‹ Œuvres politiquesChapitre 18 sur 19 · MARS · texte numérisé non relu

MARS

Au nom du Dieu de toute justice, et de toute espérance, je dépose ici , dans la terre d'exil , les restes de mon cher bien aimé beau-fils Georges Mourouzi , mort à l'âge de seize ans et demi et quatorze jours. Je suis appelé à prononcer sur lui les paroles suprêmes. Puissé-je en avoir la force jusqu'au bout !

Georges Mourouzi est né le 1" septembre 1839 à Jassy. Ses ancêtres ont régné sur les provinces Danubiennes et occupé le trône d'Etienne le Grand et de Michel le Brave; son aïeul paternel Alexandre XIV Mourouzi, régnait encore à la fin du siècle dernier, et au commencement de celui-ci, sur la Moldavie, en 1792, sur la Valachie, en 1804. Dans un temps oii le bien était presque impossible, il a su se placer au rang des souverains réformateurs; il a laissé de son ajouver-

ncment un souvenir resj»eclc dans riiistoirc. Du côlé maternel, l'enfant que nous pleurons avait pour grandl)ère Georges Asaky, l'homme qui, plus qu'aucun autre, a contribué avec gloire au réveil et préparé la renaissance de la nationalité Roumaine.

Pour enseigner à cet enfant chéri que l'homme n'est rien que ce qu'il se lait lui-même, et pour le dérobera de fastueuses séductions, la mère l'amena en bas âge, en France, comme au foyer de la justice et du bon droit. C'était le temps où nous élevions de nos mains cette cité Ue liberté, qui s'est si prompteraent écroulée sous la violence, pour se réparer et se relever plus belle, par la conscience et la raison. Oui, celte cité se relèvera; je le jure ici, par tout ce qu'il y a de i)lus saint sur la terre, par la fosse ouverte de cet enfant innocent, mort injustement en exil. Car notre ciel de France l'eût peut-être sauvé.

Cher Georges, cher enfant, tu l'as vu luire un moment ce flambeau de liberté, d'humanité. Tu en as 1 assasié tes premiers regards. Tu avais reçu comme une seconde naissance, dans ce berceau de toutes les espérances nouvelles. Combien ton intelligence rapide s'était vite élevée aux inspirations les plus pures de la France !

Il te manquait une seule chose : l'épreuve précoce de l'adversité. Ta mère t'avait amené, en Occident, pour t'enseigner la justice; elle voulait que tu devinsses le compagnon des proscrits. Le jour où je fus exilé pour avoir fait mon devoir, ce jour-là tu devins mon

beau-fils. Tu avais vu la France triomphante, orgueil, leuse de ses libertés. Tu la vis errante, dépouilléefrappée dans la nuit, par derrière, traînée d'exil en exil, ses meilleurs citoyens ne sachant plus où dérober leur tète. Tu adoptas, pour la patrie de la justice, cette France de l'exil. Tu reconnus en elle ce que tu voulais voir fleurir, un jour, dans ton pays natal, la passion de l'équité, le dévouement à une sainte cause toujours vivante. Tu dis en toi-même : c'est ici qu'est la justice! c'est ici qu'est la religion du Dieu de vérité !

Dans cette situation nouvelle, apprenant dès l'enfance à souff^rir pour la bonne vieille cause du genre humain, quel progrès ne faisait pas son esprit, sous la direction du maitre vénéré qu'il adorait, et en qui, il avait trouvé ainsi que moi , un ami véritable. Tant d'efforts héroïques de sa mère touchaient à leur terme. Déjà notre enfant entrevoyait le moment où il pourrait à son tour, sur les pas de son illustre grand-père servir la Moldavie. Il l'avait quittée enfant ; il allait la revoir au sortir de l'adolescence. Il comptait bien vivre et mourir pour elle; surtout lui apporter les principes, les idées, les convictions qu'il avait reçues de nous. C'était là sa pensée de chaque jour. Voilà l'espoir avec lequel nous l'avons soutenu dans les souffrances qui ont fini par nous l'arracher. Dites, amis, qui l'avez assisté pieusement, jour et nuit, avec nous, si dans cet enfant il n'y avait pas déjà un homme. Rendez-lui témoignage.

