LIVRE II, CHAPITRE XVIII
jioint on se trompe en estimant la cavalerie plus que l'infanterie.
Les Romains assiégeaient Sora -, un gros de cavaliers étant sortis de la ville pour attaquer le camp, le maître de la cavalerie romaine sortit à leur rencontre avec ses troupes, et, les ayant attaqués de front, le sort voulut que, du premier choc, le commandant fût tué de chaque côté : les troupes , restées sans chefs , n'en continuèrent pas moins le combat ; mais les Romains , pour vaincre leurs adversaires, mirent pied à terre, ce qui obligea ceux d'entre les ennemis qui voulurent se défendre à prendre le même parti , et toutefois les Romais demeurèrent vainqueurs.
Il est impossible de trouver un exemple qui démontre plus victorieusement que la force des fantassins l'emporte sur celle des cavaliers : car, si dans d'autres affaires les consuls faisaient mettre pied à terre à la cavalerie, c'était pour venir au secours de l'infanterie qui souffrait et qui avait besoin de renfort } au lieu que dans cette circonstance ils descendirent, non pour secourir l'infanterie ou pour attaquer des fantassins ennemis, mais, combattant à cheval contre des adversaires à cheval, ils jugèrent que ne pouvant les vaincre de cette manière, ils parviendraient plus facilement à en triompher en mettant pied à terre.
Je veux conclure de cet exemple qu'une infanterie bien organisée ne peut être vaincue , sans de grandes difficultés, que par une autre infanterie.
Crassus et Marc-Antoine s'avancèrent de plusieurs journées dans l'intérieur de l'empire des Parthes avec un petit nombre de cavaliers et une infanterie assez considérable ; ils avaient devant eux une quantité innombrable de cavaliers parthes : Crassus y périt avec nue partie de son armée-, Marc- Antoine en sortit par son courage. Néanmoins, au milieu de ces désastres de Rome, on vit encore combien l'infanterie l'emportait sur la cavalerie.
Dans ce pays, ouvert de toutes parts, où les montagnes sont rares, les fleuves plus rares encore, la mer éloignée; où l'on ne rencontre aucune ressource, Marc-Antoine, au jugement même des Parthes, surmonta par sa valeur toutes les difficultés , et jamais leur cavalerie n'osa l'attaquer, retenue par la bonne contenance de son armée. Si Grassus succomba , un lecteur attentif demeurera persuadé qu'il fut plutôt trompé que vaincu .'jamais, en effet, même au milieu de sa plus grande détresse» le? Parthes n'osèrent l'assaillir ; mais, voltigeant sans cesse sur ses flancs, interceptant ses vivres, le berçant de promesses qu'ils ne tenaient jamais, ils le conduisirent ainsi aux plus funestes extrémités.
Peut-être aurais-je plus de difficulté à prouver combien la force de l'infanterie l'emporte sur celle de la cavalerie, si une foule d'exemples modernes ne rendaient cette vérité incontestable. On a vu à Novare neuf mille Suisses, et je les ai déjà cités, ne pas craindre d'affronter dix mille cavaliers et autant de fantassins, et les mettre en déroute , attendu que les chevaux ne pouvaient leur nuire, et qu'ils faisaient peu de cas des fantassins, troupe mal disciplinée et formée en grande partie de Gascons. On a vu encore vingt-six mille Suisses aller, au-dessus de Milan, à la rencontre du roi de France François 1er, qui avait avec lui vingt mille chevaux, quarante mille hommes d'infanterie et cent pièces de canon \ et, s'ils ne demeurèrent pas vainqueurs comme à Novare, ils combattirent deux jours entiers avec le plus grand courage $ et lorsqu'ils eurent été vaincus, la moitié d'entre eux parvinrent à se sauver.
Marcus Attilius Regulus eut assez de confiance en son infanterie pour soutenir, seul avec elle, non-seulement le chos des chevaux numides, mais même celui des éléphan ts \ et si le succès ne couronna pas son audace, ce n'est pas que la valeur de ses troupes ne fut assez grande pour lui donner la certitude de surmonter tous les obstacles.