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LA RELIGION DE MACHIAVEL

Quelques idées très-simples sur la destinée universelle des hommes et des choses dominent Machiavel tout entier. Il les expose rarement, mais il les suppose toujours. Contemporain de Pomponat, le secrétaire de Florence se trouve évidemment sous l'influence d'une sorte d'astrologisme qui supplante la théologie chrétienne et détruit Dieu lui-même. Son premier principe, c'est le mouvement des sphères ; il ne veut point s'élever au-dessus de ce principe visible et matériel. D'après lui, la marche des astres, le cours des saisons, le passage de la vie à la mort, tout est déterminé par l'évolution circulaire de l'univers. L'homme même lui est soumis : il se multiplie aveuglément, il envahit la terre ; et quand le monde regorge d'habitants, les sphères le dépeuplent par les pestes, les famines et les inondations, pour que l'humanité recommence son travail. Le mouvement universel se répète au sein des sociétés : les États s'organisent et se corrompent comme les individus ; tous les corps politiques passent de la monarchie à l'aristocratie, à la démocratie, pour revenir circulairement à la monarchie. Les sphères emportent tout, les hommes et les choses, sans que jamais l'on puisse deviner le but définitif de l'univers !. Au-dessous des sphères, il y a un nouveau principe entièrement secondaire dominé par les astres, et c'est ici que Machiavel trouve sa religion, ou plutôt une sorte de magie. 11 croit que « tous les grands événements sont annoncés par des prophéties, « par des révélations ou par des prodiges. » Suivant lui, l'invasion française de Charles VIII a été précédée par des armées aériennes.

1 Discours sur Titc-LWe, 1. I, 2. L. II, préf. et ch. 5.

« Il est probable, dit-il, que l'atmosphère est remplie d'intelligences « qui annoncent l'avenir par commisération pour les mortels. Il est « certain que très-souvent les poètes sont agités par un esprit divin « et prophétique qui conseille les vœux les plus utiles à l'huma- « nité '. » Tel est le sentiment religieux de Machiavel. C'est là une anticipation surnaturelle sur les événements, un pressentiment mystérieux, quelque chose d'intermédiaire entre l'astrologie et la physique. Ce pressentiment impose-t-il des dogmes, des devoirs ? Non, c'est un avis; on peut en profiter, le négliger : comme les sphères, il n'impose rien; il ne révèle qu'une fatalité aveugle et sans but.

C'est au milieu de ce monde, moitié astrologique, moitié magique, que Machiavel trouve l'homme. Seul, abandonné à lui-même, k'\iomme doit se créer un but ; sa destinée doit sortir tout entière de son être. Tant qu'il obéit aveuglément à l'instinct, il n'est que l'instrument des sphères ; mais l'homme est intelligent, et ce principe de l'intelligence lui donne la faculté de maîtriser les événements. Sans briser la loi universelle, l'intelligence peut accélérer ou retarder le mouvement des choses ; elle peut intervenir dans l'organisation et la désorganisation circulaire des sociétés. Lycurgue a retardé ou fixé les destinées de Sparte pendant huit cents ans ; tout homme est maître de ses actions 2. Qu'il se serve donc de son intelligence) qu'il se propose un but possible, il pourra l'atteindre, et sa destinée sera accomplie. Quel sera ce but? Le choix est libre, et cette liberté est moralement infinie. Ainsi Machiavel se dégage de l'astrologie et de la magie par l'intelligence ; il laisse derrière lui les sphères, les mystères de la puissance fatidique; il s'avance seul avec sa raison, maître de sa propre destinée.

La liberté de l'intelligence se manifeste aussitôt que Machiavel se trouve en présence des religions. Il rejette tous les dogmes. Suivant lui, les religions sont fondées par les prophètes, et le secrétaire de Florence explique les religions et les prophètes par l'exemple de Savonarola. Il y a là pour lui un prodige, et une force intelligente. Nul doute que Savonarola n'eût le don d'une prévision miraculeuse : Florence l'avait entendu prophétiser mille fois la descente de Charles VIII. Là était le miracle. Savonarola en profita;

1 Discours sur Tite-Live, 1. I, 36. Ilist. de Flor. Vers l'an l 4S2, « Etier ■:»■ (Poivaii^ savait que les poi-les sont très-souvent agitée par un esprit divin prophétique, et il croyait que !a prophétie de Pétrarque devait s'accomplir a