Nous lui montrions, hélas! au chevet de son lit cette Roumanie ressuscitée qui l'appelait. Il souriait à ce

nom. Il se sentait revivre. 0 miracle de la patrie absente, invisible! combien de jours n'avons-nous pas prolongé sa vie par celte seule pensée ! Quand son pays renaissait, comment aurait-il cru que lui touchait à sa dernière heure? Tant de beaux projets formés pour cette patrie chérie seraient-ils donc inutiles? 11 sentait pour son pays un si grand , si inépuisable amour qu'il n'a pu croire qu'il disparaîtrait de la terre sans avoir accompli quelque tâche généreuse.

Et que ne pouvait attendre la Moldavie d'un enfant ainsi préparé, au milieu de tant d'épreuves, avec une sollicitude si religieuse? Ce qui manque le plus à la Roumanie, régie par la force et le caprice, ce qui lui est le plus nécessaire, dans toutes les conditions, c'est la religion de la justice, de l'humanité, l'amour des faibles, des persécutés, et cet enfant avait été placé, par la prévoyance de sa mère, au milieu même des opprimés pour apprendre à maudire l'oppression. Il était, parmi vous, comme à la source même du droit, sans mélange, sans concession, sans capitulation. Il s'abreuvait, il se nourrissait, chaque jour, comme du lait des forts, de ce sentiment sacré du droit. Plus tard, il aurait rapporté dans son pays, votre exemple avec l'inspiration puisée à l'école des grandes adversités. C'était là notre assurance. Avec un cœur tout Français, nous avions fait de lui un patriote Roumain, prêt à tous les dévouements. Son intelligence précoce était allée au devant de nos désirs. Que la Roumanie s'associe donc à notre deuil! elle a perdu, en ce jour, j'ose

l'aftirmer, une des fleurs de son printemps, dont elle devait s'orner bientôt.

C'est au milieu de ces promesses de régénération nationale, si sacrées et si saintes, dans la confiance d'un enfant, que nous l'avons vu disparaître à nos yeux mortels. Quoiqu'il eût vraiment deux patries dans le cœur, toutes deux lui ont manqué à la fois. Il ne devait i^voir ni l'une ni l'autre. Je n'ai pu ni lui rendre la France du bon droit à laquelle il avait été voué, pour ainsi dire, comme à sa sainte patronne, ni lui montrer, comme j'espérais en avoir le temps et l'occasion , la Roumanie renaissante et sauvée. Je n'ai rien pu que lui assurer ici l'hospitalité de la mort.

Mais, que dis-je? Il n'y a point de mort pour les amis de la justice éternelle. Ils habitent, dès cette vie, dans les choses immuables. Les coups qui les frappent ne servent qu'à faire retentir plus haut la vérité , qui ne peut et ne doit pas finir. Un enfant qui meurt , le cœur tout rempli et débordant de vastes et divines pensées, dont il n'a pu réaliser aucune, dont ses parents, ses amis seuls ont eu la demi-confidence, c'est là un enseignement dont les maîtres aussi peuvent profiter. Une pensée qui s'élançait, avec tant d'impétuosité, vers le bien, vers la justice, ne sera pas arrêté prématurément par cette tombe que l'on vient de creuser. Cette pensée a déjà franchi la fosse, et elle croîtra, elle se développera au delà. C'était un germe sublime dont la floraison est dans les cieux. Que de choses j'ai apprises au chevet de ce mourant! Quelle patience!

quel courage ! quelle douceur dans une âme si ardente! quel sourire au milieu des plus grandes douleurs, comme si le ciel s'ouvrait! Oh! cher Georges, tu m'en as plus appris dans ces jours-là, en une heure, que je n'eusse pu faire, pour toi, pendant une longue vie. Cher enfant, tu m'as appris à mourir.

