LETTRE
lA LIBERTÉ DE l'ElEIGMM'T SUPÉRIEUR.
COLLEGE DE FEAXCE.
Monsieur le ministre,
Au moment d'ouvrir mon cours, je suis ofllciellement averti que vous avez refusé d'approuver le programme de mes leçons tel qu'il vient d'être accepté par l'assemblée des professeurs du collège de France. Ce programme était conçu dans ces termes : Des littératures et des institutions comparées de l'Europe méridionale. Vous m'avez fait prévenir que vous effacez de ce titre le mot institutions , et vous m'avez invité à consentir à ce retranchement. J'ai l'honneur de vous exposer les raisons qui ne me permettent pas d'accepter la radiation proposée.
Le titre que vous condamnez, monsieur le ministre, n'est pas une innovation de ma part; il a été approuvé sans objection, depuis plusieurs années, par
l'assemblée des professeurs, il l'a été aussi par voire prédécesseur et par vous. Lorsque, le 13 juillet dernier, vous avez interrogé le collège de France pour savoir si j'étais sorti des limites prescrites à mon enseignement, l'assemblée a répondu que je n'avais pas outrepassé mon droit, puisque j'étais resté dans les conditions de mon programme. En déchirant aujourd'hui ce même programme tant de fois approuvé, vous m'enlevez ce qui a été et ce qui devait rester ma juste et unique garantie.
Ce programme d'ailleurs ne renferme pas seulement un objet particulier que je pourrais changer contre un autre; il contient aussi le principe de mon enseignement. Quand vous effacez ce principe, vous effacez mon enseignement même et me le rendez impossible quoi que je fasse.
Yous m'interdisez , monsieur le ministre , de mettre en regard les liltératures et les inslitutions ; mais ce rapport est précisément le fond scientifique, philosophique de tous les sujets que je suis chargé de traiter: c'est la condition de ma chaire, sans quoi elle ne peut subsister. C'est à cause de cela que je l'occupe; supprimez ce caractère, elle n'existe plus. Je la détruis moi-même si j'accepte l'interdiction que vous prononcez, et je trahis non seulement la cause de mon enseignement en particulier, mais celle de tout enseignement littéraire, historique ou philosophique.
La conception d'un cours du collège de France ne s'improvise pas du jour au lendemain ; il v faut du
temps et de la maturité. Lorsqu'à la veille de l'ouverture des cours, vous me contraignez de changer iriopinément mon sujet, vous ajoutez une impossibilité physique à une impossibilité morale , et il ne me reste plus qu'à reconnaître la nécessité absolue où vous me réduisez de ne pas ouvrir mon cours.
Qu'arriverait-il , monsieur le ministre, si, malgré tout cela , je tentais de professer avec le programme mutilé que vous me laissez? Ou je m'y renfermerais sincèrement, et, renonçant alors aux attributs et à la dignité philosophique du haut enseignement, je démentirais toutes mes paroles; ou, dès le premier mot, je serais en flagrant délit de contradiction avec les conditions auxquelles je me serais soumis ; ou encore j'essaierais de retrouver, par artifice, sous cette moitié de programme, mon sujet dans son entier. Aucune de ces voies n'est possible, et vous ne m'en laissez pas d'antres.
La seule chose que l'on ne m'ait pas contestée jusqu'à ce jour, monsieur le ministre, c'est la loyauté; elle m'a rendu tout aisé dans des circonstances qui ont pu paraître difficiles. îl n'est rien au monde que je no préfère plutôt que d'accepter une situation dont la première loi serait de manquer de franchise en n ers vous, envers le public, envers moi-même.
J'ai l'honneur d'être, etc.
Paris, le 2 décembre 1845.