RACHEL
Oui ; mais est-ce digne de Corneille? Parlez-moi de Racine ! Celui-là, je l'adore. Tout ce qu'il dit est si beau, si vrai, si noble ! >roi.
A propos de Racine, vous souvenez-vous d'avoiireçu, il v a queUpie temps, une lettre anonyme qui vous donnait un avis sur la dernière scène de M\thn(\ate'{
.■>X (KlIVURS IMISTIII MKS.
li ACII i: !..
Parla il.oinont ; j'ai suivi le coiisoil ((iroii iiif (loiinail, ol (le|mis ce Iciups-là, je suis loujoms applaudie à rotle scèno. Esl-ce (|uo vous coniiaisso/ ("oKo porsoiiiic ipii m'a ('ciit..
MOI
lieaiM'Oup : c'csl la reiumc de Imil Paris (pii a le plus l'raïul osprit cl le plus pclif pied. — (}uf'l rôle ('•lu(li(>z-vous iiiaintenaiit?
HACHEL.
Nous allons jouor, cet été, MnrieSluart ;v\ puis Pohjeucte ; et j)out-(Hro. . .
MOI
Eh hicn?
RACHEL, IViippnnl du point sur la lalilo.
FJi l»icu, je veux jouer Phèdre. Ou me dit ipie je suis troj) jeune, que je suis trop maif^re, e( cent autres sottises. Moi, je réponds : (l'est le plus lieau rôle rl(> Haeiiie; je prétends le jouer..
SA lî AH.
Ma chère, tu as j)eut-ctre tort.
l'.Ai.IlEI,.
Laisse-moi donc ! Si ou trouve que je suis tiop jeune ctcpic le rôle n'est pas convenable, parhleu! j'en ai vu hien d'autres en jouant lioxaiie : et qu'est-ce (pie cela me lait? Si on trouve (|ne je suis trop maiiïre, je soutiens (pie c'est unelièlise. Une lemmc (pii a iiii amour iiilàme, mais (pii se meurt plul('tt (pie i\{^^\ livrer ; une l'emniequi a se-
UiN SUUl'EU LIIEZ M"-' ll.U'.llEL. -'i
cIk' dans les l'tHix, dans les larmes, cette l'emiiie-là ne [>eut pas avoir une poitrine connue madame f'aradol. Ce serait nn contre-sens. J'ai In le rôle dix l'ois, de|inis Imit jours ; je ne sais pas comnu'utje le jouerai, mais je vous dis (pie je le sens. Les journaux ont beau l'aire ; ils ne m'en dé^.'dnteront |)as. Ils ne savent (pioi inventer pour me luiire, au lieu de m'aider ou de m'encourager ; mais je jouerai, s'il le faut, pour (pialic personnes.
St; louni.iut ver,- iiini.
Oui 1 j'ai lu certains articles pleins de lianchise. de conscience, et je ne connais rien de meilleur, de plus utile ; mais il y h des gens ipii se servent de leur plume poui' mentir, j)oui' détruire ! ceuxlà sont pires que des voleurs ou des assassins. Jls (uent l'espiit à coups d'épingle ! oli ! il me semble <pie je les empoisonnerais !
.Ma chère, tu ne Tais que parler; tu le l'atiguo. (!e matin, tu étais debout à six heures; je ne sais ce (jue tu avais dans les jambes. Tu as bavardé toute la journée, et encore, tu viens déjouer ce soir : tu te rendras malatle.
HACHE L, iivtc vivaiilé.
Non; laisse-moi. Je te dis (|ue non ! cela me l'ail vivre.
Eli m; IduI'iuuiI (Ii; lUdii tiUé.
Voulez-vous que j'aille chercher le livre '.'Nous lirtuis la pièce ensemble.
6« (EUVRES l'USTIIUMES.
Si je le veux!... Vous ne |»()ii\<7. licii me jud- |M)sor <lo jdiis agréaltlo.
SAliAll.
Mais, ma chère, il est oii/.e lieiiies el demie.
i;aciii;i,.
