Vous êtes pour l'Italie unitaire ; je suis pour l'Italie confédérée.

Vous violez les traités et le droit des gens; je les respecte, parce qu'ils sont entre les États ce que sont entre les hommes les contrats et la probité.

Vous sacrifiez à votre but les engagements, les promesses, les serments. Je vous réponds avec le généreux Manin : a Des moyens que le sens moral réprouve, lors même que matériellement ils seraient utiles, tuent moralement. Aucune victoire ne mérite d'être mise en balance avec le mépris de soi-même * . »

Vous détruisez le pouvoir temporel du Souverain Pontife;

' Documents, etc., publiés par M. Planât de la Faye, tome II, p. 420.

je le défends avec toute l énergie de ma raison et- de ma iendresse.

Vous réprouvez la politique qui a fait l'expédition de Rome en 1849, et je me fais gloire de l'avoir soutenue. Malgré les cruels et inexcusables démentis qu'elle a reçus depuis, je lui rends grâce encore, car c'est la dernière et vacillante conséquence de celte expédition qui, aujourd'hui même, contraint la France et le Piémont à se rencontrer face à face devant le Capitole.

Vous donnez aux héros de Garibaldi les éloges que je réserve aux mercenaires de l'immortel Pimodan.

Vous êtes avec Cialdini, je suis avec La Moricière. Vous êtes avec le père Gavazzi, je suis avec les évêques d'Orléans, de Poitiers, de Tours, de Nantes, avec toutes ces voix catholiques qui, dans les deux mondes, ont protesté et protesteront contre vous.

Je suis surtout avec Pie IX, qui fut le premier ami de l'in- . dépendance italienne, jusqu'au jour oii cette grande cause passa aux mains de l'ingratitude, de la violence et de l'imposture.

De notre côté, j'ose le dire, est la conscience. De votre côté, je le crois, est le succès. Le Piémont ose tout, la France permet tout, l'Italie accepte tout, l'Europe subit tout. Votre succès, je le répète, me paraît certain.

Deux obstacles cependant se dressent encore devant vous, Rome et Venise ; à Rome la France, à Venise l'Allemagne. Ce sont bien là des étrangers, mais ils sont forts. A Naples, les Italiens ne vous ont point arrêté ; à 'Castelfidardo, vous étiez dix contre un ; vous aviez sans doute à vaincre des droits, des traités, des engagements, l'honneur, la justice, la faiblesse ; mais ce sont choses abstraites et qui ne résistent pas à la mitraille. A Rome, il y a des bataillons français; à Ve-

65 i LETTRE

nise et à Vérone, des canons rayés. Devant le droit vous avez passé outre ; vous hésitez devant la force.

Cette force, je le reconnais., ne couvre pas des causes égales.

A Venise, vous soutenez une cause juste. Venise a été odieusement trahie par nous en 1797, tristement livrée par vous en 1849, injustement abandonnée par vous et par nous en 1859. Sa délivrance est juste.

A Rome, vous soutenez une cause injuste à tous les points de vue, et même, vous le savez bien, au point de vue italien. Nous, Français, nous, catholiques du monde entier, nous faisons un grand sacrifice à l'indépendance du pouvoir pontifical, en acceptant que, placé en Italie, il soit habituellement servi par des mains italiennes. Mais vous. Italiens, on vous i'a dit cent fois, que sera votre patrie sans la papauté? Quelle figure feront vos petites majestés piémontaises dans le centre . de la catholicité, devenu l'hôtel des bureaux de vos ministères? Vous imaginez-vous que l'humanité continue son pèlerinage au pied du trône de vos souverains? Vous avez la gloire incomparable de posséder la capitale de deux cents millions d'âmes, et toute votre ambition est de la réduire à être le chef-lieu du dernier venu des royaumes de la terre !

Vous prétendez persuader à l'Autriche et à l'Europe d'abandonner Venise à elle-même. Nous verrons bien. Je vous souhaite sincèrement ce succès. C'est ainsi, c'est par la persuasion, par l'exemple de sa prospérité à l'abri d'institutions libres, que le Piémont, depuis 1847, aurait dû, aurait pu assurer le triomphe et l'honneur de sa politique. Et c'est là ce qui fait que de tous ceux entre qui se partagera la responsabilité du mal qui se commet en Italie, vous êtes, non le plus coupable, mais le plus incompréhensible. Car vous aviez tout ce qu'il fallait pour mènera bien une œuvre admirable, avec

la sympathie dos honnêtes gens dans le monde entier. Ni le patriotisme, ni l'éloquence, ni l'audace, ni la persévérance, ni l'habileté, ne vous ont fait défaut. Mais, hélas ! il vous a manqué ce que rien ne remplace, la conscience et le respect de la conscience d'autrui.

Vous prétendez maintenant résoudre la question romaine en prouvant au monde les bienfaits de l'alliance entre la liberté et la religion.

Que voulez-vous dire ?

Je sers cette noble alliance depuis trente ans : j'en crois le triomphe indispensable au salut de la société, et c'est pour cela même que je vous combats, car nulle politique n'a jamais rendu ce triomphe plus difficile que la vôtre. Vos paroles, que j ^accepte , sont absolument démenties par vos actes, que je réprouve.

Je demeure plus que jamais fidèle à la conviction que vous avez signalée dans mes écrits. Toutes les libertés civiles et politiques , qui constituent le régime normal d'une société civilisée, bien loin de nuire à l'Église, aident à ses progrès et à sa gloire. Elle y trouve des rivalités, mais des droits; des luttes, mais des armes, et celles qui lui conviennent par excellence, la parole, l'association, la charité. Mais la liberté ne convient à l'Église que sous une première condition, c'est qu'elle jouisse elle-même de la liberté. Je parle ici en mon nom, sans mission, sans autorité, appuyé seulement sur une expérience déjà longue et singulièrement éclairée par l'état de la France depuis dix ans. Mais je dis sans hésiter : « L'Église libre au sein d'un État libre , voilà pour moi l'idéal. » J'ajoute que, dans la société moderne, l'Église ne peut être libre que là où tout le monde l'est. A mes yeux, c'est un grand bien et un grand progrès. Dans tous les cas , c'est un fait.

Page 1