A MESSIEURS LES ELECTEURS
DE L'aRRONDISSEMFA'T DE EOIRG
Qll M'ONT HONORÉ DE LEURS VOTES.
Messieurs ,
L'honneur imprévu que je viens de recevoir de vous engage pour toujours ma reconnaissance. Au moment même où je devais craindre avec raison d'être le plus oublié dans le pays qui m'est et me seia toujours le plus cher, vous vous souveniez de moi ; à mon insu , vous écriviez mon nom sur vos bulletins.
Que vouliez-vous faire par là, messieurs, sinon ajouter votre appui moral à mes obscurs efforts , me tendre une main fraternelle dans la route où je suis engagé, témoigner qu'en luttant pour une cause immortelle, pour la droiture publique et privée, je fais ce que vous feriez tous à ma place?
Une chose est certaine. Lorsque dans ma profession de foi, j'ai réclamé, pour première réforme, l'esprit de sincérité, j'ai obéi, messieurs, à ces habitudes de
loyauté, à ces traditions morales que je liens à honneur d'avoir puisées, au milieu de vous, dans ma terre natale. Cet appel que j'adressai aux honnêtes gens, vous l'avez entendu. Vous avez reconnu la voix d'un homme qui vous appartient et cette langue de l'honneur que vous lui avez apprise. Car, si d'autres pays ont sur le nôtre divers avantages, plus de richesse peut-être, plus d'industrie, une population plus nomhreuse, il n'en est pas un seul, en France, où l'intégrité des vieilles mœurs soit mieux conservée, où l'ancienne loyauté soit mieux gardée, où la religion du vrai rencontre plus d'échos dans les partis les plus divers.
Quand la politique n'est plus, on l'avoue, de toutes parts, qu'une embûche tendue à la conscience, quand tous les ressorts sont en jeu pour corrompre, où le goût de la vérité survivra-t-il si ce n'est dans notre pays de droiture héréditaire? Les hommes peuvent avoir, parmi nous, des opinions différentes; mais le génie du mensonge ne les aveuglera jamais. Si l'on réussissait à étouffer ailleurs le cri de la conscience révoltée, sous la cupidité, le lucre, l'agiotage, c'est parmi vous , messieurs , dans le pays de Joubert et de Bichat, au milieu de nos mœurs agricoles qu'une voix sortirait de nos sillons pour protester et pour crier : Honneur! amour du pays! droiture! intégrité, travail, liberté!
Vous me confirmez , messieurs , dans la pensée qui a été celle de toute ma vie; c'est qu'aucun effort sincère n'est perdu, que la patrie a les yeux ouverts même sur
les plus petits de ses enfants, et qu'en s'obstinant dans l'amour du bien public, l'homme de bonne volonté est certain de rencontrer, dans l'opinion, au moment où il en a besoin , l'appui en même temps que la récompense.
Si quelque chose pouvait accroître mon aiïection filiale envers le pays auquel je suis enchaîné par tout ce qui unit, depuis des siècles, l'homme à la terre, les suffrages spontanés que je viens de recevoir créeraient, pour moi, de nouveaux liens. En recueillant ces témoignages avec une profonde gratitude, je contracte, encore une fois, l'obligation de marcher jusqu'au bout dans la voie du progrès où nous nous sommes rencontrés. Il ne suffit plus, messieurs, que je ne démérite pas auprès de vous. C'est désormais mon devoir de travailler à conquérir, à force de constance , ceux qui , sans être adversaires, se contentent d'être indifférents.
Paris, le 7 août 1846.