VA\ Iticii, (|iii rcmpèclie (l'aller te cdiicliei'.' Sarali va, eu elTet, se coucher. Raehel se lève cl sort ; au bout d'un instant, elle revient tenant daus ses jiiaiiislc volume de Racine : son air et sa démarche ont je ne saisijuoi de solennel et de religieux ; on dirait un officiant qui se rend à l'autel, portant les ustensiles sacrés. Elle s'assoit j3rès de moi, et mouche la chandelle. La maman s'assoupit en souriant.
lîAC HEL , (luvriiiil le livie avec un re>j)ecl Miigulier cl s'intliiiiiiit dessus.
Connue jaime cet homme-là ! (Jiiti»d je mets le nez dans ce livre, j'y resterais pendant deux jours, sans hôire ni manger.
liachel el moi, nous commcn(;ous à lire Phèdre, le livic posé sur la table entre nous deux. Toul le uKnide s'en va. Raehel salue d'un léger signe de lèle clia(pic personne qui sort et continue la lecliiie. D'ahord, elle récite d'un ton monotone, comme une lilanie. Peu à peu, elle s'anime. Nous échangeons nos remarqiu's, nos idées sur chaque passage. Klle arrive eidin à la déclaration. Elle étend son bras droit sur la table ; le Iront posé sur
UN SÛLTEli CHEZ M^-i-e RACH EL. 61
la main gaiiclie, appuyée sur son coude, elle s'ahautlonne entièrement. Cependant elle ne parle encore ({u'à demi-voix. Tout à coup ses yeux étincelleut, — le génie de Racine éclaire son visage : — elle pâlit, elle rougit. Jamais je ne vis rien de si beau, de si intéressant ; jamais, au théâtre, elle n'a produit sur moi tant d'effet.
I.a fatigue, un peu d'enrouement, le [luurli, riieure avancée, une animation presque tiévreuse sur ces petites joues entourées d'un bonnet de luiit, je ne sais quel charme inouï répandu dans tout son être, ces yeux brillants qui me consultent, un sourire enfantin qui trouve moyen de se glisser au milieu de tout cela ; enlin, jusqu'à cette table en désordre, cette chandelle dont la flamme Iremblole, cettt' mère assoupie près de iu>us, tout lela com[)Ose à la fois un tableau digne de Rembrandt, un chapitie de roman digne de Wilheni Meiste}., et un souvenir de la vie d'artiste qui ne s'effacera jamais de ma mémoire.
Nous arrivons ainsi à minuit cL demi. Le père rentre de l'Opéra, où il vient de voir mademoiselle Nathan débuter dans la Juive. A peine assis, il adresse à sa lille deux ou trois paroles des plus brutales pour lui ordonner de cesser sa lecture. Rachel ferme le livre en disant : « C'est révoltant ! j'achèterai ini briquet et je lirai seule dans mon lit. » .le la legardai : de grosses larmes roulaient dans ses veux.
C'était une chose ré\ullaiite, en effet, (pie de
li'i (i;i;vni:s I'ostiiumks.
\uii' tiiiilci- ;iiiisi iiiic |tiircill(' cirai me ! .le me Mii> levé, L'ijesuis parti plein (radiniraliuii, de ix's|tt(l cl (rall(Mi(lriss('iii(Mil.
Kl, en iciilianl rlic/. imti, je iii('II1|»I('>m' de \oiiccriic, avec la lidrliU' d un sléiiogi'a|tli(', lous lo détails de icttc étiaiij^c soiivc, |KMisaiil (|uc voii> lescoiiseivcrc/, cl (lu'mi jour ou les relrouveia.
