I.ETTPitS
|>avé (le la iiieilleiiic et tk' la |)lus c.véciable des villes.
A vous de cœur.
Alf. Musset.
Jeudi soir 10 septembre 1840,.
A MADAME LA DUCHESSE DE CAsTlUES.
Ce n'est ni par manque d'amitié, madame, ni par manque de courage que je ne suis point allé vous voir à Dieppe. Je ne le pouvais réellement pas. La partie d'Augerville était arrangée et convenue depuis longtemps, et je ne pouvais y manquer sans impolitesse. Vous m'avez vu hésitant, mais c est que j'hésite toujours, ou que je fais semblant par acquit de conscience, parce que je ne fais jamais ce que je voudrais, ni ce que je devrais. Je regrette de ne m'être pas rendu, comme on dit, à votre aimable invitation, car j'ai fait des sottises à Paris. J'en aurais j)eut-étre fait à Dieppe; mais c'en auraient été d'autres, probablement moins sottes.
Ne vous plaignez pas d'une fin de saison là-bas, je ne sais si ce que nous avons ici est une fin ou un commencement, mais si l'ennui était un brouillard, on ne se verrait pas à deux pas , à Paris, dans ce moment.
Vous me demandez Topinicn de llcri yt'i >ai uih=
(iameLafarge. Tant que le procès a duré, il iTa Imp rien dit, en sa qualité de jurisconsulte probabloinent, mais je le crois de votre avis, que je partage oiilièreiiient ; je ne comprends même j)as (ju'oii ait tant hésité : le témoignage de mademoiselle Hnm me semhh; concluant.
•le ne suis point allé à la cliamlno des pairs, pour entendre la défense du prince Louis, (l'est encore un de mes regrets ; mais, à vous dire vrai, je ne peux pas me Caire à cette mode d'écoutei- un j)laiiloyer connue un opéra. Berryer dit à une cliaudire t(ui devrait être le premier corps de lÉtat ipi'il^ ont tout trahi, tout abandonné, tout trompé, et tout cela, connne vous le dites, pour de l'or et des j)laces, et messieurs les pairs crient bravo ! comme s'ils entendaient chanter Ilubiui. — C'est adniilablc !
Oui, madame, vous avez bien rai>oii de vou> féliciter d'être femuic. Je tomlte d'accord de tout ce (pi(! vous l'ites là-dessus, et nu'uu' des ilix années iiidevinabU's. l'ermeltez-moi pointant une olwiervalion : il vous sied de parler ainsi, parce ([uevous êtes femme réellementfennne,([ue vous avez fait unnoble et bon u.sage de votre vie et de vos facultés; mais accordez-moi aussi qu'il y a peu, bien peu de pareils courages; et certes, parmi les hommes, ceux (|ui ont vécu hardiment ont aussi des souvenirs moins doux, c'est vrai, moins calmes, mais tout aussi profonds. Kn somme, il me semble que la différence du sexe n'est pas l'inqioitant, mais plu-
fiU la (lifférenre dos êtres. La vie vulgaire, r .ito et étroite que mènent les trois quarts et demi des gens qui croient vivre, détruit le peu que chacun aurait pu valoir. Ceux qui rompent cette glace doivent être mis à part, et en général, les hommes ont le grand avantage delà liherté, qui les dispense de rinpocrisie. S'il y a peu d'hommes qui sachent ètiv heureux, il v a peu de femmes qui osent être heureuses. A partie égale, entre amants, il y en a toujours un qui est le propriétaire ; l'autre n'est que l'usufruitier, et en cela, je vous reconnais h supériorité; nous goûtons le honheur, mais vous eu avez le secret.
Vous me parlez d'un méchant sujet, qui est moimême. Je crois avoir le droit de dire que je m'eniHiie, parce que je sais très-hien pourquoi. Vous me dites que ce qui me manque c'est la foi. — Non, madame : j'ai eu, ou cru avoir cette vilaine maladie du doute, qui n'est, au fond, qu'un enfantillage, quand ce n'est pas un parti pris et une parade ; non-seulement aujourd'hui j'ai foi en beaucoup de choses, et d'excellentes choses, mais je ne crois pas même que, si on me trompait, ou si je me I rompais, je perdisse cette foi pour cela.
Pour ce qui regarde les choses d'un peu plus haut et la foi de la sœur Marceline, je ne peux rien dire là-dessus. La croyance en Dieu est innée en moi : le dogme et la pratique me sont impossibles, mais je ne veux me défendre de rien ; certainement je ne suis pas mûr sous ce rapport. Ce
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qii! me manque maintenant, je vous l'ai dit : c'est \mp chose beaucoup plus terrestre. Je vous ai raconté comme quoi une passion absurde, fort inutile et un peu ridicule m'a fait rompre, depuis à peu près un an, avec toutes mes habitudes. J'ai quitté tout ce qui m'entourait, mes amis , mes amies, le courant d'eau où je vivais, et une des j)lus jolies femmes de Paris. Je n'ai j)as réussi, bien entendu, dans ma sotte vision, et aujourd'hui, je me retrouve guéri, il est vrai, mais à sec, comme un poisson au milieu d'un champ de blé ; or, je n'ai jamais pu, je ne puis ni ne pourrai vivre ainsi seul, ni convenir que c'est vivre. J'aimerais autant être un Anglais. Voilà toute ma peine. Vous voyez que je ne suis ni blasé, ni ennuyé sans motif, mais purement et simplement désœuvré. Je ne me crois pas très-difficile à guérir; cependant je ne serais pas non plus très-facile. Je n'ai jamais été banal. Ce qu'on appelle les femmes du monde, d'une part, me font l'effet de jouer une comédie dont elles ne savent pas même les rôles. D'un autre côté, mes amours perdues m'ont laissé quelques cicatrices qui ne s'effaceraient pas avec de l'onguent miton mitaine. Ce qu'il me faudrait, c'est une femme qui fût quelque chose, n'importe quoi : ou très-belle, ou très-bonne, ou très-méchante, à la rigueur, ou très-spirituelle, ou très- bête, mais quelque chose. — En connaissez-vous, madame ? tirez-moi par la manche, je vous en prie, quand vous en rencontrerez une. Pour moi, je ne vois rien de rien.