LIVRE III, CHAPITRE XXII
commandements, quoique ceux de Manlius fussent tellement rigoureux, que Ton nomma Manliana imperia tous les ordres qui se faisaient remarquer par leur excessive sévérité.
Il faut donc examiner d'abord ce qui obligea Manlius à déployer une si grande sévérité, et pourquoi Valerius, au contraire , put s'abandonner à sa douceur naturelle ; ensuite comment il se fait que des procédés si divers aient obtenu les mêmes résultats ; et enfin quel est celui qu'il est plus désirable et plus avantageux d'imiter.
Si Ton examine avec attention le caractère de Manlius , du moment où Tite-Live commence à parler de lui, on verra en lui un homme doué du plus ferme courage, plein de tendresse pour son père et pour sa patrie, de respect pour ses supérieurs. Il fit éclater ces vertus dans le combat où il donna la mort à un Gaulois, et dans la défense de son père, qu'il entreprit contre un des tribuns. Avant d'aller combattre ce Gaulois, il vint trouver le consul et lui dit : Injussu tuo adversus hostem nunquam pugnabo, non si certam victoriam videam. Un homme de cette trempe, parvenu au commandement , doit vouloir que tous les hommes lui ressemblent $ son âme sans faiblesse lui dicte des ordres rigoureux; et lorsqu'il a fait connaître ses volontés, il ne souffre pas qu'on les enfreigne. Une règle sans exception, c'est que si l'on donne des ordres pleins de sévérité, il faut les faire exécuter impitoyablement, lorsqu'on ne veut pas en être soi-même la victime :, d'où il faut conclure que, quand on veut être obéi, il faut savoir commander. Et ceux-là seuls savent commander, qui comparent leurs qualités à celles des hommes qui doivent leur obéir -, qui ne donnent des ordres que lorsqu'ils y voient de la proportion , et qui , lorsqu'elle n'existe pas, se gardent bien de rien prescrire. C'est ce qui faisait dire à un sage que, lorsqu'on voulait gou-
verrier un État par la violence, il fallait qu'il y eût proportion entre celui qui remployait et le peuple qui la souffrait; que, lorsque cette balance existait, il était à présumer que la violence pourrait être durable -, mais que, lorsque l'opprimé était plus fort que l'oppresseur, on pouvait s'attendre chaquejouràvoir cesser cette violence.
Pour en revenir à mon sujet, je dis que lorsque l'on donnfe des ordres pleins de vigueur, il faut être fort soi-même-, et celui qui, doué de cette force d'âme, donne des ordres rigoureux, ne peut ensuite descendre à la douceur pour les faire exécuter. Celui qui ne possède point une âme de cette trempe doit éviter les ordres extraordinaires-, mais dans ceux qui ne sortent point de la classe ordinaire, il peut s'abandonner à toute la douceur de son caractère, attendu que les châtiments ordinaires s'imputent seulement aux lois et à la raison d'État, et jamais au prince.
Il faut donc croire que Manlius fut contraint d'agir avec autant de rigueur par la nature de son caractère, qui l'inclinait aux ordres sévères. Ces ordres sont utiles dans une république; car ils en ramènent les institutions à leur principe et la rappellent à son antique vertu. Si une république était assez heureuse pour voir souvent naître dans son sein des hommes dont l'exemple, ainsi que je l'ai dit, rendit la vigueur à ses lois, et qui non-seulement la retinssent sur le penchant de sa ruine, mais pussent la faire revenir sur ses pas, elle serait sans doute éternelle. Ainsi Manlius fut un de ces mortels dont la rigidité et le caractère absolu conservèrent dans Rome la discipline militaire : d'abord, il futenlraîné par la nature de son caractère; et ensuite par le désir de faire observer les ordres que lui avaient dictés ses inclinations naturelles.
D'un autre côté, Valerius, à qui il suffisait de maintenir les règles de la discipline en vigueur dans les années romaines, put s'abandonner à toute sa douceur.