Le |toël(> ne se Iroinimil [tas dans s{'^ prévisions ; ce liocunienl |in'cieux a été soigneusement conservé. (Juoiijue la Icllrc ne porte point (le ilatcctipie l'enveloppe en ait été perdue, celle date se trouve indiquée par une dis circonstances du récit. Mademoiselle Naliiun lyant déhiité à l'Opéra, dans la .luire, le '2'J mai 1859, et le Tlit'àtie-Fiançais ayant joué Tanci'Cdc le même soir, il est évident i|ue la relation du souper a été écrite dans la nuit du 20 au 50 mai. Les divers ori;anes de la criliiiue n'étaient pas encore imaninics sur le mérite de la jeune Iragédiennc. Connue ci la n'arrive «jne trop souvent, !(! fçoùt public avait dexaucé ceux ipii prétendaient le diriger. iJeux mois avanl la scène ipfon vient de lire, — le mcr- (•redi 27 mars 18"i'J, — madenioiselK; Racliel, jouant le rôle de Iloxane, avait été deux l'ois interrompue par les silTlels. L'envie était exaspérée. Maljfré la prompte justice du public, cette soirée orageuse avait laissé à l'artiste un souvenir douloureux. Alfred de .Musset venait de pid)lier récennncnt deux disserlations île l'ordre le plus élevé, l'une sur la recrudescence de la tragédie, l'autre sur la pièce de liajaz-cl. C'est à ces deux articles et aux atla<[ues de ses détraclems i|ue mademoiselle Uacliel fait allusion dans son iiccès do naïve colèi'e contre les journaux.
.V la suite du souper, des rapports réguliei> et l'réijuenls sétablilenl enlie le poëte et la jeune tragédienne. All'rcd «le Musset [iril rengagement (l'écrire une tragédii^ en cinq actes pour mademoiselle Racliel, et il eu voulut chercher le sujet dans ces récils des temps mérovingiens dû lérudilion d'Auguslin Thierry venait <le jeter une lumière loiite nouvelle. Ce n'est point par ha>ar(l que son esprit se lixa sur b.-s intrigues de Frédégonde à la cour de Chilpéric. On retrouve dans la servante andiilicu>e du roi de Neustrie le personnage principal du tableau de la vie d'artiste et du cliapilre de Wilhclm Meisler, dont l'image s'était gravée si proloiidénicut dans l'imagination du puéle. Le fragment de lragédi(' de la Serrante (lu roi, écrit en juillet 185'.1, se rattache évideimnent à l'épisode pittoresque du souper. Le rapi)rocliemenl des d.dcs. le choix
II iN SOUPER CHKZ M"»- H A Cil EL. tir.
lin sujet, le litre de l'ouvrage, tout s'accorde pour démontrer In corrélation d'idées qui existe entre ces deux morceaux, niîiliiré les di>parates énormes de l'exécution, malj;ré la distance qui séj)aio un r;di(ue fidè'.e de; \\ réalité d'avec une œuvre d'art du genre le plus sévère. Ces rencontres se présentent souvent dans la vie des grands maîtres: c'est ainsi que Léonard de Vinci puisa quelquefois dans les dessins capricieux d'une lable de marbre les sujets de vasli>s compositions.
Le plan de la Servante du roi n"a pas été écrit; mais Grégoire de Tours, Augustin Thierry et Sisniondi en contiennent la substance. Selon toute probabilité, on voyait, dans les trois premiers actes, Frédégonde s'introduisant dans la maison d'.\udovère, première femme de Cbilpéric, gagnant p:>r sa coquetterie el sa fausse modestie les bonnes grâces et le cœur du roi, réussissant à force d'intrigues à faire répudier la reine, se croyant près de saisir la couronne; puis, trompée dans ses espérances par le second mariage de Cbilpéric avec Galsuinde. cédant à l'amour du roi, devenant la maîtresse avouée de ce prince faible, et abreuvant la nouvelle reine de dégoûts et d'humilialions. Au commencement du quatrième acte, Galsuinde a résolu de quitter furtivement la cour tl de retourner chez son père. Frédégonde, informée de ce projet d'évasion, délibère pour savoir si elle doit laisser fuir la reine, ou si elle a plus d'intén'l à la faire mourir. Tel e^t le snji t de la scène suivante.