• Ce que je croyais savoir, tu me l'as montré, tu me l'as fait voir de mes yeux! C'est qu'il n'y a qu'une science, une grandeur, une chose digne de la pensée humaine : l'immortalité ! immortalité du droit, immortalité de la conscience, que rien ne peut ni ployer, ni lasser, ni exténuer, ni diminuer : immortalité de l'amour, de la douleur, de l'espérance. Tout ce qui n'est pas immortel est vain.

Cher enfant, en ce moment le Dieu de justice, qui aime les purs, les innocents, les justes, te recueille en son sein. Il te donne, à cette heure, cette patrie immuable, invincible, toujours glorieuse, jamais défaillante, que tu as tant appelée et que je n'ai pu te donner ici bas. Personne ne te l'enlèvera dans les ténèbres, cette patrie divine. Il n'y aura plus pour toi, ni proscription, ni exil dans l'exil, ni vie errante, ni jours mauvais à traverser, ni iniquités à subir. Pardonnemoi de t'avoir associé à mes épreuves. Toi-même tu aimais à souffrir pour me survivre tant d'années, je dépose ici ta chère dépouille ; pardonne-moi de t'ensevelir dans une terre étrangère. Si ma patrie m'est rendue avec honneur, j'y rapporterai tes os. Envoie-nous des régions que tu habites aujourd'hui, ta paix, ta séré-

nité : car nous en avons tous besoin. Soutiens surtout de ton sourire céleste ton admirable mère qui te suit et qui prête, en ce moment, l'oreille au bruit qui se fait autour de cette fosse. Sois et reste, à jamais, entre nous notre témoin devant rÉternel.

Et si ce n'est toi, qui donnera à les vieux parents la force de supporter le coup qui va les frapper, au bout de l'Europe? Hélas! à cet instant à six cents lieues d'ici, ils se réjouissent, à Jassy, des progrès, de la sagesse croissante de leur petit-lils. Ils bâtissent mille projets pour son heureux avenir. Et quelle nouvelle va les atteindre, au milieu de ces joies ! Soutiens-les d'en haut ces vénérables vieillards! Avertis-les en secret; communique-leur la force et la paix que tu respires. Car, tu habites maintenant parmi les esprits innocents enlevés à la terre, avant d'avoir reçu aucune souillure. Jeune homme, tu avais la pureté de l'ange. Ce que tu demanderas au ciel immaculé, le ciel te l'accordera.

Pour vous, chers amis, qui avez accompagné jusqu'ici notre enfant, gardez-lui dans vos cœurs, un souvenir pieux. Il le mérite. Quoiqu'il n'eût que seize ans, il avait déjà les pensées d'un homme mûr. Puis il était des vôtres; il vous respectait; il vous aimait.

PROTESÎATIOX DU 30 AOUT 18S9.

Veyiaux, jOaoùl 185;».

Je n.e suis ni un accusé , ni un condamné , je suis un proscrit. J'ai été arraché de mon pays parla force, pour être resté fidèle à la loi , au mandat que je tenais de mes concitoyens.

Ceux qui ont besoin d'être amnistiés, ce ne sont pas les défenseurs des lois ; ce sont ceux qui les renversent. On n'amnistie pas le droit et la justice.

Je ne reconnais à personne le droit de me proscrire, de me rappeler à son gré dans, mon pays, sauf à me proscrire encore. Je ne puis me prêter à ce jeu où se perd et s'avilit la nature humaine.

En rentrant aujourd'hui, dans mon pays, je devrais renoncer à le servir, puisque j'y aurais les mains liées.

Les exilés, pour entrer dans leur pays, n'ont besoin du consentement de personne. Ils sont seuls juges du

moment où il leur couviendra de retrouver une patrie que nul n'a le droit de leur ôter.

