LETTRE
Que l'on ne reçxroehe pas à l'Eglise de ne pa« accepter toutes les libertés que les États se donnent. En tous pa^s, elle les accepte, et qui plus est, elle s'en sert, en Angleterre comme aux États-Unis, en Prusse comme en Hollande, partout en un mot, lorsqu'on ne lui met pas un bâillon ou des entraves spécialement inventées pour elle.
L'accord serait complet, si, à leur tour, les États acceptaient toutes les libertés dont l'Église a besoin, au lieu de les marchander par des lois surannées, comme en France, de les confisquer par d'odieuses vexations, comme en Russie, ou de ks fouler aux pieds par de brutales iniquités, comme en Italie.
Or l'indépendance de l'Église repose, avant toutes choses, sur la liberté absolue de son chef, docteur et gardien de la foi, et cette liberté a, depuis dix siècles, pour bouclier, une souveraineté temporelle constituée en dehors de tous les États. Elle repose, en outre, dans l'intérieur de chaque État, sur la liberté à' association^ la liberté à' enseignement^ la liberté de la charité^ droits qu'aucun homme sensé ne prétend réserver à l'Église seule, mais qui ne sont pas des droits s'ils sont gênés par des obstacles /?rei;e/2^//9, au lieu d'être simplement soumis à la répression, dans les cas définis par des lois, et jugés par des tribunaux indépendants avec publicité, avec apf)el.
Voilà les garanties et les conditions de la liberté de l'Église. Or vous les violez toutes à la fois : la première en supprimant le pouvoir temporel du Pape, la seconde en dispersant les communautés, la troisième en violentant les évêques, la quatrième en confisquant leur patrimoine.
Comment voulez-vous donc que la religion soit d'accord avec une liberté qui commence par supprimer la sienne ?
Êtes- vous prêt à rendre au Souverain Pontife sa souverai-
neté temporelle, une souveraineté qui lui assure assez de puissance et assez de ressources pour qu'affranchi de toute pression et de toute obligation, il n'ait à tendre les mains que vers Dieu ?
Êtes-vous prêt à accepter l'entière liberté de l'Église dans vos États agrandis?
Êtes-vous prêt, dans les six mois que vous voulez bien nous accorder, à demander aux souverains de l'Europe de garantir cette liberté dans leurs États, en France, en Russie, en Prusse, en Autriche, en Angleterre?
Alors, vous pourrez parler de réconcilier la religion avec la liberté.
Mais, au lieu de cela, depuis dix ans, vous avez violé, sans autre prétexte que le droit du plus fort, tous les traités^, tous les engagements solennellement contractés entre le Piémont et le Saint-Siège. Vous poursuivez par d'indignes procès de presse les trop rares écrivains qui élèvent la voix pour la cause pontificale. De plus^, vous avez dénoncé le Souverain Pontife au Congrès de Paris, vous avez calomnié ses intentions, vous avez travesti ses actes, vous avez exilé sesévêques, vous avez bravé ses sentences, vous avez violé ses frontières, vous avez envahi ses États, vous avez emprisonné ses défenseurs, vous avez insulté, écrasé, bombardé ses soldats ; vous donnez à Garibaldi rendez-vous dans six mois sur le tombeau des apôtres ! Puis vous dites aux catholiques : « Je suis la liberté, et je vous tends la main. »
Non, non, vous n'êtes pas la liberté, vous n'êtes que la violence! Ne nous condamnez pas à ajouter que vous êtes le mensonge! Nous sommes vos victimes, soit: mais nous ne serons pas vos dupes. Vous pouvez annexer au Piémont des royaumes et des empires, mais je vous défie bien de rallier à vos actes une seule conscience honnête. L'accord bienheureux
et nécessaire de la religion et de la liberté aura son heure ; mais, si elle est pour longtemps retardée, ce sera votre faute et votre éternel déshonneur.
Ch. de Montalembert.
La Roche en Breny, 22 octobre 1860.