* Prince, ch. XXV, Discours sur Tite-Live, 1 II, cîi. 29.

il donna à entendre que Dieu lui parlait , il représentait ses ennemis comme des envoyés du diable; bref, avec les fables les plus grossières, il fanatisa le peuple, et pendant quelques années il dirigea la république. Ici le miracle cesse; c'est l'intelligence de Thomme qui agit, qui invente, qui gouverne ; c'est le dogme, c'est la religion qui se forme. Le miracle est absolument séparé du dogme ; il n'a pas de pensée, pas de sens, et par sa fatalité il rentre dans la sphère des phénomènes naturels. Le dogme c'est le mensonge. On le façonne à plaisir; il flotte au gré des circonstances, de la crédulité : païen ou chrétien, il est entièrement livré à l'habileté des révélateurs. Achevons la pensée de Machiavel par Pomponat : Le thaumaturge n'est qu'un imposteur ; il ne fait pas les miracles, il les prévoit, et il donne ainsi à ses ordres toute l'autorité du prodige, comme s'il pouvait disposer de la création. Donc la religion n'arrête pas l'intelligence, c'est l'intelligence au contraire qui la crée ; elle peut inventer le paganisme, le christianisme, Dieu lui-même. Dans cette création, l'intelligence ne rencontre d'autres limites que celles tracées par le mouvement des sphères. Quand une religion est irrésistiblement fixée par ses prophètes et par ses pontifes, il faut céder à la fortune qui la consacre, et qui, au reste, la voue, comme toute chose, à une corruption inévitable. Lorsque les prodiges cessent, lorsque les fables religieuses exploitées par les pontifes se déconsidèrent, alors l'imposture se dévoile, la religion tombe, et l'intelligence de l'homme peut fonder de nouvelles religions prédestinées à leur tour à des catastrophes nouvelles.

La loi morale est écartée par Machiavel aussi nettement que les dogmes religieux. Jamais il ne tient compte du sentiment du droit. Quand il parle de la royauté, il n'y voit que l'œuvre de l'habitude, il ne soupçonne jamais un pacte entre un peuple et une famille. Quand il parle de la liberté, c'est la fierté individuelle, ce sont les avantages de l'indépendance qu'il défend. S'agit-il des traités, des droits d'une nation envers l'autre , Machiavel ne comprend que la volonté de dominer. Les couronnements, les traditions, les symboles des droits n'ont pour lui aucun sens. Rien ne nous oblige donc : les sphères sont inexorables, les miracles expriment la fatalité des sphères, le dogme est menteur, l'intérêt absolument libre est la vraie divinité de la terre, et l'intelligence au service de l'égoisme est la vertu de Machiavel. Peu importe le but. L'homme peut transporter son égoïsme dans la gloire comme Lycurgue, dans la fondation d'une ville comme Romulus, dans une conquête comme

ô76 APPENDICE.

Alexandre : pourvu que le but soit atteint, la vertu se manifeste, et les peuples ne manquent jamais de l'applaudir. En apparence, Machiavel semble croire à une sorte de morale naturelle : il célèbre l'héroïsme, il attaque le vice ; en réalité, ce sont là des phrases où il adopte les jugements les plus contradictoires de la foule qui se prosterne devant tous les succès en maudissant les échecs. Les mêmes hommes sont tour à tour blâmés ou loués par le secrétaire fo Florence, parce que la vertu devient le vice, et le vice la vertu, selon le pomt de vue auquel on se place. Quelque part François Sforza est un indigne usurpateur; ailleurs c'est un héros, suivant que Machiavel s'identifie avec l'intérêt de la république de Milan ou avec l'intérêt du condottiere. En un mot, Machiavel appelle vertu le triomphe de l'intelligence, quel qu'il soit. Ce triomphe le préoccupe si exclusivement, qu'il traite la morale et les intérêts secondaires comme des obstacles à supprimer. Faut-il commettre un grand crime, on n'ose point, on recule. Faut-il conquérir la gloire d'un grand sacrifice, on hésite et on échoue. Voilà le vice; et c'est un vice pour Machiavel que les hommes ne soient ni entièrement bons, ni entièrement mauvais ! ; car, entravés par de petits obstacles , ils manquent les plans que l'intelligence conçoit et peut réaliser avec une précision géométrique. C'est donc l'intelligence qui doit faire le droit et la loi, comme elle fait la religion, et ici encore elle n'est soumise qu'à la fatalité supérieure déterminée par la marche des sphères.

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