‹ Œuvres politiques de MachiavelChapitre 252 sur 411 · LIVRE II, CHAPiTflE XVIII · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAPiTflE XVIII

fait mettre pied à terre à leur cavalerie, se mit h plaisanter sur celte mesure, en disant : Quàm mallem anctos mihi traderint équités; c'est-à-dire : « J'aimerais mieux qu'ils me les livrassent tout liés. » Cette opinion, quoique sortie de la bouche d'un des plus grands hommes de guerre qui aient existé, le cédera cependant, si Ton doit se rendre à quelque autorité, à celle de la république romaine et de tant de grands capitaines qu'elle vit naître en son sein, plutôt qu'au seul Annibal ; et l'on pourrait encore en donner d'excellentes raisons sans recourir à des autorités. En effet, l'homme à pied peut se transporter dans une multitude de lieux où le cheval ne peut pénétrer. On peut enseigner aux hommes à conserver leurs rangs et à les rétablir lorsqu'ils ont été rompus; mais il est difficile d'apprendre aux chevaux à conserver l'ordre; et lorsqu'une fois ils sont mis en déroute, il leur est impossible de se rallier. On trouve en outre, comme parmi les hommes, des chevaux qui ont peu de courage; d'autres qui en ont trop. Souvent il arrive qu'un cheval courageux est monté par un lâche, et un cheval timide par un homme courageux; disparité dont l'effet ordinaire est de ne produire aucun résultat, quand elle ne cause pas les plus grands désordres. Une infanterie bien réglée peut facilement mettre la cavalerie en désordre \ il est difficile à cette dernière de rompre l'infanterie.

Cette opinion est encore fortifiée , outre une foule d'exemples anciens et d'exemples modernes, par l'autorité de ceux qui on t exposé les règles des sociétés civiles, et qui, après avoir fait voir que dans le principe on commença h faire la guerre à cheval , parce que l'infanterie n'était point encore établie , ajoutent qu'elle ne fut pas plutôt organisée, que l'on connut combien elle était plus utile que la cavalerie. Ce n'est pas que les chevaux ne soient nécessaires dans une armée, ou pour faire des découvertes, ou pour parcourir et dévaster le pays, ou pour

poursuivre l'ennemi dans sa fuite, et pour s'opposer h la cavalerie des adversaires. Mais le fondement et le nerf des armées, ce que l'on doit le plus estimer, c'est l'infanterie.

Parmi les grandes erreurs des princes italiens qui ont rendu l'Italie esclave des étrangers , il n'en est pas de plus funeste que celle d'avoir attaché peu d'importance à ce système, et d'avoir mis toute leur étude à favorisée les troupes à cheval. Ce désordre a pris sa source e~ dans la perversité des chefs et dans l'ignorance de ceux qui gouvernaient l'État. En effet , la milice italienne > depuis vingt-cinq ans environ , s'est trouvée réduite à un petit nombre d'hommes sans patrie, semblables à des chefs d'aventuriers, qui cherchèrent dès lors à soutenir leur considération en restant sous les armes tandis que les princes étaient désarmés. Comme on ne pouvait leur payer continuellement une troupe considérable de fantassins, qu'ils n'avaient pas d'ailleurs de sujets propres à cet usage, et qu'un petit nombre n'aurait pu leur donner de considération, ils préférèrent entretenir une certaine quantité de cavalerie, parce que deux ou trois cents chevaux qu'on payait à un condottiere le main tenaient dans tout son crédit, et que la dépense n'était pas assez forte pour que ceux qui gouvernaient l'État ne pussent y subvenir. Les condottieri, pour venir plus aisément à bout de leurs projets et conserver leur prépondérance, atténuèrent, autant qu'il dépendit d'eux, la réputation et l'utilité de l'infanterie, pour accroître celle de leur cavalerie; et ils poussèrent si loin sur ce point le renversement des idées , qu'à peine on voyait dans les armées les plus considérables quelques faibles corps de fantassins. Cet usage, joint à d'autres désordres qui s?} mêlèrent, affaiblit tellement la milice italienne, que cetle contrée a été facilement foulée aux pieds par tous les peuples d'outre-monts.

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