SUR L'EXPÉDITION ROMAINE
PROSONXB
A L'ASSEMBLÉE CONSTITl AME LE 30 N0VEÎI3UE 1818.
Citoyens représentants ,
Une conviction profonde me décide à monter en ce moment à la tribune.
Après les orateurs que vous venez d'entendre, je ne puis songer à faire appel aux passions de l'Assembiée ; tout au contraire, je vais m'efforcer de poser la question en dehors des passions qui nous agitent; car ma véritable crainte, c'est que le gouvernement ait jeté la République au milieu de dillicullés dont il n'a pas luimême sondé toutes les profondeurs.
Autant que personne, je comprends, j'approuve la protection morale de la République donnée au chef de la catholicité, au pasteur spirituel. En quelque lieu qu'il réside , il est , il sera sans contestation le souverain de son empire spirituel.
Mais si l'on tend à confondre le prince et le pontife, si l'on arme le prince contre une révolution populaire, je dis que non seulement on comprime le mouvement de l'insurrection romaine, mais que l'on étouffe
le principe de la nationalité italienne toute entière; car je suis en ce point de l'opinion de l'honorable M. de Montalembert : « Le nœud de la question italienne est à Rome. »
Que se passe-t-il, en effet, dans les États romains? Est-ce un fait particulier à Rome? Non ; c'est un fait qui intéresse toute la nationalité italienne.
Quand on parle de l'Italie, on pose mal la question. On parle toujours d'affranchir l'Italie. Il ne suflit pas d'affranchir l'Italie, il faut former, créer une Italie, c'est à dire une chose qui n'a jamais été...
Interruption : — Ah ! Ah !
Quel est l'obstacle permanent à la Constitution , à la formation de la nationalité italienne? Vous le savez comme moi , cet obstacle permanent , c'est le pouvoir temporel des papes.
Aussi quel est le sens du mouvement politique des États romains? Ce sens, le voici :
Après de longs siècles d'expérience, l'Italie arrive enfin à la conscience de celte vérité aperçue par tous ses plus grands hommes, que l'obstacle à sa nationalité est la présence du pouvoir temporel des papes. En ce moment elle travaille à le limiter pour le détruire plus lard.
Oui, messieurs, la situation, et je le répète avec la conviction la plus profonde et la plus réfléchie , la situation pour l'Italie est telle, qu'il faut qu'elle choisisse entre ces deux choses :
Ou bien renoncer à sa nationalité ,
Ou bien détruire pour jamais le pouvoir temporel du saint siège.
Voilà la question. Voilà pourquoi le mouvement est grand et sérieux, quoiqu'on en dise. Non, il ne tient pas une lutte particulière contre une politique particulière; il tient à la nature même des choses. L'Italie rencontre la difticulté qui s'oppose à ce qu'elle se constitue en corps de peuple, et elle attaque cette difliculté.
Quel est, au fond, la situation politique de Pie IX? Il arrive à Pic IX ce qui est arrivé à tous les papes illustres qui l'ont précédé. Partagé entre ses inclinations personnelles et le principe auquel il appartient; comme homme, il est Italien; comme pape, il est cosmopolite. Placé entre la patrie et le monde, quand il a fallu armer contre l'Autriche, il a répondu ce qu'il devait naturellement, nécessairement répondre : qu'il est cosmopolite, qu'il ne peut combattre une nation étrangère, ni entrer dans la ligue italienne. Là, a commencé la réaction contre la nationalité. Cette réaction a été suivie du renvoi d'un ministère populaire, j)uis de la formation d'un cabinet anti-national , ehlin , de la révolution qui vient d'éclater; tous ces événements s'enchaînent.
Ainsi, messieurs, ce que vous avez sous vos yeux, ce que l'on appelle un mouvement désordonné, anarchique, impolitique, je le considère, moi, comme le premier pas de l'Italie vers la liberté moderne. La nationalité italienne se relève ; elle commence à limiter
le pouvoir temporel des papes, en attendant qu'elle le détruise; or elle le détruira tôt ou tard , ou la nationalité italienne ne sera jamais qu'un vain mot.
Cela posé au point de vue purement politique, quelle est l'attitude que veut prendrejle gouvernement de la République française? Qui veut-on protéger? Le peuple ou le prince? La nationalité ou l'obstacle éternel à la nationalité? La démocratie ou la théocratie? Dans le cas où un gourvernement républicain finirait par s'établir dans Rome sans le pape, en dehors du pape, la République française se croira-t-elle obligée d'étoufl'er la République romaine?
Et qu'on ne dise pas qu'on garde la neutralité. La neutralité dans ces grandes affaires est impossible; déjà le gouvernement en est sorti. Lorsque dans ses instructions à M. de Corcelle, M. le ministre des affaires étrangères taxe d'événements déplorables la révolution romaine, est-ce là de la neutralité? lorsqu'il envoie une armée forte , accompagner cette menace, est-ce là de la neutralité?
Il faut, messieurs, (jue nous sachions clairement ce que nous voulons faire. Or, je résume dans ce dernier mol tout ce que je viens de dire î
Comprimer par la menace la révolution romaine, c'est attenter, dans son principe, à la nationalité italienne, et frapper du même coup la révolution du 2i février. {Mouvement.)