La loi a été proscrite avec eux ; la loi doit être rétablie avec eux.

Est-ce leur rendre une patrie, que leur accorder, au lieu de la France qu'ils ont connue, une France sans droit, sans dignité possible, sans sécurité, dépouillée, par la violence et par la ruse, de tout ce qu'elles ont pu lui enlever ?

Si tant d'années souffertes par nous, d'exils, de transportations, de déportations, ou de mort, ne doivent pas être perdues pour la justice et pour l'humanité, je réclame, avant tout pour la France, au nom de tant de tortures injustement subies, les réparations suivantes :

Je demande que les garanties ordinaires chez les peuples modernes soient rétablies pour les Français ; que nul ne puisse plus être enlevé et séquestré par voie administrative, ni banni, ni transporté, soit en Afrique, soit à Cayenne, ni expulsé de son pays, sans jugement régulier et décision du jury ; que la publicité des débats ne soit plus interdite ; que les condamnations prononcées par les tribunaux ne puissent plus être changées et augmentées par l'arbitraire ; que la peine subie de deux années de détention ne puisse plus être à plaisir transformée en un bannissement perpétuel, qui souvent, comme on l'a vu, équivaut à la peine de mort ; que les biens confisqués soient rendus à leurs légitimes propriétaires ; et comme garantie qui ren-

lerme toutes les autres, que la liberté de la tribune et celle de la presse, soient restituées à la nation.

Quant au droit de proscription eu lui-même, je demande qu'il soit considéré comme nul et non avenu, n'ayant jamais existé, n'ayant pu ni ne pouvant donner aucun titre légal iri pouvoir quelconque contre ceux auxquels il a été oiï serait appliqué. Tel est, en effet, le seul moyen de fermer la porte à l'ère des proscrij»tions dans laquelle on à fait rentrer le monde. Car si l'on est quitte envers l'humanité, pour rappeler de l'exil après dix ou vingt ans ceux qui survivent, si l'on ne tient aucun compte des morts que ceux-ci laissent après eux, ni de ceux que la souffrance a minés et qui ne reviennent dans leur pays que pour y mourir; si la violence n'est plus prise au sérieux par les hommes , si elle n'entraîne contre celui qui s'y livre aucune conséquence , si elle ne réveille aucune idée de justice ni de réparation ; si , au contraire , tout doit se changer en reconnaissance, qui voudra à l'avenir s'abstenir d'une violence heureuse?

C'est donc l'ère des proscriptions indéfinies qui est consacrée; et chacun faisant à son tour ce qui a été admis pour celui qui a précédé, tout changement, tout renouvellement de parti sera marqué par l'expulsion de tous les partis contraires.

Voilà la perversion absolue de la conscience humaine qu'il s'agit d'empêcher, et puisque l'Europe, même libre, se tait; puisqu'elle semble accepter le droit de proscription comme autorisé par le succès et entré

dans les mœurs, c'est au proscrit de revendiquer la justice, de faire parler la conscience, non à son profit, mais à celui des autres.

Je ne veux pas que les proscripteurs d'aujourd'hui soient les proscrits de demain.

Je ne veux pas que la France et le monde retombent irrévocablement dans cette ère où chaque parti , à son avènement, expulse, bannit, extirpe en masse les partis opposés.

Je ne veux pas que ce gouffre, déjà si profond , se creuse davantage , de manière à engloutir tout ce qui reste de justice parmi les hommes.

Voilà pourquoi, moi proscrit, je proteste pour aujourd'hui et pour demain et pour les temps à venir contre ce droit de proscrire qui est le contraire du droit et ne peut rien fonder.

La conscience d'un homme semble en ce moment bien peu de chose, mais peut-être le moment viendra où l'on trouvera bon de se rappeler que des exilés ont emporté et gardé le droit avec eux , et que toute juslice n'est pas encore morte sur la terre.

DISCOURS

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